‹ MathildeChapitre 16 sur 35 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

^ Malek Adhel , vous devez croire que ce n'est point pour écouter votre amour , ni pour nous livrer à de tendres joies que je suis venue ici ; ce serait profaner les tombeaux , insulter à la mort. Les paroles qu^on fait entendre auprès d'un cerciieil doivent être saintes , sévères et solennelles comme lui. » En prononçant ces mots , Ma'Lilde avait mis en effet tant d'austérité dans son maintien et sa physionomie , que Malek Adhel en fat frappe. Ce que les images de la mort n'avaient pu faire fut produit à l'instant par l'accent de Malhilde, et aussiiôt qu'elle eut parlé, les pensées voluptueuses qu'il avait osé nourrir jusque dans cet asile du trépas , s'évanouirent pour faire place à une crainte respectueuse, «Ma'ihilde, lui dit-il, loin de vous, comme en votre présence , je ne puis m'occuper que du seul amour; les plus tristes objets n'en peuvent détacher ma pensée; il e^t avant tout; il est le premier des biens

m. Il*

— Le premier des biens terrestre?, interrompit-elle; mais le premier des biens terrestres est peu de cbose pour une âme chre'tienne. Ecoutez-moi , Malek Adhel : Tinlerêt feplus puissant que je puisse connaître, l'inte'rêt de votre salut a pu seul m'en- 1 traîner dans une démarche qui , pour n'êue j pas ce qu'il y a de f)lus lëmeVaire , ('oit êîre ce qu'il y a de plus pur et de plus saint; c'est demain que s'assemble le conseil des l évéques , et cependant le vénérable Guillaume ne paraît pas : on va pronor^cer sur i nos desiiriëes , et cependant votre âme est ' encore dans les ténèbres de l'erreur; le conseil des pères de Pëglise osera-t-il jme donner à un e'poux inûdèle^ Et s'il l'ose, si la politique les engage à le vouloir , la religion me permettra-t-elle de le vouloir aussi ? — Que dites- vous , Màtbilde , s'écria le prince, avec une surprise mêlée de colère ? Ar-je bien entendu? Si vos évêques vous donnaient a moi , je n'aurais pas encore vaincu tous les obstacles, et j'aurais la douleur , douleur aussi terrible qu'inattendue , d'en trouver un dans votre cœur l -^ Hélas ! repiiL-elle , je crsias biea

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que vous ne l'y trouviez pas ; je suis faible , l'amour est puissant , et vous êtes bien près de Dieu dans mon âme; mais écoulez j Malc k Adbel , écoutez quel motif m'a conduite ici. Vous ignorez pourquoi Parcbevêque de Tyr n'est point à Ptolémaïs; vous ignorez les obligations inouies que vous avez à ce -digne prélat : s'il a quitté la cour et ses grandeurs, s'il a déposé sa mitre et sa pourpre , c'est pour vous qu'il Ta fait. Entraîné par sa cbarité, soutenu de sa vertu et de son Dieu , il a pris seul la route de Césarée pour vous voir 5 vous parler , et employer toute Pardeur de son éloquence à vous faire coûter la parole de vérité. — Quand j'ai quitté Césarée , l'arcbevêquenV avait point paru encore , repartit le prince. Et cependanf, ajouta Maibilde , il était parti plusieurs jours avant ce jour... dirai-je doux, dirai-je terrible , où vous me surprîtes à Ptolémais. — 0 ma bien-aimée l interrompitil , il n'y a de jours terribles que ceux où je ne vous vois pas» — Eli bien I ce sont pourtant de ces Jours-là que je vais vous

sSS MATHILDE.

demander , reprit-elle avec force et dignité. Malek Adhel , l'honneur, la reconnaissance et notre inte'rêt même vous imposent e'galement d'abandonner les combats , la victoire , l'amour et ses plaisirs , pour aller chercher des lumières sur le sort de cet infortuné vieillard qui maintenant gémit peut-être dans les fers ou expi î dans les tourmens , parce que votre salut lui a été plus cher que sa vie. — O ciel l Mathilde , s'écria-til , qu'exigez-vous? Vous voulez que Je vous quitte.— A l'instant même ; car , lorsque le danger est pressant , le devoir est impérieux; et il n'y a pas un instant à perdre.— Vous voulez que je m'éloigne , que je m'éloigne le jour où je dois humilier Lusignan , et triompher à vos yeux ! — Misérable vanité humaine 1 reprit la princesse , qui jamais n'est rassasiée d'éclat et de succès, et qui, en gonflant l'âme de biens périssables , l'empêche de se nourrir des biens élernels. O Malek Adhel 1 qu'est-ce qu'un triomphe contre Lusignan ? n'en avez-vous pas remporté cent fois de plus glorieux ?

