CHAPITRE XXXV
Qui pourrait exprimer toutes les espe'rances qui s'éveillent , tous les seritimeu$ qui se pressent dans le cœur de Malhilde? Elle se demande quelle peut être la cause de cette ambassade solennelle , envoyée par Saladin aux princes croises ; et aussitôt elle a nomme tout bas Malek Adhel. Quel charme ce nom re'pand sur les pensées vagues et confuses qui se pre'senlent à son esprit ; cependant elle e'carte toutes celles qui viendraient s'appuyer sur trop de bonheur , et s'efforce de ne point abandonner entièrement son âme à ces tendres rêves , à ces illusions ravissantes, que de'-» sormais elle sent bien qu'elle ne pourrait plus perdre qu'avec la vie.
Au milieu de ces turaullueuses agitations, elle implorait le retour de l'archevêque , et s'affligeait d'avoir manque' à la parole qu'il avait reçue d'elle. L'infraction d'un devoir s'expie toujours par une peine; Malhilde ne Pigaorait pas; et,
repentante de sa faute , elle demandait seulement à Dieu de ne pas appuyer sa verge sur la plaie la plus sensible de son cœur, en la punissant dans Malek Adhel. Tandis qu'elle pleure, craint, espère et s'accuse, sa bonne et fidèle Hei minie de Leicesler enire, et lui dit que , parmi les gens qui forment le corte'ge de l'ambassadeur, elle a reconnu un des plus fidèles serviteurs du prince Adbel. Malhilde Tintenompt vivement , et lui demande si elle lui a parle, « ISon , re'pond Herminie; le roi, votre frère, a défendu toute communication entre la suite de l'ambassadeur et les chrétiens , jusqu'à ce que le conseil des princes ait décide' sur les propositions de Saladin. » Herminie s'arrête , n'osant par respect en dire davantage si la princesse ne l'interroge pas. Malhilde se tait , l'ex- Irême délicatesse de sa modestie ne lui permet pas de demander ce qu'elle voudrait savoir ; mais 4'attention qu'elle a prête'e au discours d'Herminie, ses yeux qui écoutent encore, disent assez que parler de Malek Adhel ne sera pas l'of-
fenser. La comtesse de Leicester croit avoir compris son dësir ; mais cachant qu'elle l'a compris, elle lui dit : « Toutes secrètes que sont encore les propositions du sulian, on en parle dans le camp; on dit que son envoyé Mohamed e^t chargé de demander la main de votre ahesse pour Mùlek Adhel ; depuis deux heures il a ëtc introduit devant le conseil secret qui se tient chez le roi votre frère , et lien n'a encore transpire. » A ces mots , Malhilde de'tourne la tête , et cache entre ses deux mains son visage et son emoiion; la comtesse de Leicester demeure debout auprès d'elle et ne dit plus rien. Tout à coup retentit un bruit de trompettes et de tambours; Herminie s'écrie: « Le conseil est terminé, et l'ambassadeur arabe retourne sans doute dans sa tente. La princesse ne change point d'attitude; mais son silence a pris quelque chose de religieux ; on voit que si elle soupire , que si elle s'ag te , Dieu règle encore ses meuvemens, et qu'au milieu des passions qui remplissent son cœur, cette grande pensée n'en
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est pas bannie , et tempère moins la vivacilé de ses désirs qu'elle n'en contient les e'carts : cet amour si pur, mais si tendre , n'a point échappe' aux regards d'Hernainie ; elle voit que la princesse a besoin de l'exhaler; mais elle est sûre qu'elle ne l'osera que devant Dieu seul ; alors elle se retire. Malhil de tombe a genoux : «0 mon Dieu , s'e'cria-t-elie , Malek Adhel est-il à vous ? Malhilde sera-t-elle à lui? » Elle n'a' pas la force d'en dire davantage; mais toute sa destinée est dans ces mots ; elle retombe à derai-couchce sur le fauteuil où elle était assise : à mesure que les heures se passent , son courage s'affaiblit , et la pensée de Malek Adhel s'empare de plus en plus de son imagination et de son coeur ; elle le voit avec ses vertus , son héroïsme , son regard ëtinct'Iant de courage et d'amour; eiie ne retient plus sa tendresse : aimer INÎalek Adhel est la félicité suprême , la céleste volupté des anges ; aimer Milek Adhel est la seule éternité qu'elle demanderait , et il lui semble que s'il n'obtenait pas comme
