CHAPITRE XV
Le rendez-TOus.
Le lendemain (lu jour où il avait confié la Goualeuse aux soins de madaiiio Goorçes, liodolplie, loiijuiirs velu en ouvrier, se trouvait à midi précis à la porte du cabaret le l'auicr-Fleuri, situé non loin de la barrière de Bercy.
La veille, à dix heures du soir, le Cliourineur s'était exactement trouvé au rendez-vous que lui avait assigné liodolphc. La suite de ce récit fera connaître le résultat de ce rendez-vous.
11 était donc midi. Il plfuvait à torrents: la Seine, gonflée par des pluies presque continuelles, avait atteint une hauteur énorme et inondait une partie du quai.
Rodolphe regardait de temps à autre avec impatience du coté de la barrière; enfin, avisant an loin un homme et une femme qui s'avançaient abrités par un parapluie, il reconnut la Ciioueite et le Maître d'école.
Ces deux personnages étaient coniplélcmcnl métamorphosés : le brigand avait abandonné ses méchants lialiits cl son air de brutalité féroce; il portait une longue redingote de castorinc verte et un chapeau rond ; sa cravate et sa chemise étaient d'une extrême blancheur. Sans l'épouvantable hidcur de ses traits et le fauve éclat de son regard, toujours ardent et mobile, on eût pris cet homme, à sa démarche paisible, assurée, pour un honnête bouigeois.
La bnrgnesse, aussi endimanchée, portait un bonnet blanc, un grand chàle en bourre de soie, façon cachemire, et tenait à la main un vaste cabas.
La pluie avait un moment cessé; Rodolphe surmonta un moment de dégoût et marcha droit au couple affreux.
A l'argot du tapis-franc le Maître d'école avait substitué un langage presque recherclié, qui paraissait d'autant plus horrible, qu'il annonçait un esprit cultivé, et qu'il contrastait avec les forfanteries sanguinaires de ce brigand.
Lorsque Rodolphe s'approcha de lui, le Maître d'école le salua profondément ; la Chouette fit la révérence.
— Monsieur... votre très-humble serviteur... dit le Maître d'école. A vous rendre mes devoirs, enchanté de faire... ou plutôt de refaire votre connaissance... car avant-hier vous m'avez octroyé deux coups de poing à assommer un rhinocéros. Mais ne parlons [las de cela maintenant : c'était une plaisanterie de votre part, j'en suis sûr... une simple plaisanterie. N'y pensons plus... de graves intérêts nous rassemblent, .l'ai vu hier soir, à onze heures, le Chourinoiir au tapis-franc; je lui ai donné rendez-vous ici ce malin, dans le cas où i! voudrait être notre collaborateur; mais il parait qu'il refuse décidément.
— Vous acceptez donc !
— Si vous vouliez, monsieur... Votre nom?
— Rodolphe.
— Monsieur Rodolphe... nous entrerions au Panier-Fleuri... ni moi ni madame nous n'avons déjeuné... Nous parlerions de nos petites affaires en cassant une croûte.
— Volontiers.
— Nous pouvons toujours causer en marchant. Vous et le Cliourineur devez sans reproche un dédommagement à ma femme et .i moi... Vous nous avez fait perdre plus de 2,000 fr. La Chouette avait rendez-vous, près de Saint-Ouen, avec un grand monsieur en deuil qui était venu vous demander l'autre soir au tapis-franc; il proposait 2,000 fr. pour vous faire quelque chose... Le Chourineur m'a à peu près expliqué cela... Mais j'y pense, Finette, dit le brigand, va choisir un cabinet au Panier- Fleuri et commander le déjeuner : des côtelettes, un morceau de veau, une salade et deux bouteilles de Beaune première ; nous te rejoignons.
La Chouette n'avait pas un instant quitté Rodolphe du regard ; elle pai lit après avoir échangé un coup d'œil avec le Maître d'école. Celui-ci reprit :
— .!e vous disais donc, monsieur Rodol|)he, que le Chourineur m'avait édifié sur cette proposition de deux mille francs.
— Qu'est-ce que ça signifie, édiftcr?
— C'est juste... ce langage est un peu ambitieux pour vous; je voulais dire que le Chourineur m'avait à peu près appris ce que voulait de vous ce grand monsieur en deuil, avec ses deux mille francs.
— Bien, bien...