et quel fruit en avez-vous recueilli? Mais un triomphe sur vos propres penchans , un triomphe du devoir sur les plus impétueux désirs , un triomphe de la vertu sur la gloire elle-même, ceux-là peutêtre vous sont encore étrangers , et cependant ils demeurent toute la vie , et nous suivent même au-delà. Malek Adhel j cjue t'importe d'humilier Lusignan ? sa chute est-elle digne de ce que tu sacrifierais? et ne seras-tu pas bien plus grand en l'élevant au-dessus de toi-même qu''en t'élevant au-dessus de lui? Crois-moi , abandonne des combats dont la victoire t'est assurée 5 consens même, s'il le faut, à ce que Lusignan reçoive de ma main une nouvelle couronne; et, sûr de mon cœur et de mon éternel amour , cours les mériter davantage en volant où l'humanité et la reconnaissance t'appellent. — Mais , Milhilde , répliqua le prince , pourquoi faut-il que je parte , pourquoi me l'ordonnez-vous ? Ne puis- je pas envoyer à la recherche de Guillaume des serviteurs pleins de zèle et de dévouement , qui pourraient me remplacer?... — Te remplacer ,

lorsqu'il s'agit d'être généreux et grand! interrompit-elle avec vivaciîé: ne me permets pas de croire que cela soit possible ; ne me permets pas de croire que , quand il faut secourir l'infortune , un autre que toi y mît aufant de zèle et y trouvât autant de plaisir. Malek Adhel , si , par un miracle de la providence de de Dieu , quoique musulman , tu ne surpassais pas les autres hommes en vertus, où serait l'excuse de mon amour ? Il n'y a que toi doLt la bon(e' infatigable puisse suivre et reconnaître les traces du digne archevêque; et, s'il est vrai , comme je le crains , que les infidèles l'aient charge' de fers , il n'y a que toi qui sois assez puissant dans l'empire de Saladin pour les briser et ouvrir les cachots où on le retient. Ah ! que par une pareille conduite tu acquiers de nouveaux droits à sa reconnaissance, à l'estime des chrétiens , à ma tendresse ; et , quand tu apprendras que tu as délaisse de vains triom* phes pour sauver un vieillard , crois-tu que ta gloire y peide ? et quand tu te

pi ësen!eras au conseil des e'vêques comme libérateur de Guillaume , crols-tu qu'il sera moins dispose' en ta faveur que si tu t'y présentais comme vainqueur de Lusignan? Et quand toutes ces récompenses humaines te manqueraient , ta conscience , Dieu et l'amour de Mathilde te manqueront-ils?... — Je pars , interrompit le prince , en se mettant à genoux devant elle : ô fille du ciel ! lu m'ouvres un nouveau monde où je sens qu'il j a quelque chose de mieux que le plaisir, et 011 la vertu a une volupté' supeiieure à celle de l'amour même. Mathilde, si vous n'êtes pas une femme unique, s'il y en a d'autres qui vous ressemblent en Europe, je ne m'ëtonne plus des hommages qu'on leur rend et de l'empire qu'elles y exercent. Comment ne pas voir une créature toute divine dans la beauté' à laquelle on ne peut plaire qu'a force de gloire et de vertus ? O heureux chevaliers chrétiens ! ne vantez plus votre vaillance : combien elle doit vous être facile quand le mime objet qui vous en-

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flamme cVamonr est celui qui tous «riflamme d^honneur !... Oui , Mathilde , je t'obëis, je pars ; et tu as mis un sentiment si nouveau dans mon âme, qu'il me semble que je pars sans peine. — 0 mon Dieu I s'ëcria la princesse avec transport, qu'estce donc que cette âme de Malek Adhel, puisqu'elle est si grande quoiqu'elle ne vous possède pas encore ? Tout ce qu'il y a de plus excellent est fait pour demeurer e'ternellement en elle ; il n'y a point sur la terre d'asile plus digne de vous : mon Dieu, quand donc y descendrez-vous ? Et toi 5 noble Montmorency , ajoula-t-elle eti se prosternant près du cercueil , toi dont les cendres doivent s'e'mouvoir devant un héros si semblable à toi , redouble tes prières , implore toutes les puissances du ciel 5 qu'elles demandent avec toi la grâce de Malek Adbel ; parle pour lui, esprit bienheureux , comme tu pai lais à ton lit de mort; et que tes larriles , tes vœux et ton sang soient le lien qui unisse et re'concilie Malek Adhel avec Dieu. » A ces mots , le prince s'agenouilla aussi

près du cercueil , et dit : « Illustre he'ros, toi dont j'admirais la vie et dont j'honore la cendre ; toi dont le trépas m'a coûië des larmes et dont l'arailie' m'eût e'té si cbèi^ ; toi, enfin, à qui seul je pouvais pardonner d'aspirer à la main de Mathilde , parce que seul tu m'en paraissais digne, sans doute il reste autre chose de toi que cette poussière insensible : ah 1 de ce séjour inconnu que tu habites , daigne, daigne parler à mon coeur, et lui apprendre comment il pourra concilier l'honneur, l'amitié et l'amour. »