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elle et près d'elle un bonheur sans fin , Dieu lui-même n'aurait pas le pouvoir de la rendre heureuse. Jamais elle n'a laissé prendre une telle licence à ses sentimens ; ils sont de la passion, et ses chastes voiles sont trempes des larmes de l'amour. Un bruit soudain l'arrache à sa rêvferie , la rappelle à elle-même; elle fait un cri , et se cache de peur qu'un regard jeté sur elle ne découvre Tëtat où elle est , et les secrets qu'elle vient de surprendre dans son cœur. C'est Bérengère qui entre ; c'est elle qui s'ëcrie : <^ Dans quel abattement vous trouvëje ? vous pleurez quand tout tous prospère l » Mathilde tressaille, lève la tête et la regarde avec ëtonnement, n'osant encore la regarder avec joie. Bërengère s'approche ; et , le front biillant d'allégresse , lui dit : «Reine de Jérusalem , venez que je vous salue. — Affreux titre, interrompit Mathilde , jamais on ne me verra assise sur le trône de Lusignan 1 — ^Que dites-vous, ma sœur ? ce n'est pas Lusignan , mais Malek Adhel qui vous y place. » La prin- III. B*
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cesse pâlit, tremble ^ elle ne peut croire ce qu'elle entend ; et ce bonheur qu'elle a tant désire, maintenant qu'il est devant ses yeux , l'intimide et la trouble. La reine lui prend la main , et ajoute d'un ton affectueux : « Ceci paraît un prodige , sans doute; mais, ma sœur, vous ne savez pas qu'il n'y en a point pour l'amour , qu'il ne connaît aucun obstacle, et que sa puissance est telle, que l'homme qui le porte dans son sein , semble ne marcher jamais qu'entoure' de miracles. » Elle dit , la regarde et sourit. Mathilde ne peut sourire encore, trop d'agitations gonflent son sein; elle ne sait où elle est; c'est un monde nouveau qui vient de s'ouvrir de- Tant elle, Malek Adhel le remplit; mais maintenant que Tamour est satisfait , l'innocence reprend tous ses droits, et ne permet pas à la princesse de se livrer au bonheur. Étonne'e de son silence, la reine lui dit :«Eh quoi! Mathilde, quand la Pro- Tidence change pour vous le cœur des rois et la marche ordinaire des ëveiiemens, afin de vous unir au héros que vous ai-
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inez, vous demeurez inferdile ei ne la bénissez pas ? » Ce mot rappelle Maibilde a la reconnaissance, mais en même temps à une pensée qui peut seule lui en inspirer une vive 5 pure et extrême. « 0 ma sœur ! s'ecrie-t-eile , vous ne m'avez pas dit que Malek Adhel fût chre'tien. — Ce point est encore dans l'obscuriie', répondit la reine. — Ab! rëpbqua-t-elle vivement , ne me parlez donc pas de bonbeur jusqu'à ce qu^il soit eclairci. » El versant un torrent de larmes , ce fut par sa douîeiir seulement qu'elle osa laisser voir tout le prix qu'elle attacbait au bien qu'on venait de lui promettre. La reine lui dit alors i- <c xMathilde, cette disposition à repousser respe'rance et à douter des faveurs célestes , n'est-elle pas une ingratitude envers Dieu ? — Peut-être en est-ce une, lépliquala vierge en essuyant ses pleurs. — Lisez ceci, fijouta Bérengère en lui remettant un papier; il vous apprendra qu'il dépend de vous peut-être de cbanger la face de cet empire. » Mâtbilde le prit ; il contenait les propositions de Saladin en ces termes :
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« Au nom du Dieu unique rlonl le règne
» n*'a point de fin , et de son prophète
1? Mahomet , qu'il a envoyé pour rèfor-
» mer la seule véritable loi, nous, très-il-
» lustre sultan , défenseur de la parole de
:é> vérité , ornement de Pétendard de la
» foi 5 roi des musulmans , serviteur des
» deux villes saintes , la Mecque et Médine,
» Saladin , fils d'Ajoub , faisons savoir
» aux princes unis par la loi du Christ ,
» que nous avons donné au très-grand et
» très-noble Malek Adhel , notre frère , la
» colonne de notre empire , le royaume
:^ de Jérusalem , toute la Judée , et plu-
» sieurs villes importantes de la Syrie ;
» mais que tous ces vastes états ne pou-
» vant le satisfaire si la princesse d'Angle-
y> terre n'y règne avec lui, nous pro-
^ posons cette alliance comme le gage
» d'une paix éternelle entre TOrient et