— Ça n'est pas déjà si bioii, jeune honnue ; car le Cho\n ineur ayant rencontré hier malin la Choucltc près de Sainl-tlucn, il ne l'a pas (piiltée d'une semelle dès qu'il a vu arriver le grand niunsieur en deuil ; de sorte que celui-ci n'a pas osé approcher. C'est donc deux mille francs qu'il faut que vous me fassiez regagner, sans compter cinq coûts francs pour un portefeuille que nous devions rendre, mais que nous n':uu ions pas d'ailleurs rendu, inspection faite des papiers qui nous ont paru valoir nncux que ça.
— 11 contient donc de grandes valeurs?
— Il contient des papiers qui m'ont paru fort curieux, quoique la plupart soient écrits en anglais ; et je les garde là, dit le brigand en frappant sur la poche de côté de sa redingole.
Kn apprenant (pie le Maître d'école avait encore les papiers sidsis l'avant-veille sur Tom, Rodolphe fut très-satisfait; ils étaient pour lui d'une haute importance. Ses instruclinus au Chourineur n'avaient pas eu d'autre but que d'empêcher Tom de s'approcher de la Chouetle : celuici garderait alors le portefeuille, et Rodolphe espérait s'en rendre possesseur.
— Je garde donc ces papiers comme une poire pour la soif, dit le brigand ; car j'ai trouvé l'adresse du monsieur en deuil, et, d'une façon ou d'une luUre, je le reverrai.
— Nous pourrons faire affaire si vous voulez; si notre coup réussit, je vous adièterai ces papiers, moi qui connais l'homme ; ça me va mieux qu'à vous.
— Nous verrons . . Mais d'abord revenons à nos moutons.
— Eh bien ! donc, j'avais proposé une afl'aire sujierbe au Chourineur ; il avait d'abord accepté, puis il s'est dédit.
— H a toujours eu des idées singulières...
— Mais eu se d.'disant il m'a observé...
— Il vous a fait observer...
— Diable... vous êtes à cheval sur la grammaire.
— Maître d'école, c'est mon état.
— Il m'a l'ait observer que s'il ne mangeait pas de pain rmigc il ne fallait pas en dégoûter les autres; et que vous pourriez me donner un coup de main.
— Et pourrais-je savoir, sans indiscrétion, pourquoi vous aviez donné rendez-vous au Chourineur hier matin à Saint-Ouen'.' ce qui lui a procuré l'avantage de rencontrer la Chouette? il a élé embarrassé pour me répondre à ce sujet.
Rodolphe se mordit imperceptiblement les lèvres, et répondit en haussant les épaules :
— Je le crois bien, je ne lui avais dit mon projet qu'à moitié... vous comprenez... ne sachant pas s'il était tout à fait décidé.
— C'était plus prudent...
— D'autant plus prudent que j'avais deux cordes à mou arc.
— Ah. bah !
— Certainement.
— Vous êtes un homme de précaution... Vous aviez donc doimé rendez-vous au Chourineur à Saint-Ouen pour...
Rodolphe, après un moment d'hésitation, eut le bonheur de trouver uni: fdile vraisendilable pour couvrir la maladresse du Chourineur; il reprit :
— Voici l'affaire... Le coup que je propose est très-bon, parce que le maitro de la maison en question est à la campagne... toule ma peur était qu'il revienne. Pour être tranquille, je me dis : Je n'ai qu'une chose à faire...
— C'était de vous assurer de la présence réelle dudil maître à la c:unpagnc.
— Conmie vous dites... Je pars donc pour Pierrefitle, où est sa maison de campagne... j'ai ma cousine, domestique là... vous comprenez !
— Parfaitement, mon gaillard. Eh bien?
— Ma cousine m'a dit que son maître ne revenait à Paris qu'aprèsdemain...
— Après-demain?
— Oui.
— Très-bien. Mais j'en reviens à ma question. . pourquoi donner rendez-vous au Chourineur à Saint-Ouen?
— Vous n'êtes pas iniclligent... Combien y a-t-ilde Pierrefiile à ^aint- Ouen?
— Une lieue environ.
— Et de Saint-Ouen à Paris?
— Autant.
— Hh bien ? si je n'avais trouvé personne à Pierrefitte, c'est-à-dire la maison déserte... il y avait là aussi un bon coup à faire... moins bon qu'à Paris, mais passable... Je revenais à Saiiit-Oucn rechercin-r le Chouiincui- qui m'attendait. Nous retournions à Pierrefitte par uu chemin de traverse que je connais; et...
