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CHAPITRE XXXIV

Souvent, quand l'ombre el la fraîcheur commençaient à descendre sur la terre et à tempérer Tardeur brûlante qui Tavait dévorée tout le jour, MatbilJe, accompagne'e de ses femmes , allait respirer sur le bord de la mer les émanations embaumées de la nuit ; plus souvent elle dirigeait sa promenade vers le tombeau de Montmorency : là elle se plaisait à s'entretenir 5 avec Tombre de ce héros , des derniers vœux qu'il avait formés pour Malek Adhel ; elle invoquait son intercession auprès du Très-Haut , et osait tout en attendre. Dans ce lieu sacré, sa mélancolie prenait un caractère plus pieux et plus tendre , et des larmes plus abondantes soulageaient son cœur oppressé. Quelquefois elle montait sur la colline qui dominait le tombeau el la mer; et , en découvrant cet espace sans bornes , qu'elle avait traversé pour venir chercher tant d'épreuves

et de douleurs, en revenant par lapMj'^ee \evs l'aSile solitaire où elle avait passe taLt de Jours paisibles , elle soupirait , elle genaissait, et cependant elle ne foi mail pas le de^ir de ne l'avoir jamais quiué : là , sa vie s'écoulait sans cjuVIle lasenilt, et on aime à sentir la vie : ses agitations , ses perplexités en nous dëcbirant nous otuclient, et nous trouvons a nous j.laindre une sorte d'attrait que nous ne trouvons pas au bonheur. Sans doute si la peine nous fait plus vivre que le plaisir , c'e^t qu'elle développe davantage ei met plus rn exercice tous les sentimens de notre cœur et les facultés de noire esprit. Dans la îîeine , la vie tout en'ièie est devant nous : le passé avec ses regrets , le pre^enl avec ses larmes, l'avenir avec ses espérances ; nous nous attendrissons sur nous-mêmes , nous sommes plus cbers à ce qui nous entoure , et , en éîant plus aimés , nous devenons meilleurs. Cest dans la peine que Ticiagina-ion s'élève aux grandes pensées de Téternité et de la justice suprême, et ([u'elie nous jette sans cesse hors de nous pour

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chercher un remède à nos maux. Dans le bonheur nous sommes plus tranquilles , mais être tranquilles , être heureux , n'est pas noire destination sur la terre , et j'oserai même dire que ce n'est pas noire penchant. Ah ! si la douleur attire le cœur de l'homme , s'il sent que c'est là son êle'ment , c'est qu'elle n'a été donnée qu'à lui , c'est que seul , paimi les créatures, il a reçu le privilège de soufTiir, et qu'il est fier de ce privilège, parce qu'il en aperçoit le but; car, je le demande , si Dieu n'avait pas jeté le malheur sur la terre, comment y auraitil placé la vertu ?

Oh 1 combien de fois , au milieu des rêveries que lui inspirait l'aspect de l'immense horizon , la vierge s'écria d'une Toix plaintive : « Cloître saint , où mes sœurs m'attendent ; toi , que j'ai quitté avec tant de larmes , et que je ne reverrai peut-être que pour en verser plus encore; retraite obscure, qui m'aurais mise à l'abri des orages, et où je serais sortie du monde sans l'avoir jamais connu; port

MATHILDE. 167 tranquille et inaccessible , où seraient venues échouer les passions , leur désespoir et leurs faiblesses; un jour plus tard j'aurais ëtë ensevelie dans ton sein; mes vœux, comme une impénétrable barrière, se seraient places entre les bommes et moi ; j'aurais ignore ce qu'il ne m'était pas permis de connaître; j'aurais ii»uorë les larmes que je verse, le repentir que j éprouve , les désirs que je forme , le sentiment qui me consume : hélas ! je n'aurais point aimé Et, à ces mots, si iMa-

thilde s'arrête , si elle se penche vers les cendres muettes de Moatmorencv , c'est pour achever sans doute la fin de sa pensée, que le monde ne doit point entendre, et qu'elle n'ose révéler qu'à l'ombre auguste à qui elle attribue le pouvoir d'ea obtenir le pardon devant Dieu.