» rOccident ; nous consentons qu'une
> reine chrétienne soit assise sur le trône
» de Jérusalem , et que , par sa présence
» et sa protection , elle ranime son peuple
» è^battu et eatreiieiiûe l'union entre les
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» musulmans et les chrétiens ; nous de- » mandons seulement qu'elle nous apporte » pour sa dot Ptolëraaïs la superbe. A ce » prix nous permettons qu'elle consacre » à son culte le temple de la Résurrec- » tion (i) ; nous lui restituerons ses mo- » nasfères ; nous permettrons a tous vos » pèlerins de visiter la ville sainte (2), et » nous garderons une paix inviolable; » mais si vous nous renvoyez notre am- » bassadeur avec un refus , loin de vous » craindre , nous irons au-devant de vous , >> et Dieu , par sa suprême puissance , nous » accordera la victoire.. Deux fois la cbrë- » liente' entière s'est souleve'e contre nous ; i> vous n'ignorez quel a été l'effet de cetie » double entreprise. Depuis ce temps , Dieu » a bien augmente notre puissance et di- » minué la vôtre , nous avons conquis tous » vos e'tats; tous les princes musulmans » sont nos vassaux; tous les sultans nos V tributaires ; si nous mandions même au » calife de Bagdad (que Dieu comble de
(1) Le saint sépulcre.
(2) Jérujaleoi,
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» benëJiclions !) de nous amener des trou- » pes , il descendrait de son trône sublime » pour accourir au secours de notre hau- » tesse. Décidez donc si vous voulez la » paix ou la guerre; et si Dieu a résolu » votre ruine dans ses décrets e'iernels , » venez , nous marcherons à votre ren- » coiitre à la tête de tous les differens peu* » pies qui composent notre empire , dont » celte lettre ne pourrait contenir les noms » et qu'aucune mer , aucun désert , au- » cun obstacle ne sauraient arrêter. »
Mathilde lut deux fois ce papier avec la plus grande attention; quand elle eut fini, elle pencha sa tête sur l'ëpauîe de la reine , et , d'une voix pleine de tristesse , elle lui dit : <çSavez-vous la réponse que le conseil a fait a ces propositions P—Elles y ont produit d'abord la plus violente altercation, répondit Bërengère; la majorité du conseil s'est prononcée en leur faveur; mais le roi de Jérusalem les a rejetées avec une audacieuse fureur. Richard l'a soutenu ; la querelle s'est enflammée; les cris, les menaces, les injures remplissaient le conseil; nulle parole de sagesse ne s'y faisait
entendre , el on voyait bien que Tarcbevéque de Tvr était absent. Le parti le plus nombreux était pour le sultan; le parti le pins violent était contre. Cependant , au milieu de celte eif;ovable a^itation 5 Lusignan se tait tout à coup ; on s'en aperçoit , on s'en étonne. li s'appi oche de Ricbard , Tentrelient à voix basse , et demande ensuite à être entendu de i'asseniblée ; elle y consent , et l'écoute en silence. Princes, dit-il, c'est un royaume qu'on me demande de céder à Malek Adbel; c'est bien plus qu'un royaume encore, c'cbt la beauté dont le roi d'Angleterre m'avait promis la main : cependant , tout grands , tout cruels que sont ces sacritlces, si la religion m'oi donne de les faire, je suis prêt à obéir; mais, pour m'y résoudre , il faut que je sois sur qu'elle me l'ordonne en effiet ; et comment puis-je l'être, à moins que Dieu ne l'ait décidé par la voix de ses m aistres ? Je demande donc que la réponse aux propositions de Saladin soit suspendue jusqu'à ce que le conseil des évêques , présidé par le légat du pape^ ait proDoacé sur cette ques-
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tion; savoir, si c'est un avantage pour le clirisîianisme d'abandonner Jérusalem à un prince musulman , et s'il est permis à une fille du sang royal d'Angleterre, de jurer obéissance et soumission à un infidèle. Il y avait dans ce discours de Lusignan une apparence de mode'ralion qui lui a ramené tous les esprits , et son opinion a paru si sage et si désintéressée, que le conseil l*a adoptée d'une voix unanime. On a donc conclu que les évêques ayant seuls le droit de décider sur une matière où la religion était compromise, jusqu'à ce qu'ils eussent donné leur avis , on demanderait à Saladin un délai et une trêve. Et vous pensez bien, ma sœur, que, puisqu'on les laisse libres de décider sur ce point, ils n'bésiteront pas à accepter une alliance qui rendrait à la vraie foi une partie de son antique puissance; ne verront-ils pas que de ce tiône sacré où la pieuse Matbiide sera assise , partiront des rayons de lumière qui se répandront de jour en jour sur l'Orient... ? —Ah ! que Malek Adhel puisse en être
