‹ MathildeChapitre 15 sur 35 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

A Tinstant où le sultan parut aux barrières du camp, Richard vint l'y recevoir, suivi de toute la fleur des chevaliers chrétiens; on le conduisit sur un ti ône élevé' en forme de tour, qu'on avait préparé exprès pour lui. 11 était recouvert en dedans de riches tapis à fleurs d'argent; audessus, des oriflammes brodées de mille couleurs, ornées des armes du croissant , se déployaient majestueusement dans les airs : pour peu que le vent les agitât , elles semblaient dans leurs molles ondulations s'incliner à dessein vers les bannières de la croix , qui flottaient alentour comme pour se confondre ensemble et donner ainsi l'exemple de l'union et de la paix aux religions et aux puissances qu'elles représentaient.

Saladin se plaça sur un siège très-ëlevé, un peu plus bas s'assit jMaltk Adbel r sur la poitrine du jeune héros on voyait étinjceler un riche vêtement , trempé trois fois

â54 MATTÏILDE.

dans la pourpre de Tyr ; et au-dessus de son casque d'airain un triple panache blanc s'épanouissait par étage et se balançait dans l'air ; il regardait autour de lui , et ne voyait point encore iVIathilde ; les combats allaient s'ouvrir , et il lui était iiiterdit de s'y mêler : ces pensées le remplissaient de tristesse, et sa contenance était inquiète et pensive. Le sire de Coucy s'en aperçut; Coucy, jadis le plus cher ami de ÎNIontmorency , et qui eût été son rival de gloire à la cour de France si Montmorency en avait pu avoir , devina la cause du chagrin de Malek Adhel , et crut l'adoucir par ces paroles flatteuses : « Jeune héros , il te paraît étrange de demeurer oisif quand on combat autour de toi ; pardonne-nous de l'avoir voulu : c'est un hommage de plus rendu à ta valeur , puisque nous avons craint , en te laissant aspirer tous les jours à la victoire , qu'elle ne couronnât jamais un chrétien. » Malek Adhel n'avait pas l'esprit assez libre pour répondre à cette politesse ; occupé d'une «eule pensée , il dit à Coucy : <^ Brave

MATHILDE. a35

Français, puisque je ne puis pre'tendre aujourd'hui au prix dont la main de la princesse Mathilde doit orner la tê.'e du vainqueur, ne permets pas que Lusigfîan l'oblienne. — Et pourquoi lui fais-tu l'honneur d'être plus jaloux de lui que de moi? s'écria Coucj d'un ton blesse. — Si la princesse devait choisir entre vous, repondit Maltrk Adhel , je te craindrais davantage ; mais les prétentions de Lusignan , soute- Eues de rapprobation de Richard , ont éclaté aux yeux de tous ; et , je Tavoue ^ je voudrais qu'aux yeux de tous elles fussent humiliées. » Alors Coucy lui serra la main, en l'assurant qu'il espérait le satisfaire ; et , comme les tambours et les trompettes commencèrent à retentir , il ajouta : « Voici le champ qui s'ouvre, et la reine d'Angleterre qui paraît sur le balcon en face de toi avec la princesse Mathilde. » Malek Adhel tressaillit , car il aperçut Bérengère , et derrière elle sa sœur que Lusignan conduisait. Sans doute au désert il l'avait vue aussi belle et plus touchante ; mais jamais elle n'avait paru à ses yeux

z56 MATHiLDE.

avec tant d'ëclat eftie magnificence : sa robe de goze el d'argent était élégaramrnt relevée avec des uœuds de rubis et de pierreries dont les feux éblouissaient, et, sur sa télé, un tissu délicat d'or et de pourpre retenait sa blonde chevdure. Tiansporlé, hors de lui, Makk Adbei ne vit plus ni les témoins qui Pentouraienl, ni le camp, m Tunivers) il se leva dans une sorte d'extase, et s'écria, en serrant la main de son frère, mais sans pouvoir détacher ses regards de l'objet qui l'enivrait : «Saladin, la voila ! » La beauté delà princesse surprit le suhan ; il fit un geste d'admiration , et répondit à son frère qu'il rendait grâces au ciel que l'amitié eût prévenu la Justice. « En voyant l'excuse de ta faiblesse, lui dit-il, comment ne t'aurai-je pas pardonné? Mais pour te pardonner, tu le sais , je n'ai pas eu besoin de la voir. » A cet instant j Bérengère, ayant reconnu le prince, le salua avec une vive expression de reconnaissance et de joie; Mathilde leva les yeux sur lui, et les bai^sa^ en rougissant; avec taul d$

grâce , que sa beaule' en augmenta encore , et que iMalek Adhel ne put s'empêcher de dire à son frète : «Saladin , je consens à mourir pour toi; mais je jure que je ne "vivrai pas sans elle. >

