CHAPITRE XXX VIT
DÉJÀ les rayons du soleil commençaient à pâlir, lorsque Makk Adhel , parcourant pour la troisième fois la lisière orientale du bois de sycomores, et ne voyant point venir Lusignan , cherchait , mais en vain , quel obstacle pouvait le retenir; car enfin après le plaisir d'être préfère par Tobjet qu'on aime , il n'y en a point de plus doux que de se venger de son rival ^ et comment pouvait-il tarder si long-iemps à le venir goûîer? Cependant un nuage de poussière s''èlève , Lusignan paraît poussant son coursier à toute bride; mais il est sans armes ; sa main est sans bouclier ; au lieu de sa redoutable èpëe , il tient une lance dont le fer est èraoussè; un chapeau ombragé de plumes a remplace' son casque, et , au défaut de cuirasse , un manteau de pourpre à fleurs d'or floîtesur ses e'paules. Immobile de surprise , Malek Adhel lui demande l'explication d'une telle parure» Lusignan la donne, mais non pas entière:
il dit bien que Mathilde l'a surpris avec adresse, et lui a fiul promettre de n'accepter aucun conabat durant toute la trêve, mais il ne dit point qu'elle l'a exige' pareillement de tous les chevaliers ; et par la couleur qu'il donne à ce re'cit , on pourrait cro-ire que c'est par intérêt pour lui que Mathilde a demande' ce serment. Malek Adhel le regarde avec un froid de'dain , et lui dit : <ç Lusignan , je puis te haïr et non te craindre; va , retourne auprès de la princesse d'Angleterre ; use , pour la séduire, de tous les artifices que ton caractère pourra te sugge'rer : je la connais trop pour n'être pas tranquille. y> Il dit 5 et s'éloigne au grand galop ; mais il est loin de jouir delà paix dont il parle; son cœur est rempli de trouble et de confusion ; il ne peut pardonner à Mathilde d'avoir contracte' une obligation avec Lusignan , en recevant une promesse de sa part ; il ne peut comprendre la cause de cette e'trange conduite ; il ne s'arrête pas un instant à Pide'e du danger dont elle a voulu le iHé6ei:yer, Accoutume',
comme il Test, à ne rien trouver d'invincible , ne regardant la défaite de Lusignan que cocnme un jeu , et ne pouvant s'imaginer que , dans un parei/ combat , Mathilde ail pu craindre pour un autre que pour cet odieux rival, il est prêta croire que , si elle n'eût pris aucun intérêt à sa vie 5 elle ne Taurait pas empêché de venir Pexposer ; cependant, en se rappelant la candeur, l'innocence de celte vierge , et surtout rémotion si tendre qu'elle a raonlre'e la veille , il rougit de ses soupçons, et brûle d'aller à ses pieds en obtenir le pardon. Combien, dans sa bouillante impatience , il presse , il dévore les heures, les instans qui vont s'écouler encore jusqu'à ce qu'il puisse revoir Mathilde î Ah 1 pour ôler de sa vie tous les jours qui le séparent de cet heureux jour, il donnerait avec transport tous ceux qui doivent le suivre. Ainsi, pour les âmes passionnées , il n'y a qu'un point dans l'existence : hors celui-là, tout est néant; et, pour s'en saisir un seul moment plus tôt , elles consentent à s'abîmer pour tou- III. lO
jouis dans ce néant qu'elles aperçoivent au-delà. 0 sagesse suprême ! quelle serait donc notre sort , si cessant de veiller sur nous et de de'cider de nos destine'es , vous nous permettiez de les régler à noîje gre', et de contenter tous nos vains désirs?
impatiens de j ealiser les rêves varies et rians de noîie imagination, au lieu d'esperer loug-temps , nous jouirions sans délai ; et , comme il n'y a de vraies et durables jouissances que celles que les longues espérances ont achetées , passant en un instant du de'sir au bonheur, nous passerions en un instant du bonheur au dégoût 5 et du dégoût à la mort peui-être; car elle est moins cruelle que lui : ainsi, un jour aurait suffi pour dévorer notre rapide existence , et souvent encore Taurions-nous trouvé trop long.
Malek Adhel ne retourne point en droiture à Césarée. En quittant Saladin , il lui a dit qu'il allait visiter Ascalon et JafFa , et il ne veut point tromper son frère ; cependant le temps le presse ; les jours qu'il a employés à se rendre à Ptolémaïs et à at-«?