Depuis le départ de l'archevêque , Mathilde avait évité les occasions de se trouver avec son frère , et Richard ne les avait pas cherchées; son ardeur guerrière l'emportait sur tout autre intérêt ; etj en attendant que le siège de Césarée

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l'appelât à déployer sa valeur , il allait chaque jour attaquer ries postes sarrasins , et ne revenait jamais au camp que charge de leurs dépouilles. Lusignaii l'accompagnait toujours, et c'e'îait toujours du même laurier qu'ils ceignaient leurs fronts victorieux. Fiers de leurs triomphes , enivres de leur gloire , ils ne doutaienî point qu'en ouvrant un plus grand champ à leurs exploits 5 ils ne le parcourussent sans obstacles : aussi pressaieat-ils du même cœur et des mêmes désirs les pie'paratifs du siège de Cesarëe. Leur vaillance , leurs discours animaient tous les soldats : de- Tant de tels héros , la terreur du nom de Malek x'Vdhel commença à s'affaiblir; et les croises , bouillans de courage et d'espoir, ne délibérèrent plus , et marquèrent l'instant où toutes leurs forces réunies iraient attaquer Cèsarée.

La vciiie de ce grand jour, l'inquiète Mathilde était passée chez la reine pour savoir si elle n'avait reçu aucune lumière sur le sort de l'archevêque , et Bérengère n'avait pu lui en donner. Toutes deux

pleuraient enserabîc sur ce silence ci sur les combats qui ailaient commencer le lendemain. L*imâ2;e de B.ichard armé contre les murs défendus {)ar Malek A-Jhel les troublait également; il leur semblait loujours les voir opposes l'un à l'autre, se défier , se combaUre , se déchirer. La rtine , tremblante pour son époux, e'pouvante'e de la valeur de son ennemi , priait Dieu (Je sauver Richard , et n'osait rien ajouter; et Maîhilde prostemëe auprès d'elle, s'ecriait tout en lai mes : « 0 ma scsdv ! p: ions {;Our Pcichard , mais prions aussi pour ceux nui ont plus besoin cjue lui encore des miséricordes du ciel. »

Tandis qu'elles élevaient ainsi vers TÉternel leurs tendies cœirs et leurs mains innocentes , la clameur des insîrumens de f^uerre redoubla dans le camp, et bientôt Ivichard parut devant elles, la (êle désarmée et les yeux briilans de joie. « Femmes , h ar dil-il , pourquoi pleurez-vous quand nous défendons votre foi, et quand la victoire nous couronne ? Aujourd'hui mon bras a détruit des milliers de Sarrasins , et

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Lusignan s'esf élevé au-dessus de sa râleur ; ordinaire. Suivis de peu de soldats, nous 1 errions tous deux au-delà des bois qui ceignent le pied du Carmel , dans Tespërarice que la fortune nous fournirait quelque occasion de faire éclater notre courage. Elle nous a favorisés au-delà de nos espérances : un convoi d'armes et de vivres, venant de Jérusalem , soutenu de trois miile Sarrasins, se diiigeait vers Césarée. La belle proie ! me suis- je écrié en regardant Lusignan. La veux-tu ? m'a-t-il dit; je vais te la donner : c'est bien moins que je n'ai reçu de toi ; tu m'as promis ta sœur. Il dit, et se précipite; je le guis. Etonnés de notre audace, les infidèles résistent à peine, ils abandonnent leurs trésors; je les poursuis, je les taille en pièces ; Lusignan s'empare de leurs biens, et, en les ramenant au camp, y ramène Tabondance; nous les abandonnons aux soldats , et maintenant ils en veulent davantage , et demandent le siège de Césai ée : demain, demain nous y marclierons , et la victoire avec nous ; et

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le sang Je l'infirlèle efiTjcera mes affronts.... — Oinon noble fière ! interrompt Mathilde en se jeiant à ses pierls , pairai toutes les vertus qui remplissent votre àme , nV a-t-il donc point de place pour la reconnaissance ? — Jeune vierge, reprit-il d'un ton un peu sévère, n'oubliez pas que, depuis le jour où Malek Adhei a versé le sang des chréliens devant Césaree , toute espérance de conversion a du s'évanouir, et qu'il vous a été défendu de Taimer. — AL! sire, s'écria-t-elle , c'est depuis ce jour que je lui dois la vie de mon frère; Sans sa généiosilé je n'embrasserais pas maintenant vos sacrés genoux. Vos ordres, que j'honore et que je révère , pourraientils m'empêcher de conserver éternellement le souvenir de ce bienfait? » Ému de l'accent si tendre qu'elle avait mis dans cette réponse 5 Richard allait lui adresser des mots plus doux , lorsque Lusignan , accompagné de l'élite des chevaliers, se présenta dans l'appartement, priant la reine de l'excuser s'il se présentait chez elle sans permission j et lui donnant pour motif i'em»