Tout à coup les fanfares sonnent , les barrières s'abaissent , les combattans se mêlent et les jeux commencent : on voit briller tour à tour la force , l'adresse et la vaillance ; Lu^ignan , anime d'une ardeur sans égale , lutte dans les pas <i'armes , les castilles et les joutes , et lutte victorieu^^ement. Bientôt , monlé sur un cheval fougueux, dont l'impèlueuse impatience répond à la sienne , il lève la lance et donne le dernier dèû. Aussitôt tous les fers se croisent , se choquent , se brisent; l'éclair br'lîc , le feu jaillit; hommes , chevaux sont renverses pêlemêle sur la poussière : Lusignan et Coucy restent seuls debout ; irrités de se voir disputer si long-temps une victoire qui leur est si chère , ils fournissent leur carrière et reviennent l'un sur l'autiea bride abattue , emflammés de courroux

et d'orgueil ; leurs lances se brisent jusqu'au poignet ; ils tirent leurs ëpëes ; tous les spectateurs sont e'mus ; Malek Adhel ne peut s'empêcher d'applaudir.

rCependant les juges du camp s'approcltent et rappellent que les lois des jeux ne permettent que le combat au fer ëmoulii :

les deux tiers rivaux renoncent avec dépit à l'espoir de verser leur sang; mais, au défaut de i'ëpëe , ils se servent du tron* çoii de leurs lances , ils se serrent , se pressent, voltigent l'un autour de l'autre, cherchent à se surprendre et à se saisir. Malek Adhel les suit de l'œil , ne perd aucun de leurs mouvemens ; de la pense'e encourage Coucy , lui indique les moyens de vaincre , se désespère quand il les manque , et reconnaît dans Lusignan un rival digne de lui. Cependant le sire de Coucy paraît avoir l'avantage; il vient d'enlever son ennemi , de le renverser à terre : il s'y précipite avec lui ; mais 5 au moment où il va l'accabler , Lusignan, par un tour adroit, se relève , lui fuit faiie un faux pas, le héros français

tombe. Malek Adhel laisse échapper un ci i de regret ; Lusignan le regarde d'un air de triomphe et d'orgueil , et , poursuivant sa victoire , il oblige Coucy , renversé et vaincu, à avouer se défaite. Le camp retentit d'acclamations j toutes les voix s'écrient : <ç Honneur à Lusignan ! honneur au roi de Jérusalem !» A ce titre , Saladin et son frère se regardent et sourient , le premier avec ironie , l'autre avec amertume. Le vainqueur passe avec fierté sous le balcon de Malhilde ; il la salue, et se prépare à aller recevoir de sa main le prix qu'il vient d'obtenir ; il monte les degrés , se met à genoux devant elle , baise sa main ; elle est obligée de le permettre et de passer autour de son cou une magnifique chaîne d'or , signe éclatant de sa victoire. A ce spectacle , Malek Adhel ne peut contenir sa douleur ; elle éclate dans ses yeux , dans son gCbte , et l'égaré jusqu'au point de lui faire trouver que Mathilde est coupable. Il l'accuse , la condamne, il aurait voulu qu'aux yeux de tout le camp elle eût refusé de couroaner

Lusignan. II se meurt d'impatience de lui f[iire entendre ses plaintes ; mais comment lui parler au milieu de tant de témoins ? Ne sait-il pas que ses discours, ses gestes, et jusqu'à ses regards , tout va être ëpie ! Il n'y songerait guère s'il ne pensait qu'à lui j mais , malgré' sa colère , il pense toujours à elle ; et même , au moment où il ose lui reprocher un tort, il donnerait encore mii''? vies , s'il les avait , poar lui e'pargner un chagi in. Cependant il va enfin lui êîre permis de se rapprocher d'elle. Dans un magnifique pavillon que Richai J a fait élever sur le bord de la mer , les danses vont succéder aux jeux , et Saladia est invite à s'y rendre avec Malek Acihel ; mais l'austère sultan s'y refuse; les folâtres plaisirs le louchent peu ; sa vaste ambition ne lui permit jamais de s'y plaTre ; il se retire , il va sous sa tente s'occuper des grands intérêts de son empire, et laisse Malek Adhel prendre seul le chemin du pavillon où les princes chrétiens Tattendenf. Richard vient au-devant de lui et le pre'sente à Berengère ; il se courbe devant elle et