tendre Lu^ignan ne lui permellent pas d'aller plus loin quMscalon; Jafîa est d'ailleurs d'une bien moindre importance ; il n'y entre pas , et reprend avec rapidité' la route de Cësarec. Saladin s'empresse de lui dire que Mohamet est revenu , que les chre'tiens acceptent la trêve , qu'ils paraissent incliner en faveur de l'alliance proposée , mais qu'ils en ont remis la dérision au conseil de leurs ëvêques : « Je ne pense pas, ajouta-t-il, que nous devions nous offenser de ce vain honneur qu'ils veulent déférer à leurs prêtres. Le roi d'Angleterre annonce qu'il va célébrer celte trêve par des jeux magnifiques; ils seront le prélude de ceux qui couronneront le plus brillant hyménée dont l'univers ail: été témoin : je veux m'y rendre, mon frère, je veux jouir du spectacle de tant de rois d'Europe réunis dans l'antique Asie; je veux assister a leurs fêtes : peu accoutumé a leurs tournois , je n'y combattrai point; mais toi, Malek Albel, à qui ces jeux sont famdiers , toi qui sais vaincre également partout, manqueras-tu l'occasion de
faire éclater aux yeux de tant de roîs la valeur , Tadresse et la magnificence qui t'ont élevé si haut dans TOrient ? — Je t'accompagnerai assurément , repartit Malek Adhei. — Oui, mon frère, viens, continua le sultan, ne nous quittons point ; mon coeur ne peut se passer de toi, et il n'est point de sacrifice qu'il ne soit prêt à te faire, hors ceux qui toucheraient à mon culte et à mon pays. i> Le prince serra dans ses hras le généreux Soudan : mais , au milieu de ces fraternelles tendresses , il croyait entendre au fond de son cœur la voix de Mathiide qui lui criait : « Est-tu chrétien ? ma main n'est qu'à ce prix. » Et aussitôt l'amour qui le tyrannisait , et la lumière divine qui commençait à l'éclairer , cherchaient à s'emparer de toute son âme; mais Tamilié désolée, Thonneur outragé , la patrie menaçante ne le permettaient pas. . Déchiré par ces perplexités , dont il n'osait ■ confier le tourment à son plus cher ami; malheureux par l'amour , par l'amitié , par la religion, la patrie et la gloire; malheureux enfin par la réunion de tous les
biens dont se compose la félicité, Malek Adhel , consumé de tristesse , de crainte et d'amertume , sentait que les obstacles qui le séparaient du bonheur ne pouvaient être détruits que par un miracle ; et ce miracle , il ne savait déjà plus à quel dieu le demander. Suivi d'un nombreux cortège, le sultan se mit en roule pour Ptolémaïs; cent cavaliers à cheval marchaient devant lui ; l'air agitait leurs panaches , et sur leur brillante armure Tor et Tazur faisaient éclater leurs feux; cinquante gardes à pied les précéd:zient , le front ceint d'un turban , habillés de longues robes ' chamarrées d'arg.ent et de soie ; ils conduisaient des chameaux chargés des tentes du sultan et de présens qu'il destinait à la future reine de Jérusalem. Parmi cette troupe , l'austère Saladin se distinguait par sa mâle simplicilé, et Malek AJhel par sa bonne mine et sa magnificence. Ils étaient montés sur des chevaux arabes , dont la tête superbe se relevait avec orgueil , comme s'ils eussent été sensibles à l'honûeur de porter de si grands héros.
La troisième aurore , depuis leur de'part, commençait à colorer le ciel de ses nuages d'or et de pourpre lorsqu'ils aperçurent les clochers de Ptolëmaïs , le camp des chrétiens et les drapeaux de la croix. Saladin s'arrêta aussitôt, et fit dresser ses lentes au pied d'une colline , d'où descendait à gros bouillons une source limpide , et qu'ombrageaient des bosquets de palmiers et de tamaiins. Il se hâta d'envoyer prévenir les princes croisés de son approche , de son intention d'assister à leurs jeux , et du désir de Malek Adhel d'y combattre avec leurs chevaliers. A cette nouvelle , tout le camp des croisés fut en rumeur et en mouvement; chacun était impatient d'aller contempler de près la figure du grand Saîadin et de ce Malek Adhel j plus grand encore, et qui, jusqu'à ce jour, la terreur des chrétiens , demandait à s'allier à eux par les saints noeuds de l'hyménée. Lusignan fut frappé au cœur; il prévit tout ce que la présence de Malek Adhel allait lui ravir de succès, et l'honneur des joules , dont il se flattait
de remporter seul le prix, ne lui parut plus aussi certain en voyant avec quel concurrent il aurait à le disputer. Pourtant il cacha sa tristesse, car il vit que le loyal Richard était sensible à la haute preuve d^eslime que Saladin donnait aux chrétiens; il venait seul, sans armée, au miHeu de ses ennemis; il se livrait à eux sans crainte, sans condition : une si grande confiance supposait une grande générosité, et Richard avait trop d'élévation dans l'âme pour ne pas sentir et reconnaître une action magnanime; aussi oublia-t-il tous ses intérêts personnels pour donner des louantes vives et sincères à la démarche de Saladin et de Malek Adhel , et n'hésita pas à leur rendre confiance pour confiance , en se rendant à l'instant même sous leurs tentes.