— Je comprends. Si, au contraire, le coup était pour Paris?...
— Nous gagnions la barrière de l'Etoile par le chemin de la Révolte, et de là à l'allée des Veuves...
— Il n'y a qu'un pas... c'est tout simple. A Saint-Ouen vous et cz à cheval sur vos deux opérations... cela était fort adroit. Maintenant je m'explique la préseiue du Chourineur à Saint-Ouen... Nous disons d.uic que la maison de l'allée des Veuves sera inhabitée jusqu'à après-demain.
— luliabilée... sauf le portier.
— Rien entendu... El c'est une opération avantageuse?
— .Ma cousine m'a parlé de soixante mille francs en or dans le cabinet de son maître.
— Et vous connaissez les êtres?
— Comme ma poche... ma cousine est l.i depuis un an... et c'est à f()rc(! de l'entendre [larler des sommes (pie son maître relire de la Banque pour les placer autrement que l'idée m'est venue... Comme le jwrlier est vigoureux, jeu avais parlé au Cltiuirineur... il avait, après bien de*
LES MYSJ'ÈRES DE PARIS
façons, consenti... mais il a rechigné... Du reste, il n'est pas capable de vendre un ami.
— Non, il a du bon... Mais nous voici arrivés. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais l'air du malin m'a donné de i'a[ipélit...
La Cliouelle était sur le seuil de la porte du cabaret.
— Par ici, dil-ellc, par ici !... j'ai commamié notre di'jcuncr. llodol|dic voulut faire passer le brigand devant lui ; il avait pour cela
ses raisons... mais le Maître d'école mit tant d'instance à se dél'endre de
cette politesse, que Hodolplie passa d'abord, j Avant de se mettre à table, le Jlailre d'école frappa légèrement sur
I l'une et l'autre des cloisons, alin de s'assurer de leur épaisseur et de leur
sonorité.
— Nous n'aurons pas besoin de parler trop bas, dit-il, la cloison n'est pas mince. On nous servira tout d'un coup, et nous ne serons pas dérangés dans notre conversation.
Due servante de cabaret ai)porta le déjeuner.
Avant que la porte fût fermée, Rodolplie vit le charbonnier Murph gravement attable dans un cabinet voisin.
La chambre où se passait la scène que nous décrivons était longue, étroite, et éclairée par une fenêtre qui donnait sur la rue et faisait face à la porte.
La Chouette tournait le dos à cette croisée, le Maître d'école était d'un côté de la table, Rodolphe de l'antre.
La servante sortie, le brigand se leva, prit son couvert et alla s'asseoir à côté de Uodolphe de façon à lui ma.-fpier la porte.
— Nous causerons mieux, dii-il, et nous n'aurons pas besoin de parler si haut...
— El puis vous voulez vous mettre entre la porte et moi pour ni'enipêcher de sortir... répliqua froidement Rodolphe.
le Maître d'école fit un signe afiirmatif; puis, tiranlàdemide la poche " de côté de sa rcdingole un long slylet rond et gros comme une forte plume d'oie, emmanché dans une poignée de bois qui disparaissait sous ses doigts velus :
— Vous voyez ça?...
— Oui.
— Avis aux amateurs.
Et, fronçant ses sourcils par un mouvement qui rida son front large et plat comme celui d'un tigre, il fit un geste significatif.
— Et liez-vous à moi. J'ai affilé le suiin (I) de mon homme, ajouta la Cliouelle.
Rodolphe, avec une merveilleuse aisance, mit la main sous sa blouse, et en tira un pistolet à deux coups, le fit voir au Maître d'école et le remit dans sa poche.
— Nous sommes faits pour nous entendre, dit le brigand; mais vous ne m'entendez pas... Je vais supposer l'impossible... Si on venait m'ar-
L] rêter, que vous m'ayez on non tendu la souricière. . je vousrefioidirais! Et il jeta un regard lëroce sur Rodolphe.
— Tandis que moi je saute sur lui, pour t'aider, fourline ! s'écria la Chouetle.
Rodolphe ne répondit rien, haussa les épaules, se versa un verre de vin cl le but.
Ce sang-froid imposa au Maître d'école.
— Je vous prévenais seulement.
— Bien, bien ! renfoncez votre lardoire dans votre poche, il n'y a pas ici de poulet à larder. Je suis un vieux coq, et j'ai de bons ergots, mon homme, dit Rodolphe. Maintenant, parlons affaires...