Après une longue par se , Mathilde luîre'pondit d'une voix plus calme , et en se relevant : <ç L'archevêque de Tyr vous en instruira : hâtez-vous de le joindre ; parlez à l'instant même sans retourner au camp , sans le dire à Saladin ; Saladin pourrait vous retenir, et un jour de délai peut tout perdre ; le conseil des évêques s'assemble demain; peut-être ne durera-t-il pas plus de huit jours : il faut qu'avant ce terme vous ayez trouvé Guillaume, que vous l'ayez ramené ici; il

faut qu'avant ce terme Guillaume vous ait converti , vous ait ébranle' du moins ^ parce qu'alors il parlera pour vous au conseil , il parlera pour moi ; il demandera notre union , et , vous le savez , rien ne re'siste à l'e'ioquence de Guillaume. — Ma bien-aimëe , rëpliqua-t-il avec tristesse 5 tu me déchires le coeur ; je ne puis renoncer à toi , et je ne puis trahir un frère qui m'accable de bienfaits. Eh quoi ! pour concilier tant de devoirs contraires ne ferais-tu pas mieux d'accepter un ëpoux musulman? je ne le serais pas de cœur, Mathilde , et je servirais en secret le même Dieu que toi. — Hëlas 1 reprit la vierge , rÉternel ne veut point êlre servi en secret , et je crains bien qu'il ne se tîût pour offensé d'un encens qu'on n'oserait lui adresser publiquement... Mais , je l'avoue, si l'archevêque de Tyr pensait autrement , je n'aurais point de peine à penser comme lui. Pars donc, Malek Adhel , va chercher Guillaume; il t'aime comme l'enfant de ses entrailles; il donnerait son sang pour ton salut; et celle

secrète tendresse que les vertus ont obtenue de sa grande âme le disposera sans doute à une indulgence que les autres évêques n'auraient point ; Guillaume nous soutiendra si tu es chre'tien dans le coeur; peut-être sera-t-il satisfait , peut-être altendra-t-il du temps et de mon influence une plus entière conversion; peut-être, enfin , m'ordonnera-t-il des choses auxquelles je n'oserais consentir sans lui..... — O Maîliilde! interrompit le prince avec impétuosité, dis-moi donc quelle inconcevable magie s'attache à tes discours ? Oui, maigre* les réserves de ta modestie, je crois avoir entendu ton cœur; et maintenant mon sang bouillonne et ma pensée dévore les instans , les distances ; il me semble même que je suis impatient de te quitter. — Adieu donc, lui , dit-elle en élevant les bras vers lui , va chercher Tami de Dieu, et rapporte-moi la permission d'être heureuse. — 0 ma bien-aimée 1 reprend-il en la pressant sur son cœur, ma future épouse , adieu. » Et il se tait , hors d'état d'ajouter un seul mot. La chaste

\ler^e se détourne, se recule; elle lui abandonne sa main, et appuyant son visage contre une des figures de marbre qui pleurent autour du cercueil , elle les couvîe de larmes véritables; mais ce sont des larmes de tendresse et de bonbeur : celles dont le prince arrose sa main sont brûlantes et passionnées ; ils pleurent et se taisent, et jamais l'amour ne re'gna avec plus d'enibousiasme et d'empire que sur ces deux cœurs qui pleurent et se taisent : quel langage qu'un tel silence ! que ; de vie auprès de ce tombeau ? ils demandent, ils espèrent de longs jours de félicité, en foulant aux pieds cette cendre qui ne demande , qui n'espère plus rien; et c'est du milieu des ombres de la mort que s'écbappe de leurs lèvres le serment de l'éternel amour. Ah ! sans doute à ce serment la joie des bienheureux est descendue un moment dans leur âme; car qu'est-ce que la joie des bienheureux, sinon cet éternel amour? Cœur humain, te voilà donc comme Dieu l'a fait, avec tes oppositions et tes contrastes ,

ayant autant de larmes à donner a Texcès du bonheur qu'à Texcès de l'infortune , si faible que , quand la volupté t'accable, à tes plaintes, à les gëmissemens , on di^ rait que tu te meurs d'angoisse ; et si grand qu'aucune chose de la terre ne peut te suffire ni te remplir , et qu'à moins que le ciel ne s'y place tout entier avec ses bieng incompréhensibles et son élerneile immensité , il y reste toujours du vide!