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pressemenl de tous les guerriers à rendre hommâiie au lion de riin^lelerre. Il ùi a son tour le récit de la vicloire du roi; il parla de Cesaree , de Jérusalem ; et l'iina^e de tant de conquêtes, dont le bruit allait retentir dans toute l'Europe , enlljroraa Pâme de Richard d'une telle ardeur qu'il ne pouvait la contenir; et dans un tel moment, ne supposant pas qu'il y eût quelque chose au-dessus de la gloire et un intérêt plus puissant quVile , il ne pensa pas afiligerMathildeen lui disant: «Ma sceur, l'éclat de nos triomphes rejaillira sur vous; je jure que le vainqueur de Cesarëe rece- VI a votre main sur les débris de cette ville en cendre. » Malhilde tressaillit ; elle fut piête à avouer au roi le serment cpa la liait à Malek Adbel , et l'irrévocable détermination où elle e'iait de quitter le monde et de prononcer ses voeux dans le monastère du Carmcl; mais, en se souvenant qu'elle s'était engagée avec Tarclievêque à ne prendre aucune résolution impoi tante avant son retour, elle garda le silence; il lui coûta beaucoup, car elle

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craignait que le roi ne l'inlerpi élàt d'uue manière favorable a ses projets : mais dans ces temps anîiques , les sermens garantis par le nom de Dieu étaient regardés comme si sacrés , qu'il fallait être réduit a de grandes extrémités pour oser s'en affranchir. Il V avait mê:i^e des chevaliers qui, dans aucune situation, ne croyaient avoii le droit de les violer; leur fortune, leur vie, j'ai presque dit leur réputation > étaient à leurs yeux d'an moindre prix que rmnocence et riionneur. Il leur suffisait des regards de Dieu et du témoignage de leur conscience pour demeurer inébranlables dans le sentier de la droiture : les jugemens des hommes les flattaient sans doute, mais ne payaient pas suffisamment leurs nobles sacrifices; ils les portaient à un tiibunal plus élevé, car la piété beule h'est réservé le droit de récompenser dignement la vertu : aussi n'est-ce que dans les siècles religieux que la renommée fait entendre , avec le biuit des exploits éclaians, celui plus glorieux des actions héroAquef et des sublimes dévouemens.

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Le silence de Malhilde, qui laissait croire qu'elle pourrait accepter le vainqueur de Cësare'e pour e'poux , e'tonna la reine , satisfit Richard , et enflamma les espérances et la valeur de tous les pre'tendans à sa main : la promesse d'un royaume les eût laissés plus tranquilles ; car l'ambition , toute puissante qu'elle peut êlre, n'allumera jamais les mêmes désirs , et ne fera jamais faire les mêmes prodiges que l'amour; et tous les guerriers qui entouraient la princesse jetaient sur elle des regards qui disaient assez que , pour l'obtenir , rien ne leur paraissait impossible. Cependant Lusignan s'écria que le titre de vainqueur de Céarée était un litre trop vague , puisque , se précipitant tous ensemble à l'assaut de cette ville raille guerriers pourraient le mériter. ^ Sire , continua-t-il , la plus grande gloire du monde n'est pas trop pour le prix que vous daignez y attacher ; il faut, pour en être digne, une victoire éclatante , unique , dont aucune autre ne puisse approcher.-^Eh bien i interrompit le duc d'Athènes , ne l'aura- t-il pas i emportée celui

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dont le bras arborera le premier Petendard de la croix sur les murs de Cesarée ? » Hangest Je Coucy , le plus brave des chevaliers français depuis la mort de Montmorency, repondit au duc que, quiconque amènerait Saladin prisonnier à Ptole'maïs, aurait plus fait encore. « Saladin n'est pas le plus redoutable ennemi des chrétiens , repartit l'allier Lusignan ; ce n'est pas celui qui leur a fait le plus de mal, et sur qui ils ont le plus d'injures à venger ; ce n'est pas Saladin qui a porte' le premier coup à la cite' de Jérusalem; ce n'est pas lui qui a dé>honorë une princesse de mon sang ; ce n'est pas lui, qui, par de de'cevantes apparences a cherché a tromper les chrétiens; ce n'est pas lui, enfin, qui a fait rougir le front de mon frère , et qui donnera le plus de gloire à^ son vainqueur — Eh bien ! interrompit l'impassible Richard en saisissant vivement la main de Mathilde , c'est donc au vainqueur de Malek Adhel que je la promets une seconde fuis. — Dites donc au vainqueur du héros qui vous a sauvé la vie , s'écria