— Parlons affaires... mais ne dites pas de mal de ma lardoire. Ça ne fait pas de bruit, ça ne dérange personne...
— Et on fait de l'ouvrage bien propre, n'est-ce pas, fourline? .ajouta la Chouette.
— A propos, dit Rodolphe à la Chouetle, est-ce que c'est vrai que vous connaissez les parents de la Goualeuse?
— Mon homme a mis dans le portefeuille du grand mesncre en noir deux lettres qui parlent de ça... Mais elle ne les verra pas, la petite gironde... Je lui arracherais plutôt les yeux de ma propre main... Oh ! quand je la retrouverai au lapis-franc, "son con)pie sera bon...
— Ah ça ! Finette, nous parlons, nous parlons, et les alfaires ne marchent pas.
— On peut jaspiner devant elle? demanda Rodolphe.
— En toute confiance ; elle est éprouvée et pourra nous être d'un grand secours pour faire le guet, prendre des informaiions, receler, vendre, etc. ; elle a toutes les qualités d'une excellente femme déménage... Donne Finette ! ajouta le brigand en lend ani la main à l'horrible vieille, vous n'avez pas d'idée des services qu'elle m'a rendus... Mais si
' tu ôtais ion chàle. Finette, tu pourrais avoir froid en sortant... mets-le
u sur la chaise avec ion cabas...
I La Chouette se débarrassa de son châle.
Malgré sa présence d'esprit et l'empire qu'il avait sur lui-même, Rodolphe ne put retenir un mouvement de surprise en voyant, suspendu par un anneau d'argent à une grosse chaîne de similor que la vieille avait au cou, un petit saint-esprit d'' lapis-lazuli, en tout conforme h la description de celui que le fils de niadame Georges portait à son cou lors de sa disparition.
(1) Poignard.
A celle découverte, une idée subite vint à l'esprit de Rodolplu. Selon le Chouri[ieur, le Maître d'école, évadé du bague depuis six moi.-, .wait mis en défaut toutes les recherches de la police en se défigurant... et depuis six mois le mari de madame Georges avait disparu du bagne, sans qu'on sût ce qu'il était devenu.
A cet étrange rapprochcHieni, Rodolphe songea que le Maître d'école pouvait bien être le mari de celte infortunée.
Ce misérable avait appartenu à la classe aisée de la société... et le Maître d'école s'exprimait en termes choisis.
Un souvenir en éveille un autre : Rodolphe se rappela encore que madame Georges lui ayant un jour raconté, en frémis*inl, l'arrestation de son mari, parla de la résistance désespérée de ce monstre, qui fut sur le point de s'échapper, grâce à sa force herculéenne...
Si ce brigand était le mari de madame Georges, il devait connaître le sort de son fils. De plus, le Maître d'école cunservait quelques papiers relatifs à la naissance de la Goiialeus(! dans le portefeuille volé par lui sur l'étranger connu sous le nom de Tom.
Rodolphe avait donc de nouveaux et de graves motifs de persévérer dans ses projets.
Heureusement sa préoccupation échappa au brigand, fort occupé de servir la Chouette.
Rodolphe dit à la borgnesse :
— Morbleu !... vous avez là une belle chaîne...
— BeHe... et pas chère... dit en riant la vieille. C'est du faux orient, en atlendant que mon homme m'en donne une de vrai...
— Cela dépendra de monsieur. Finette... si nous faisons une bonne affaire, sois tranquille.
— C'est étonnant comme c'est bien imité, poursuivit Rodolphe. Et au bout... qu'est-ce donc que cette petite chose bleue?
— C'est un cadeau de mon homme, en atleudant qu'il me donne une toquante... n'est-ce pas, fourline?
Rodolphe voyait ses soupçons à denn confirmés. 11 attendait avec anxiété la réponse du Maître d'école. Celui-ci répondit tout en mangeant :
— Et il faudra garder ça malgré la toquante, Finclle... c'est un talisman... ça porte bonheur.
— Un talisman ? dit négligemment Rodolphe. Vous croyez aux talismans, vous.' Et où diable avez-vous trouvé celui-là?... Donnez-moi donc l'adresse de la Qihriqiie.