En le voyant arriver sans suite , sans gardes, accompagné de sa seule vaillance, le sultan, charmé d'une si haute marque de courtoisie , y répondit de son mieux; il lui ofFiit les glaces et les sorbets, et, lui prenant la main d'une manière franche
et affectueuse, il lui dit : <ç Grand roi, la dernière fois que nous nous vîmes, tu m'appris combien il était dangereux de l'avoir pour ennemi; tu m'apprends aujourdliui le bonheur qu'il y aurait à l'avoir pour ami. — Ton cœur ne consent-il pas à nous donner ce nom, illustre Richard ? s'ëcria Malek Adhel , e'mu de retrouver sur ce visage mâle et fier l'image de la beauté qu'il aime ; et refuseras-tu d'y joindre celui d'allië et de frère? » La vue du prince réveille à l'instant dans l'âme de Richard le souvenir de sa défaite ainsi que celui de sa colère, et il re'pond d'une voix altérée : <$ Invincible guf rrier , avant de l'avoir vu , jamais Richard n'avait fui ; s'il savait comment on attaque , il ignorait comment on recule : faut-il que la main de sa sœur te paie la honte de le lui avoir appris? — Que dis-(u , noble Richard ? repartit vivement le prince , quelle est la victoire qui oserait se placer auprès d'une semblable retraite ? Ne parus-tu pas au milieu de notre armée comme le lion du désert qui fond sur une caravane, l'attaque seul, la dis-
perse, r^e cècîe qu'au nombre, er ne quitte sa proie qu'api es avoir marque son passage par les plus terribles coups ? » La réponse, le ton et la contenance de Malek iVdbcl plurent a Ricbard , et il ne put ecbapper à Pascendant que ce prince obtenait sur tous ceux qui étaient admis en sa présence : ascendant qu'il devait à la noble francbise qui couronnait ses autres vertus , et donnait de la dignité à tous ses discours et de la gi àce à toutes ses actions. La conversation fut longue s Ricbard leur parla des nœuds qui le liaient au sort de Lusignan , du mortel regret qu'il éprouverait si le conseil des évéques le forçaife à abandonner son ami et à pai jurer sa foi; il ne dissimula point que , sans ce serment cù il avait attaché son honneur , il verrait avec plaisir Falliance proposée, et 5a soeur devenir le gage de la paix des deux monde--. Durant cette explication Mahk Adbel avait été obligé de se contraindre plus d'une fois pour ne pas l'interrompre : cependant, quand il entrevit que, si le conseil des évêques ne lui était pas favo-
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rable, Mathilde serait peut-être forcée à donner sa main à Lusignan , il ne put s'empêcher de dire à Richard que la princesse n'ërait plus libie d'engager sa foi , qu'il l'avait reçue au de'seï t. — Je sais , s'e'cria le roi , quelle promesse l'imprudenle a ose vous faire; mais je sais aussi que le cht f de noire église a le droit de Ven relever, et qu'il serait peu sage à vous de compler sur elle.... — J'y compte pourtant jusqu'à la mort , interrompit Malek Adhel avec véhémence; j'y compte comme sur mon honneur , comme sur le lien , et ce n'est pas peu dire. » Richard voulait re'pliquer ; Saladin l'arrêta. « Pourquoi vous laisser emporter ainsi tous deux par le feu de la colère, dit-il ; remettons le moment des tempêtes au moment où il nous faudra peut-être recommencer à être ennemis : quand le conseil de vos piètres se sera explique', il sera temps de savoir si nous devons nous jurer la guerre à mort , ou l'éternelle paix; en attendant , montrons à l'univers que nous savons aussi-bien nous estimer que nous combattre, » Ces paroles éteignirent tout
esprit de discorde, et Pvicbaid et ^lalek Adhel, seserianl la main avec une franche cordialité , oublièrent leur ressentiment. Cependant Theure approchait où les tournois allaient s'ouvrir ; Richard le dit à Saladin , et lui demanda s'il ne viendrait pas les honorer de sa présence» « Et toi, brave Malek Adhel, ajouta-t-il , ne viendras-! u pas aussi faire éclater ta vaillance et te mesurer avec nous ? Le prix des jeux sera donne par ma sœur, et sans doute tu voudras l'obtenir ? — J'y vole , s'e'cria le prince en secouant sa lance, et les yeux ëtincelans d'amour et de gloire.
— Reprime pour aujourd'hui encore l'impëtuosite de ton courage, repartit le roi d'Angleterre ; aujourd'hui tn ne seras que spectateur de nos jeux; les juges du camp l'ont résolu ainsi : demain seulement le champ le sera ouvert. — Demain 1 répliqua Malek Adhel avec douleur, et aujourdhui peut-être je verrai couronner Lusignan : mais n'importe , demain vengera bien de? injures. » Alors il demanda à Richard s'il pouvait voir la princesse Muthilde , et se
présenter chez elle. <x C'est une liberté qu'aucun chevalier chrétien n*oserait prendre, lépondit Richard, et qui ne peut l'être accordée; mais elle accompagnera la reine au tournoi , elle assistera aux fêtes qui lui succéderont , et là tu pourras la Toir et lui parler. » Il dit, et les quitta. Bientôt le bruit des fanfares annonça à Saladin et à son frère que les joutes allaient commencer, et aussitôt tous deux se hâtèrent de s'y rendre.