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la princesse indignée. » Mais aussitôt la confusion, la fraytur s'emparèrent d'elle. Son secret , qui devant tant de témoins Tenait de s'échapper de son coeur , lui causait une honîe inexprimable; elle se précipita dans les bras de la reine , et Bërengère , qui s'aperçut du courroux que ces paroles excitaient dans Pâme de Richard, se buta de l'anaiser en lui di>anl : « Sire, pardonnez à l'excès de l'amour fi aternel , c'esl lui seul qui a emporte' Ma^ ihilde au-delà de sa re'serve ordinaire; c'est à sa tendresse pour vous qu'elle proportionne sa reconnaissance pour Malek Adhel. » Richard sut g.c à la reine d'avoir interprète de cetîe manière l'exclamation de Malhilde , et il feignit d'y croire afin que personne ne se crût le droit d'en parler autrement. <c Ma soeur, Kd dit-il, il ne faut pas que votre amiîie pour un frère e'gaie votre jugement : imitpz-moi , et croyez que , quand je mets Tinierét de la patrie et de la foi au-dessus de la reconnaissance, vous pouvez les y mettre aussi. i> Peu de momens après la reine con-

gëJIa sa cour , et Malliilde se retira chez elle.

Accablée de tristesse, elle se jeta sur sou lit; mais à peine le sommeil se fut-il empare de ses sens , que les plus horribles fantômes vinrent la livrer a d'insupportables tourmens ; elle croit voir Malek AJhel traîné daus la poussière, jeter vers elle des cris douloureux, et lui montrant le sang qui coule par Ilots de ses Iniges blessures , lui reprocher d'avoir laisse' mettre un prix à sa mort; trois fois elle s'éveille et s'efforce d'écarter ces funèbres images ; trois fois elle se rendort et les retrouve encore; ce n'est pas seulement le cadavre ensanglanté du prince qui la poursuit , c'est le barbare Lusignan, le foulant aux pieds avec orgneil ; ce sont les plaies de Malek Adhel qu'elle compte; c'est une voix sépulcrale q-iii lui crie : «Que n'as-tu pailé? que n'as-tu avoué à ton frère le lien qui nous unit ? il l'aurait respecté, ii aurait retenu les bras qu'il encourage, et je ne serais pas tombé dans lesgouflVes éternels. » A ces mots , le

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sommeil fuit de la paupière de MathiMe; frappée d'une inconcevable terreur, Tâme déchirée d'angoisses, elle se lève, s'e'ciie, s^e'pouvante de plus en plus; car, tout ëveillëe qu'elle est, les mêmes images l'entourent , et maintenant son rêve ne lui paraît plus une vapeur fantastique , ft uit d'un esprit toujours occupe de même objet , mais une re'vëlation certaine du malheur qui l'altend. La profonde nuit où elle est lui paraît celle du tombeau; le silence qui règne autour d'elle, celui de la mort; une froide sueur coule sur tous ses membres : non, non, elle ne se rendra pas complice d'un meurtre; non, elle ne lais* sera pas croire que sa main sera le prix du sang de Malek Adhel; non, quand elle peut le sauver , une vaine crainte ne l'arrêtera pas; elle ira vers son frère, elle étendra vers lui ses mains suppliantes, elle révélera les secrets de son coeur; si c'est une honte que de les avouer , les taire serait un crime , et il vaut mieux rougir devant les hommes que devant Dieu. Le jour commence à paraître , et