éclaire! interrompit la princesse, je ne puis^forraer d'autres vœux ni désirer davantage. Mais dites-moi , ma sœur , savezvous si cette ambassade esl un eilet de la présence de l'archevêque de ïyr à Césaree ? Si je croyais que son influence eût dicte' ces propositions , je n'aurais plus aucun doute , aucune inquiétude; je serais assurée des dispositions de Malek Adhel. — On ne dit rien de Guillaume, reprit la reine; il paraît même qu'on ne l'avait point vu encore à Césarée lorsque Mohamed en est parti. » La princesse leva ses mains et ses yeux au ciel avec une tendre et profonde mélancolie , et se demandait au fond de son cœur comment Dieu , qui peut tout , tardait tant à appeler Malek Adhel à lui. « En revenant du conseil , continua Bérengère, mon époux était pensif et silencieux ; il n'a pas ouvert la bouche une seule fois durant tout le temps que le duc de Bourgogne m'a fait le récit des agitations de l'assemblée; mais , quand il a été iCiminé, il s'est approché de moi , m'a re-
igo MATHILDE.
miî ces dépêches, m'a engage'e à passer chez vous pour vous les communiquer , en ajoutant qu'il viendrait bientôt vous en parler lui-même. — Mon Dieu ! s'ëcria Maihilde , cette complaisance de Richard cache assurément quelque mystère : se pourrait-il que Lusignan eût obtenu de sa loyauté , de sa franchise , de savoir dissimuler comme lui ? Ce conseil des êvêques, assemble par Tartificieux roi de Jérusalem, me trouble , je Tavoue ; et rien de bon , de favorable , ne me paraît devoir être le fruit des propositions de Lusignan. Mais , ma sœur , sans l'archevêque de Tyr , ce conseil osera-t-il se former ? Sans la voix de Guillaume, osera-t-il prononcer? — Lusignan demande avec instance qu'il ne soit pas attendu ; il redoute cette prévention qu'en dépit de toute sa piété , Guillaume n'a pu s'empêcher de concevoir en faveur de Malek Adheb — Éiernel , s'écria la princesse, quand la gloire, le flambeau de votre église ne peut s'empêcher de s'intéresser à ce grand prince , mon faible cœur est-il donc si coupable de n'avoir pu lui
MATHILDE. igi
résister? » Les paroles qu'elle allait ajouter demeurèrent tout à coup su^^pendues sur ses lèvres , parce que la porte s'ouvrit , et que Richard parut devant elle. Son regard èfait inquiet et sévère; il se promena long-temps en silence , comme méditant ce qu'il allait dire : a la fin , il s'ari êta devant sa soeur , qui baissait les yeux , et lui dit : ^IdthilJe , lorsque je quittai TEurope , que j'abandonnai mon royaume , ce fut pour Tenir ici arracher le tombeau du Christ des mains des infidèles , et pour le remettre entre celles des cbre'tiens. Dans Tile de Chypre je connus Lusignan ; je fus touche de ses malheurs; je jurai de lui rendie sa couronne , et ce serment Fiit scelle par la foi d'amitié et de fraternité d'armes. Que nie propose-t-on aujourd'hui? D'être parjure à cette foi sainte et sacrée , d'abandonner mon ami 5 mon frère à son malheur; de consentira le voir dépouillé de ses droits, et à en revêtir moi-même un prince musulman ! Ce n'est pas tout : il faut que nous rendions aux infidèles cette Ptolémais conquise par tant de travaux ; ei eiifin