— On n'en fait plus, mon cher monsieur, la boutique est fermée... Tel que vous le voyez, ce bijou-là remonte à une haute antiquité... à trois générations... J'y liens beauccjup, c'est ime tradition de famille, ajoulat-il avec un hideux sourire. C'est pour cela que je l'ai domié à FiiK'tte... pour lui porter bonheur dans les cnlreprises où elle me seconde avec beaucoup d'habileté... Vous la verrez à l'ouvrage, vous la verrez... si nous faisons ensemble quelque opération commircialc... .■\lais, pour en revenir à nos moutons... vous dites doue que dans l'allé': des Veuves...
— Il y a, numéro 17, une maison liahit-ée par un richard... il s'appelle... monsieur...
— Je ne commettrai pas l'indiscrétion de demander son nom... Il y a, dites-vous, soixante mille francs en (ir dans un cabinet?
— Soixante mille francs en or ! s'écria la Chouetle. Rodolphe fit un signe de tète afiirmatif.
— Et vous connaissez les êtres de cette maison? dit le Maître d'école.
— Tics-bien.
— Et l'entrée est difficile?
-- Un mur de sept pieds du côté de l'itllée des Veuves, un jardin, les fenêtres de plain-pied, la maison n'a qu'un rez-de-chaussée.
— El il n'y a qu'un portier pour garder ce trésor?
— Oui!
— Et quel serait votre plan de campagne, jeune homme? demanda négligemment le Maître d'école.
— (/est tout simple... monter par-dessus le mur, crocheter la porte de la maison ou forcer les volets en dehors.
— Et si le portier s'éveille? dit le Maître d'école en regardant fixement le jeune homme.
— Ce sera de sa faute... dit celui-ci avec un geste significatif. Eh bien ! ça vous convient-il ?
— \ ous sentez bien que je ne puis |)as vous répondre avanl d'avoir tout examiné par moi-même, c'est-à-dire avec l'aide de ma femme ; m.iis si tout ce que vous me dites est exact, cela me semble bon à prendre tout chaud... ce soir.
Et le brigand regarda fixement Rodolphe.
— Ce soir... impossible; répondit froidement celui-ci.
— PuUKpioi, puisque le bourgeois ne revient qu'aprcs-demain?
— Oui, mais moi, je ne puis pas ce soir..,
— "\ raimentV Eh bien ! moi, je ne puis pas demain.
— Pour quelle raison?
— Pour celle qui vous empêche d'agir ce soir... dit le brigaud en ricanant.
Apres un moment de réilcxion, Rodolphe reprit :
— Eh bien ! à la bonne heure... va pour ce soir. Où nous retrouverons-nous ?
— Nous retrouver? nous ne nous quitterons pas, dit le Maître d'école.
— Comment?
— A quoi bon nous quitter? si le temps s'éclaircit im peu, nous irons
LES MYSTERES DE PAUrS.
Cl) nous pi'omciiniil «loimer un coup d'a^il jusqu';'» l'iilli'C des Veuves : vous vci'icz itDiiiini'Ht iiiii Icuiriie s;iil lr;iv;iiller. Ceci l'ail, uou; revieildniiis faii'(^ un ceiil de puiuet et uiaii^ri- un inorecau dans une cave des (liianips Elysoes... qui' je eounais... Ion' pi es de la livieic; cl, i oinnie r:;iiée dc:^ Veuves c-t dL'strle de bonne heure, nous nous y atlieininel'jus vei> Ira dix liouiTs.
— Moi, à m iif lieui'cs, je vous rejoindrai.
— Voulez-vous ou non l'aire l'affaire ensemble?
— Je le veux.
— lîli bien ! ne nous quittons pas avant ce soir... sinon...
— Sinon?
— .le I Toiiais que vous voulez me donner un pont à faucher (1), et (jue c'esl |)()i;i' ça ipie vous voulez vous en aller...
— Si je veux vous tendre un piège... qui m'empêche de vous le teadic ce soir?
— Toui... Vous ne vous allendicz pas à ce que je vous proposerais l'allaiie sitôt. El, en ne nous quittant pas, vous ne pourrez prévenir personne...
— Vous vous déliez de moi?...
— Inlininient... mais tomme il peut y avoir du vrai dans ce que vous m'oirroz, et (jue la moitié de 00,000 l'r. vaut la peine d'une démarche... je veiK bien la tenter; mais ce soir on jamais... Si ce n'esl jamais, je saurai à ipioi m'en tenir sur vous... et je vous servirai à mon tour... un jijur ou l'autre, un plat de mon mélier...