le jour ne dissipe pas le faniôme ensau^ glante de Malek Adhel, et il n'impose pas silence au bruit des abîmes de Tenfer qui s'ouvrent pour recevoir cette granJe victime. La vierge n'hësite plus; elle part, ses frayeurs l'entraînent ; elle oublie la promesse qu'elle fit à Parcbevêque , ou plutôt elle croit qu'un devoir supérieur lui commande d'oublier celui-là : une àme tendre, ignorante et timide , est toujours superstitieuse; et , certaine que ses songes 5ont une voix du ciel , Maihilde se croirait réellement coupable de la mort de Malek Adhel , si elle ne lui obéissait pas. Elle sort de son appartement, se présente aux gardes qui veillent devant Ja tente de BJcbard , et demande à parlera son frère. Etonnés de la voir à une pareille beure , ils balancent, mais n'^osent refuser l'entrée à la sœur de leur souverain ; ils la préviennent seulement que déjà les principaux chefs de l'armée sont réunis chez le roi. Elle les écoule à peine, franchit 1© seuil de la porte , entre chez Richard et tombe a ses pieds. Près de

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lui étaient les ducs de Bavière et de Bourgogne et le roi de Jérusalem. Sur- 1 pris à l'aspect de la princesse pâle , trem-» blante, en desordre, les cheveux épars, et portant dans ses regards Teffroi qui Ta agitée toute la nuit , ils accourent vers elle pour la relever; elle les repousse, serre les genoux du roi contre sa poitrine, et s'élevant au-dessus de toute crainte , elle dit : « Siie , daignez na'entendie , prenez pitié de mes frayeurs; cette nuit un songe horrible est venu jusqu'à trois fois m'épouvnnter de son lugubre présage; il rae semblait voir Maltk Adhcl couché sur la poussière, opirant, percé de coups , précipité dans les abîmes éternels , me reprocher sa mort , son irrévocable condamnation; il me criait, je crois Tenlcndre encore : Mathdde , pourquoi as-fu pressé ma mort? encore quelques jours , et Dieu m'aurait sauvé peut-être... Sire , vous avez promis ma main à son vainfjueur, et moi , je jure une haine immortelle à quicoïKjue portera le premier coup sur cette lêle sacrée... — Malhilde ,

qu'osez-vous dire?...» interrompit Richard enflamme du plus ardent courroux. Elle ne lui donna pas le temps d'acheter , et reprenant la parole d'une voix eleve'e, les bras tendus vers le ciel et les regards supplians : <ç 0 mon frère ! il nVst p!us temps de rien dissimuler, dit-elle; au de'sert , Malek xAclhel , pour me sauver la vie, me sacrifia la sienne : nous allions mourir ; en ce moment suprême , Dieu seul efait mon appui et mon guide. Malek Adhel promettait d'être chrétien ; il reçut mes sermens; je jurai de n'avoir jamais d'autre époux. >^ UelForl qu'elle venait de faire pouc prononcer de telles paroles avait épuise toutes ses forces ; elle retomba aux pieds du roi sans voix et sans couleur. Lusig'^au et le duc de Bourgs gie s'empressèrent de la secourir; elle repoussa le premier , et , soutenant sa faiblesse sur le bras de TanUe ; tremblante et les yeux baissés; elle attendit la réponse du roi. Immobile d'étonnement et de cogère, il regardait sa sœur comme ne pouvant croire ce quM voyait. A la fia il lui dit :

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^ Exécrables sermens ! criminelle de les avoir faits, criminelle de les tenir, est-ce la sœur de Richaid, la fille de Henri II que je viens d'^entendre ? Est-ce bien elle qui , e'prise d'un vil Tartare , le choisit pour e'poux et ose me demander d'y consentir? — Non , sire , repril-elle avec une dignité modeste, je ne vous le demande point; et, pour refuser de s'unir à un inficièle, votre sœur n'a pas besoin de vos ordres; non, Malek Adbel mahomëtan ne sera jamais mon e'poux : tel est mon devoir, et je le suivrai ; mais après les sermens qui m'engagent à lui , mon devoir m'ordonne plus encore de renoncer à tout autre e'poux , et de dévouer ma vie enlière à le sauver, si je puis , de reternelle re'probalion. O sire! j'en appelle à votre justice , à votre cqnite ; après l'aveu que je viens de faire, m'est-il permis de vous laisser promettre ma main au vainqueur de 31alek Adbel ? i^ Le roi ne re'pondit point ; il se jeta sur un fauteuil , le visage cache dans ses deux mains. Lusignan s'approche de Malhilde , et d'une voix oppressée lui dit ; « Vous