s'incline avec respect sur la main quelle lui offre. Dans la crainte de déplaire à son ëpoux , elle s'efforce de vaincre Temotion que lui cause la vue de son libérateur; mais elle ne peut en être maîtresse ; des larmes révèlent maigre elle la vivacité' de la reconnaissance qu'elle n'ose exprimer ; d'une voix altérée elle dit : « Ah 1 prince , que ne puis-je vous rendre ici une partie des biens que j'ai reçus de vous î — Madame , re'pond-il , vous savez assez qi^ i est celui que j'y viens chercher.» Alors elle se hâta d'ajouter d'un ton plus bas et en feignant de se baisser vers lui pour le relever: « Noble Malek Adhel , que ne suis-je maîtresse d'en disposer , vous ne l'attendriez pas long-temps. » Il la remercia par un regard plein de gratitude, et se tourna pour saluer Maihilde , qui était â demi-cachëe derrière le siège de la reine. Debout auprès d'elle , Lusignan d'un air fier et -dédaigneux , semblait insulter aux hommages du prince ; et celuici , outre de retrouver toujours cet odieux rival a côté de Maihilde , ne pouvant con-

tenir l'amertume de son cœur , et n'osant la révéler, regarda Mathilde d'un œil si se'vère et si triste , que dans le trouble qu'elle en ressentit, elle laissa retomber la main qu'elle avançait vers lui , et une larme vint mouiller sa paupière. Malek Àdliel le vit; saisi de repentir, il s'accusait déjà , se disant en lui-même que le tort d'aiïïiger Mathilde était au-dessus de tous ceux qu'il lui supposait ; mais il fut bientôt interrompu dans ses réflexions par le bruit des instrumens de joie qui annonçaient que les danses allaient commencer. Lusignan, comme vainqueur des joutes, avait seul les honneurs de la fête ; c'était à lui qu'appartenait d'ouvrir la riante cérémonie , et de choisir le premier parmi les dames : il prit la main de I\lathilde , et la conduisit au milieu de l'immense salle ; tous les regards étaient fixés sur eux. Lusignan avait quitté sa pesante armure; un riche et court manteau couvrait ses épaules , de légers éperons d'or ornaient ses pieds , et sur son front désarmé éclatait une vive et brillante Joie, Son

corps souple et agile se prétait avec grâce à tous les mouveraens d'une danse grave , et jamais il n'avait paru avec tant d'avantages qu'en ce moment , où il joignait à la gloire du triomphe le plaisir d'être auprès de Matbilde, et le plaisir plus doux d'affliger son rival. Néanmoins sa satisfaction n'e'tait pas pure et entière; car il ne pou- Tait se dissimuler avec quelle peine la princesse d'Angleterre se prêtait à ce que Tëtiquette des cours et les ordres de son fi ère exigeaient d'elle. Forcée d'accepter la main de Lusignan , et de se montrer seule avec lui au milieu d'une foule immense de spectateurs qui les unissait dans ses applaudissemens , la profonde mélancolie empreinte dans ses regards et la langueur de ses mouvemens disaient assez que la place qu'elle occupait n'était pas celle que son coeur aurait choisie si elle avait été libre de n'écouter que lui. Cependant la répugnance qu'elle éprouvait ne pouvait altérer ses attraits ni diminuer ses grâces ; la danse sérieuse convenait parfaitement à la dignité de son main-

24i MATHILDE.

tien : Pabandon que la tristesse jetait sur ses manières leur donnait un charme de plus, imprimait à toute sa personne cette grâce divine et morale qui Tient de Tinte'rieur , et pare la beauté du corps de la beauté de Pâme.