— l'-l je vous rendrai votre politesse... c(Mnplez-y.
— Tout ça c'est des bêtises! dit la Chouette. Je pense comme fourline : ce soir, ou rien.
Ilodoljibe se trouvait dans yne anxiété cruelle : s'il laissait échapper cette oieasioii de s'emparer du Maitre d'école, il ne la retrouverait sans doute jamais; ce brigand, désormais sur ses gardes, ou pent-ètre reconnu, arrêté et reconduit au bague, emporterait avec lui les secrets que Ruilolplie avait tant d'intérêt à savoir.
Se conliant au hasard, à son adresse et à son courage, il dit au Maitre d'école :
— J'y consens, nous ne nous quiilerons pas d'ici ;i ce soir.
— .Alors je suis vol! e homme... Mais voici bienlôtdoux heures... D'ici à l'allée des Veuves il y a loin; il pleut à verse; payons l'écot, et prenons un liacre.
— Si nous prenons un liacre, je pourrai bien auparavant fumer un cigare.
— Sans doute, dit le Maitre d'école. Finette ne cr.iint pas l'odeur du tabac.
— Eh bien ! je vais aller chercher des cigares, dit Rodolphe en se levant.
— Ne vous donnez donc pas celle peine, dit le Maitre d'école en l'arrêtant, l'inetle ira...
Rodolphe se rassit.
le Maitre d'école avait pénétré son dessein.
1 a Clionelle sortit.
— Huclle bunue ménagère j'ai là, hein ! dil le scélérat, et si complaisante ! elle se jetlerait dans le feu pour moi.
— A priipos de feu, il ne lait inordicu [las chaud ici, dil Rodolphe en cachant ses deux mains sous sa blouse.
Alors, tout eu continuant la conversation avec le Maître d'école, il prit uu crayon cl uu morceau de papier d.ois la poche de sou gilet, cl, sans qu'on put l'apercevoir, il écrivit quelijncs niot.> à la liàle, ay.int soin d'écarter les lellrcs pour ne pas les conloudre, car il écrivait sous sa blouse et sans y voir.
Ce billel soustrait ;» la pénétration du Maitre d'école, il s'agissait de le faire parvenir à son adresse.
Ilixlulplic se leva, s'approcha machinalement de la fenêtre, et se mit à clianloimer entre ses dents en s'accomp.iguaiil sur les villes.
I.e ^iaitre d'école vint regarder par celle croisée, et dit uégligemmenl à Rodol|ihe :
— (Jiicl air jouez-vous donc là?
— Je joue... Tu n'auras pas ma rose.
— C'est un très-joli air... Je voulais seulement voir s'il ferait assez d'elfel sur les passants pour les engager à se relourncr.
— Je n'ai pas celte prétention-là.
— Vous avez tort, jeune homme ; car vous tambourinez de première force sur les carreaux. Mais, j'y songe... le g.irdien de celle maison de l'allée des Veuves est peut-être un gaillard déterminé... S il regiuilie... vous n'avez qu'un pistolet... et c'est bien bruyant, tandis qu'un outil comme cela (et il lit voir à llodolphe le inanelie de son poignard) ça ne fait pas de tapage... ça ne dérange personne,
— lisl-ce (jue vous prétendriez l'assassiner êtes dans ces idées-la... n'y pensons plus, comptez pas sur moi...
— .Mais s'il s'éveille?
— Nous nous sauverons...
— A la bonne heure, je vous avais mal compris; il vaut mieux convenir de tout... avant.. A/'isi il s'agira d'un simple vol avec escalade cl effraciioii...
(I) Mo k'iiJro un liii'^'e.
i'écria flodolphc. Si vous .. il n'y a rien de fait... ne
— Rien de plus...
— Va comme il est dit...
Et coimue je ne te quiiierai pas d'une seconde, fcnsa Rodolphe, je l'enipêclierai bien de répandre le sang.
CUAl'ITI'.E XVI.
Piépirjlirs.
La Chouette rentra dans le caliiiicl apport 'iil ilii (abac.
— Il me semble ipi il ne pleut plus, dit l'inl Ipiii^ eu allumant son cigare; si nous allions chercher le liacre nous-mêmes?... ça nous dégourdirait les jambes.