Malhilde se préparait à sortir du tombeau et à retourner à Ptolémaïs avec tout son cortège , afin de rendre a ce lieu sacré toute la solitude dont ce prince avait besoin pour s'éloigner a son tour , lorsqu'un bruit soudain se fait entendre à la porte. « Qu'est-ce? s'écria la princesse effrayée. — C'est moi , répondit une voix qu'elle reconnut à l'instant pour celle de Bérengère ; je suis venue ici vous joindre avec le roi, et nous ne voulons pas que vous demeuriez si long-temps enfermée dans un tombeau. —Mon Dieu! nous sommes perdus , dit-elle tout bas , Richard est là ; s'il entre , s'il vous voit tout votre sang

verse 0 Malek Adhel ! nous mourrons

ensemble. — Calme ta frayeur , ma bienaime'e , reprtnd-il , je saurai me dérober aux regards du roi. » Il dit, et se place sous le drap mortuaire qui couvre le cercueil de Montmorency; Mathilde, en l'arrangeant sur sa tête , éprouve une nouvelle terreur ; mais ce n'est plus la crainte d'être surprise qui la cause : en voyant Malek Adhel sous ce linceul funèbre , et comme enseveli par les ombres du trépas , il lui semble qu'il vient d'être retranché du nombre des vivans ; qu'entre elle et lui la mort est là qui lui crie que le jour n'est pas loin où elle sera appele'e à le couvrir pour toujours du voile funéraire. Frappée de ce funeste pressentiment, elle pâlit, chancelle , et d'une main tremblante ouvre avec peine la porte où Bérengère l'attend. Surprise de l'extrême altération de ses traits, la reine lui demande quelles sont les sombres méditations qui ont pu la changer ainsi ; mais trop de frayeurs troublent encore Tâme de la vierge pour qu'elle ait la force de répondre j elle regarde Bé-

rengère , essaie de sourire , ses lèvres se refusent à ses efforts , et elle est obligée de s''asseoir pour calmer ses sens éperdus. Richard Texamine attenlivement : <ç Jamais , dit-il , on ne se plut autant dans les tombeaux , et on n'en soi lit avec tant de peine et d'effioi ; quel est donc le charme qui vous y retient et les pensées qui vous y occupent? Il s'avance alors sous le mausolée : Malhilde fre'mit ; elle voit un abîme devant elle , et la destruction s'élever à ses côte's. Si Malek Adhel dit un mot , s'il laisse e'chapper un soupir, si l'inflexible Richard l'aperçoit , rien ne pourra arrêter Timpétuosite de sa colère; il plongera son épe'e dans le cœur du prince , et les gouffres de l'enfer s'ouvriront pour recevoir leur proie. Ah 1 plutôt que de laisser consommer sa perte , elle est décidée à tout braver; elle s'élancera au-devant du héros qu'elle aime; elle lui servira de. bouclier ; pour que Richard atteigne ce cœur généreux, il faudra qu'il perce celui d'une sœur , et peut-être reculera-t-il devant son propre sang. Déterminée ainsi , elle se lève, s'approche , écoute , préie à voler au moia-

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dre bruit ; mais elle n'entend rien ; tout est tranquille, et Richard reparaît bientôt avec un air calme , qui l'instruit assez qu'il n'a rien découvert ; il sort, ferme la porte, prend la clef, et dit à sa sœur : « Vous ne rentrerez plus ici, Mathilde ; les irapressions que ces images font sur vous sont trop vives pour être renouvelées , et tant de tristesse ne convient pas au sort qui vous attend. Dites donc adiea à ce monument; car je jure que vous ne reverrez plus les lugubres objets qu'il renferme. » Richard , en prononçant ces paroles , ne sait point le mal qu'elles font à sa soeur, ni quel sinistre pressentiment elles confirment ; sans être coupable, elle vient presque d'éprouver les terreurs du crime ; sans avoir rien perdu , elle éprouve maintenant celles du désespoir. L'inforlunée dévore sa douleur en silence; et, élevant seulement vers le ciel ses yeux mouillés de larmes , elle y cherche celui qui peut seul l'entendre , Texcuser , et lui prêter des secours pour ce qu'elle espère , ainsi que des consolations pour c^ qu'elle craint.

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