Un triple rang de spectateurs assis sur de riches gradins , vêtus des plus somptueux habits; le feu éblouissant des lumières 5 des dorures , des cristaux laille's en girandoles et en colonnes ; le briit des instrumens de joie , des fanfares guerrières; la beauté' des dames, la valeur des chevaliers, et l'éclat de tant de sceptres réunis , jetaient sur cette assemblée une pompe et une magnificence auxquelles le monde n'avait encore rien vu de comparable. Mais que tous ces vains et brillans spectacles touchent peu un cœur vraiment occupé 1 Au milieu de ces royales grandeurs , Maîek Adhel ne songeait qu'à Mathilde , n'entendait qu'elle , ne désirait que de lui parler un moment; s'il s'enorgueillissait de la voir si belle , de la voir élevée au-desHis de toutes les beautés de

PirnÎTers ; il s'indignait qu'aux transports d'admiration qu'elle excitait, on osât joindre le nom de Lusignan , et que cet arrogant souverain eût le droit de tenir de son triomphe la faveur de se placer auprès d'elle dans le banquet fastueux qui succe'da aux autres plaisirs.

Cependant, quand les danses folâtres et bruyantes succédèrent aux danses çraves et sévères , Mathilde revint se placer auprès de la reine : l'assemblée , dont elle charmait les yeux , osa manifester le désir de la voir danser encore , et de voie Malek Adhel remplacer Lusignan dans l'honneur de la conduire. Le prince charmé vole vers elle, lui prend la main; la vierge se lève , et ce visage, pâle et mélancolique, est animé tout à coup des plus vives couleurs et d'une douce joie* Lusignan , furieux , accourt et les sépare, mais pas si promptement pourtant que Mathilde n'ait eu le temps de glisser dans la main du prince un billet et une clef. Malek Adhel interdit, et du don qu'il reiir. Il

246 xMATHILDE.

çoit et de l'audace de Lusignan , demeure un moment immobile. Lusignan s'ëcrie que son triomphe lui a donne' le droit d'être en ce jour le seul chevalier de la princesse , que nul ne peut le partager avec lui : « Et si j'étais d'humeur à le ce'der 5 ajouta-t-il d'un ton menaçant en regardant Malek Adhel , crois-tu que ce soit pour toi que je le voulusse faire ? Le prince frémit de colère , et, rendant menace pour menace , il repond : — Tu fais bien , Lusignan , d'user de ton droit aujourd'hui , car je jure que c'est le dernier jour de ta vie où je t'en laisserai jouir ; demain je pourrai combattre ; demain , pour être vainqueur, tu ne me feras pas ordonner par tes rois de demeurer oisif, et nous verrons demain , et durant le reste des jeux, lequel des deux sera assis aux côtés de l'illustre Mathilde. » Il dit, et s'éloigne; et , s'il n'en dit pas davantage , c'est qu'une confuse et inexprimable joie remplit tellement son cœur, qu'il n'y peut rester aucune place pour la colère; et, s'il s'éloigne si promptement , c'est que le mys-

lérieux papier qu'il lient, la clef qui y est jointe, lui promeUent des biens qu'il ne touche encore que par la pensée, et dont il est accable. Osera-l-il croire tout ce qu'il suppose? Obtiendra-t-il tout ce qu'il attend? Que va lui dire ce papier? Et celte clef, source Je toutes les plus ravissantes espérances, où est-elle destinée à le conduire?

A peine est-il hors de la vue du camp , qu'il précipite ses regards sur le billet de la princesse : c'est la première fois que les traits de cette main chérie viennent s'offrir à lui ; et quel amant vit jamais sans émotion l'écriture de la beauté qu'il aime ? Il ne peut commander à son impatience : d'aune main tremblante il brise le cachet , , et lit ce qui suit :

€ Demain , aux premiers rayons du Jour , » cette clef vous ouvrira le monument où » reposent les cendres du grand Mont- » morency : c'est là que vous trouverez

Malek xAdhel doute s'il veille : un rendez*

vous ! Il est trop heureux pour songer à êfre surpris ; mais , s'il e'tait moins heureux, peut-être serait-il surpris de la de'marche de Mathilde. En effet , quel motif a pu inspirer à cette jeune et timide vierge la hardiesse de proposer un rendez-vous? Ah 1 sans doute , ce cœur pur et religieux lî'a pu concevoir une si te'me'raire pensée qu'avec la vue d'un grand hicn à faire et d'un important devoir à remplir. Maintenant elle connaît assez le monde pour savoir qu'une pareille conduite la compromettrait e'trangement , et la modeste Mathilde craint beaucoup de mal faire aux yeux des hommes, et de s'attirer leur censure ; inais la pieuse Mathilde craint plus encore de mal faire aux yeux de lEternel , et de rae'riter le reproche d'avoir mis le respect humain au-dessus des lois divines : c'est poub y obéir, bien plus que pour obéir à son amour, qu'elle s'est déterminée à entretenir Malek Adhel en secret. Elle a de grands sacrifices à lui demander , des sacrifices qui ne peuvent être retardés d'un jour, et d'où