que ma sœur , mon propre sang , issti($ de Ja noble race des PJantagenets , s'allie à celle d\in Arabe vagabond : l'honneur j le fier honneur me perqaet-il d'endurer de tels afïi onts ? Quoi 1 dans toute l'Europe on dira que ce Richard , qui était venu menaçant et terrible , dontrëpée était la consolation de Jérusalem et l'effroi de rOrient, s'est retire honteusement à la première proposition de Saladiu j et je le souffrirais... » Il s'arrêta , comme oppresse de colère ; la reine et la princesse gardèrent le silence. Après une assez longu e pause, il ajouta : ^ Ce que les instances de tout le camp ne m'auraient pas fait faire , Lusignan l'a obienu : sa générosité' ne lui a pas permis d'e'couler son intérêt , ne lui a pas permis même de me le laisser défendre; et , si j'ai cède' , je l'avoue , ce n'a e'te' que pour mieux faire éclater une générosité si héroïque. II a voulu que le conseil des évêques décidât une question que notre épée aurait bien mieux décidée : fj ai consenti. Malhilde, un si grand exemple ne sera pas perdu pour
Vous , sans doute; il vous apprendra tout ce qu'un pareil sacrifice, de ma part efc de la sienne, exige de deTërence de la vôtre; il vous apprendra jusqu'à quel point on peut plier quand Tintërêt de Pëtat l'exige ; il vous apprendra que , si des sermens prononces au nom de l'amitië et de Thonneur ont pu cëder à de plus grands devoirs , ceux arraches par Tamour à la faiblesse y doivent plus cëder encore; il vou!» apprendra enfin le seul parti qui vous restera a prendre si le conseil des ëvêques refuse l'alliance proposée. Vous vous souviendrez qu'ayant le pouvoir de me faire obéir, je n'ai pas voulu en user ; que i'impëtueux mouvement de ma volontë a pu s'arrêter, et les plus cbers sentimens de mon cœur se soumettre; et, qu'après un si grand eflfort sur moi-même, si vous ne l'imitiez pas, si, loin de vous en montrer digne , vous hësitiez seulement un moment à reconnaître mon autorité et à accepter le choix que j'ai fait pour vous , il n'y aurait point de tëmëritë plus grande pi d'ingratitude pareille à la vôtre. »
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Il se tut. Mathilde baissa les yeux , et ne re'pondit fDoint. Quoique touchée de certaines paroles de son frère , quoique surprise de Tapparenle gënerosile' de Lusignan , elle sentait bien qu'aucun e'vënemcnt ne pourrait jamais lui donner ni le courage ni même la volonté' d'accepter pour époux un autre homme que Malek Adhel ; mais , si elle avait assez de fermeté' pour s'attacher invariablement à cette re'solution , elle n'en avait pas assez pour oser le dire au roi. Be'rengère , pour lui sauver l'embarras d'un silence qui commençait à déplaire à P\.ichard , demanda à celui-ci, d'une voix timide si le conseil des ëvêques s'assemblerait bientôt, ou s'il attendrait le retour de Guillaume. « Vous , qui savez où il a ëte' porter la parole du Christ, leprit-il avec une sorte d'araère ironie , vous pourriez nous dire sans doute si l'importance de sa mission le retiendra long-temps; mais le secret que vous avez promis ne vous permettant pas de r.ous éclairer là-dessus, il a fallu agir au hasard , et nous ^vons résolu
que SI, dans huit jours, Guillaume n'était pas de retour, le conseil des e'vêques s'assemblerait sans lui. » Il s'airêta encore en regardant fixement Malhilde , et comme attendant une réponse; elle n'en fit point: alors il ajouta : «Vos espérances sont bien silencieuses, ma sœur; peut-être que pour rinlërét de votre gloire eût-il été convenable que vos craintes l'eussent été autant ce matin. Vous avez fait une grande imprudence en engageant votre foi à Malek Adbel, une plus grande en l'avouant pubbquement ; cependant , à cause de l'amour que je vous porte et de votre extrême jeunesse, je puis vous pardonner : mais, ma sœur, dans le rang où vous êtes, songez que tous les regards sont sur vous ; qi'une imprudence de plus serait sans excuse , et que le monde et moi ne vous la pardonnerions jamais. » Il sortit alors, en la prévenant qu'il désirait qu'elle parut le soir cbez la reine : à cet ordrela elle pouvait obéir, et, quoiqu'il lui en coûtai beaucoup , elle obéit. Avec un esprit inquiet et un cœur agile , il fallut se