— Coinuient, il ne pleut plus? reprit le Maiire d'école, vous êtes donc aveugle?... Est-ce que vous croyez que je vais exposer Finellc à s'i nrlaimer?... risquer une vie si précieuse... et abimer son beau châle neuf?...
— T'as raison, mon homme, il fait nii temps de chien !
— E!i bien, la e^ervanle va venir... en la payant, nous lui dirons d'aller nous chercher une voilure, reprit liodolphc.
• — Voilà ce que vous avez dil de plus judii iciix, jeune homme. Nous piuuTons aller llaiier du côté de l'allée des N'euves. La servante entra. Rodolphe lui donna cent sous.
— Ah ! monsieur... vous abusez. ..je ne souffrirai pas... s'écria le Maître d'école.
— Allons donc I...
— Je me soumets
chacun son tour.
donc .. mais à la condition que je vous offrirai quelque chose tantôt dans un petil cabaret des Cuamps-Elysées... que je connais... un excellent endroit.
— Bien... bien... j'accepte.
La servante payée, on descendit. Rodoliihc voulut passer le dernier, par politesse pour la Chouette. Le Maitre d'école ne le souffrit pas el le suivit de très-près, observaul ses moindres moiiveuieiUs.
Le traiteur leuait aussi un débit de vin. Parmi plusieurs consommateurs un charboiiiiier, à l.i ligure noircie, son large chapeau enfoncé sur les yeux, soldait sa dépense au comptoir, lorsque nos trois personnages parurent.
Malgré l'allenlivc surveillance du Maiire d'école et de la borgiicsse, Rodolphe, qui mari liait devant le hiJcuv coupe, échangea un rapide cl imperceptible regard avec Mnrph.
La porlicre du liacre était ouverte, Rodolphe s'arrêta, déi idé celle fois à monter le dernier; car le charbonnier s'étail insensiblement r.ipproché de lui.
En efi'ei, la Chouette p;issa la première, mais après beaucoup de façons: R'.idulpbc l'ut obligé do la suivre, car le Maitre d'école lui dil a l'oreiilc :
— V(uH voulez doue que je me délie décidéuienl de vous? Rodolphe monté, le chaiboiinicr s'avança en sièlanl sur le seuil de la
porte, et regarda llodolphe d'un air surpris et inquiet.
— Ui'i faut-il aller, b^/iirgeois? tieinanda le cocher. Rodolphe répondit à voix haute :
— Allée des...
— Dis Acacia-:, an bois de lîoulogiie, s'écria le Maître d'école en l'inler. oiiip.'.Ml; puis il aj;juta : El ou vous payera bien, cocher.
La porlière se relèrma.
— C.imaienl diable dites-vous où nous allons devant ces badinds ! reprit le Maître d école. Que écmaiu tout siil découvert, uu pareil indice peut nous perdre! Ah! jeune honune, jenue homme, vous êtes bien imprudent !
La voilure co;nmeuçail à marclicr, Rodolphe répondit ;
— C'est vrai, je n'avais pis songé à cela. Mais avec mon cigare je vais vous enfiuinr comme des harengs; si nous ouviions nue des glacc.->?
Et Rodolphe, joignant l'action à la parole, laissa très-adroilemeiil lomber eu de'iors de la voilure le petit papier pio\é irès-miuce, sur lequel il avait eu le teinjis d'écrire à la lia.le cl sous sa bloll^e quelques mois au crayon.
Le coup d'œil du Maiire d'école élail si perçant, que. malgré I iinpas- .^ibilité de la physionomie de Roilolphc, le brigand y démêla sans doulo mie rapide expres>ion de Iriouii'he, car, passant la têle par la portière, il cria au cocher :
— Tapez... lapez ! il y a quelqu'un derrière votre voilure. Rodolphe frciiiil, mais il joignit ses cris à ceux de son compagnon. La voituie s'arrcia. Le cocher monta sur sou sii ge, reg.ird i, el dit :
— Non, non, bourgeois, il n'y a pcrsouue.
— l'arbleu ! je veux m'en assurer, répwidit le Maitre d'éeole en sautant dans la rue.
Il lie vit personne, il n'aperçut rien. Depuis que Rodolphe avait jeté sou billet par la portière, le liacre avait fait quelques pas. Le Maiire d'école i rut s'êlre trompé.
— Vous allez rire, dit-il eu remoiilant, je ne sais pouiquoi je m'élais imaginé que quelqu'un nous suivait.
LRS MYSTERES DE PARTS