dépend peul-étre le salut éternel de ce prince. Devant de si hautes considérations elle a du faire taire les bienséances ordinaires, et c'est parce qu'elle a commencé par n'écouter que sa conscience, indépendamment de son cœur , qu elle permet ensuite à son cœur d'être satisfait des conseils de sa conscience.

Cependant, malgré la pureté, j'ai presque dit la sainteté de ses intentions , quand le jour naît , et que le moment d'aller joindie Makk Adhel approche, sa pudeur s'éionne'el s'alarme; elle hésite, elle balance , et c'est bien plus le devoir que l'amoar qui lui donne le courage de partir.

Elle sort de Plolémaïs à l'heure où le soleil commence à faire disparaître la rosée; elle monte dans son char; ses femmes et ses gardes l'entourent; ce n'est que surveillée par ce nombreux cortège que Richard lui permet d'aller respirer Pair à quelque dislance de la ville, et même il a sévèrement défendu de laisser jiraai^ approcher d'elle aucun chevalier , fut-il

25o MATHILDE.

chrétien ou musulman , sans excepter Lusignan lui-même.

Elle dirige sa promenade vers le tombeau de Montmorency; le ebar s'arrête, et les gardes se placent alentour pour e'carter tout indiscret ; les femmes de la princesse l'accompagnent jusqu'au pied du monument : comme son cœur palpite en songeant que INlalek Adhel est la, et que ce funèbre édifice, qui couvre les cendres du héros qui n'est plus , couvre aussi le héros qu'elle aime ! Elle s'appi oche de la porte, elle va la pousser; un frémissement universel la saisit et l'arrête : <i O mon Dieu ! dit-eîle en tombant à genoux , si l'amour a troublé ma raison et séduit ma conscience, si c'est l'amour qui me conduit ici , si c'est pour voir, pour entendre Malek Adhel plutôt que pour vous faire voir, vous faire entendie à son cœur, eiifin , dans les motifs qui me guident , si votre œil perçant découvrait une faiblesse , et si je devais sortir de ce lieu avec un repentir, ne permettez point que je passe le seuil de celle porte; ôlez-moi

la TÎe ; je la quitterai sans murmure, car je crains bien moins de mourir que de vous offenser. » Cette fervente prière rend a Mathilde toute sa force et sa vertu; soutenue par le bras de Dieu , elle ne craint plus rien , et se sent supérieure aux faiblesses de son coeur; elle se retourne vers ses femmes, et leur dit : <? Laissez-moi seule ici quelques instans : ne troublez pas mes me'ditalions; je v^is prier pour la prospe'ritë de la foi et la conversion des infidèles. » Les femmes ne s'étonnent point de cet ordre ; elles sont babitue'es à lui voir faire de longues retraites sous le cënotapbe de Montmorency, dont:

elle et l'arcbevêque de Tyr ont seuls la clef. En partant , Guillaume lui remit celle quM possédait , et il était loin de soupçonner qu'elle fut destinée à passer entre les mains de Malek Adbel. Mais Matbilde a cru devoir le faire; et, en ouvrant la porte , elle ne pense pas que Guillaume lui-même blâmât sa démarche. Elle entre d'un pas tremblant ; elle s'enfonce sous les lugubres ombres de ce monument

où repose la plus grand des chevaliers français; tout l'inléiieur est tendu de noir et une magnifique lampe d'argent rëclaire nuit et jour : c'est à la lueur de ses pâles rayons qu'elle aperçoit Malek Adhel ; il l'a reconnue ; il se pre'cipite ; l'amour , la joie, re'mctioa l'empêchent de proférer des paroles suivies ; mais sa joie va se manifester par des acclamations : elle se hâte , par un signe expressif, de lui imposer silence ; il obéit, et se tait; mais son coeur ne peut se taire ; il exprime le de'lire de sa fe'licite' avec des transports , des regards et des larmes; la chaste vierge se recule , baisse la vue, et, d'une voix recueillie , lui parle ainsi :

Page 1