résoudre à e'couter tous les propos que faisait naître la nouvelle du jour , et s'efforcer d'y repondre. Les uns , pleins d'admiration pour elle et pour Malck Adhel , applaudissaient à l'alliance proposée et au triomphe de sa beauté'; d'autres, curieux et malins , cherchaient à pénétrer gon secret; les femmes la regardaient avec envie, Richard avec froideur , Bcrengère avec ane tendre pitié : tous les chevaliers qui avaient brigue sa main laissaient éclater leur colère par des plaintes et des menaces; les évêques , silencieux et graves , refusaient de repondre à toutes les questions relatives au jugement qu'ils devaient porter, et imposaient à leur physionomie la même réserve qu'à leurs discours, afin qu'on ne pût seulement soupçonner ni pressentir leur opinion sur celle grande affaire. Lusignan , appuyé' sur le dossier du fauteuil de la princesse , paraissait; plonge dans une profonde tristesse , et voyait avec plaisir que sa résignation , sa gëne'rosite' et sa douleur produisaient l'effet sur lequel il avait compte , en inspirant
pour lui un inlërét général. Nul homm^ n'avait naturellement aaoins de grandeur d'âme que Lusignan , mais nul ne «avait mieux que lui combien elle pouvait ê!re utile en certaines occasions : et ce n'e'tait pas la première fois que , magnanime par artifice , il eût calcule' que , pour obtenir beaucoup , il fallait avoir Tair de tout céder. Le matin , il s'était bien aperçu que la grande majorité du conseil lui était contraire ; qu'en persistant à rejeter tout accommodement avec Saladin , il aliénait les esprits de plus en plus; que Richard seul ne le soutiendrait pas contre toute l'armée , et qu'eijfin le parti le plus sûr pour son intérêt même était de consentir à abandonner tous ses droits. En faisant ce sacrifice lui-même avant qu'il lui fût proposé, avant que le conseil le lui eût prescrit , il s'élevait dans l'estime de tous les croisés , il devenait plus cher à Richard , et peutêtre touchait-ii le cœur de Matîiilde : ce n'est pas tout , dans ce conseil des pères de la foi , il allait avoir pour lui le secours du temps et de l'intrigue , deux puis« III. 9
sances dont il jsavait si bien disposer, que, quand il se voyait maître d'en faire usage , il était presque sûr d'êue maître de tout.
Mais de toutes les choses du monde celle qui est le plus hors de^ia portée de l'artifice , c'^estun coeur simple : il y a dans un cœur simple un instinct de droiture qui repousse la fraude et ne peut être gagné par elle ; aussi Mathilde pouvait bien croire à la ge'nëiosilë de Liîsignan , mois non en être touchée; et jusque dans la profonde affliction qu'il montrait, il lui inspirait une répugnance qu'elle aurait pu se reprocher peut-être, mais qu'elle n'aurait pu vaincre. Penche derrière le siège de la princesse , il lui disait : ^ Ah 1 madame , si Malek Adhel ne m'avait demande que de lui céder mon royaume, et que je pusse espérer qu'un amour comme le mien suffît à votre ambition , vous n'auriez qu'un mot à dire pour me faire abandonner tous mes drdtts. — Sire , reprit-elle froidement, et sans le regarder , comment Waîek Adhel a-t-il pu vous demander de lui céder Jérusalem et ma main , puisque Jérusalem
est à lui, et que ma main n'est qu'à moi ? » Elle dit, et, pour fuir un amant qu'elle déleste, elle se lève et s'approche de la reine , qui causait avec le légal du pape. . Lusignan la suit encore; et, craignant x^u'elle n'adresse quelques piières à ce Te'nerabie représentant du chef Je Te'glise, il s'adresse à lui en ces termes : « Que votre enoinence se trouve sur ses gardes et s'éloigne de cette dangereuse beaufé , car il de'couie de ses lèvres une iiié>islib!a éloquence; et se permetfre d'écouter la princesse Malhilde , c'est s'exposer à ne pouvoir obéir qu'à elle. — ^'ous nous offensez tous deux, sire , reprit le légat d'un air grave; la princesse est aussi loin de m'adresser une demaîide que je ne dois pas entendre , que je le serais d'y re'pondre si elle osait me l'adresser.— Et j'ajouterai , interrompit Matbilde un peu amèrement , que votre majesté a bien su se garantir de cette soumission dont elle parle ; car , en effet , s'il suffisait de m'écouter pour ^'obéir , depuis long-temps elle aurait cessé de m'adresser ses vœux. » Lusignaa
allait répliquer ; elle ne le permit pas i impatiente Je se retrouver avec ses pensées et ses espérances, elle demanda et obtint de la reine la permission de se retirer ; et, en profitant aussitôt, elle s'éloigna sans daigner tourner la tête vers Lusignan', qui lui demandait en grâce de râcouter un moment.
MATHILDE. sot