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m'avez percé le cœur; mais si mon désespoir vous impoi le peu , regardez celui où vouî avez plongé votre frère. Les voilà donc évanouies ces douces espérances de bonheur qui charmaient noire amitié et animaient notre valeur 1 Et pourquoi? pour un vain serment dont le chef de l'église pourrait aisément vous délier. — Oui, il le pourrait, s'écria Richard en se relevant tout à coup, car il fut prêté parla faiblesse ; mais il ne pourrait me dégager de celui que je l'ai fait , ô Lusignan l car il fut prêté par Thonneur; et puisque l'imprudence de ma sœur ne te la rend pas moins chère , puisque tu consens à l'oublier....—Ah 1 que dites-vous , sire , interrompit Lusignan en se jetant aux pieds de Mathilde , si je deviens jamais possesseur d'un si précieux trésor , de quoi pourrai-je me souvenir , si ce n'est de bénir l'Eiernel de l'inestimable bienfait que je tiendrai de vos bontés et de sa munificence ! » Richard prit alors la main de sa sœur pour l'unir a celle de Lusignan; Mathilde le repoussa avec efTroi, D'un ton sévère le iir. 8

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roi lui dit alors : <^ Ma sœur , obéissez , car votre pardon n'est que là. » Eperdue devant la colère de son fi ère , la timide vierge levait ses beaux yeux vers le duc de Bourgogne pour lui demander protection, lorsque le duc de Norfolk, capitaine des gardes du roi , se pre'senta à la porte, et dit : « Votre majesté' excusera sans doule la tëraëritë qui me fait interrompre une conférence importante , lorsqu elle saura que je viens la pre'venir sur un événement qui étonne et agite tout le camp. Déjà Tavant-garde de Tarmëe , conduite par Adam de Turenne, commençait à défiler , lorsqu'on a aperçu au loin dans la plaine un drapeau flottant dans les airs ; bientôt on reconnaît les armes du croissant; un héraut s'avance seul ; il pre'cède , lui dit-il , une brillante ambassade , charge'e de propositions de paix de la part de Salâdin ; c'est à vous , sire, qu'elle est principalement adresse'e , et je viens recevoir vos ordres. » A ces mois , Richard ëionne' regarde sa sœur, qui rougit et ne peut contenir l'excès de son émotion; puis il

se tourne vers le duc de Bourgogne et Ig roi de Je'rusalem , et leur dit qu'il ne croit pas qu'on puisse refuser d'entendre les propositions de Saladin. Outre' de colère et de chagrin d'un contre- temps qui venait ruiner peut-êfre ses espérances , Lusignan re'pondit que , quelles que fussent ces propositions, il les rejetait sans les entendre , si la main de la princesse d'Angleterre en devait être le prix. — Mais votre majesté se souviendra , j'espère , repartit fièrement le duc de Bourgogne , que sa volonté n'est pas notre loi; que l'intérêt de la foi doit aller avant celui de son amour, et qu'en un mot le conseil des princes croises a seul le droit de décider sur cet objet et de répondre à Saladin. » L'impatient roi de Je'rusalem e'tait prêt à re'pliquer d'une manière offensante ; et , non moins impatient que lui , Richard s'é* criait que seul il avait le droit de di>posec de sa sœur, lorsque le duc de Bavièie les interrompit par ces mots : « Eh quoi ! nou^ ne connaissons pas encore les propositions du sultan , et déjà le ressentiment éclate

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parmi nous ! A len()oz du moins de les con* naîlre avant de vous livrer à ces vaines aU tercalions; esiimons-nous assez mutuellement pour croire que Pinte'rêt de la religion dictera seul notre réponse. » La sagesse du duc de Bavière prévalut. Lusignan , qui s'aperçut que Richard lui-même se rangeait de celte opinion , n'hésita pas à s'y confoimer aussi ; il sentit bien qu'en insistant davantage il mettrait contre lui tout le parti sai^e de l'armée , et que , pour le gagner la force ferait bien moins que l'adresse. Ce dernier moyen , d'ailleurs , convenait si parfaitement à son esprit et à son caractère, qu'il n'eut aucune peine à s'y arrêter. Ri-? chard , touché de sa déférence et de son feint désintéressement , lui serra la main en lui disant de ne rien craindre ; puis il fit retirer Mathilde , et se tournant vers le duc de Norfolk, il lui commanda de faire avertir les princes et les chefs de l'armée que le conseil général s'assemblerait dans une heure pour écouter les propositions de Sâladin»

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