CHAPITRE XLIII
A peine la princesse eut-elle entendu que Malek Adhel venait de sVloigner, qu'halle quitta aussitôt Talcove de Tor-ifoiie pour aller attendre l'archevêque dans le cabinet de la reine. Là elle chercha à se recueillir ; mais il lui fut impossible de pouvoir le faire : Tamertume , la confusion, l'effroi se répandaient sur toutes ses pensées; des devoirs entièrement conlradicloires lui demandaient impëiieusement la même obéissance. D'un côte' , Malek Adhel qui jure de mourir sur le cercueil de Montmorency, si elle ne vient l'y trouver; de l'autre , le scandale d'un rendez-vous secret avec un musulman que toute l'e'glise vient de lui défendre d'aimer : d'ua côté , ce serment solennel prononcé au désert que le prince vient de lui rappeler, qu'elle ne peut violer sans perfidie; de l'autre , la religion menaçante qui réclame de plus saints sermens , et la dé-
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gage par son autorité de tous ceux qui lui seraient contraires. Que fera IVlathilcIe Jans cette situation ? consuHera-t-elle l'archevêque ? Mais , s'il lui défendait d'aller arracher Mah k Adhel à la mort , elle sent bien qu'elle n'obéirait pas ; et alors ne vaut-il pas mieux ne pas le consulter? O que cet avenir qui se pre'senle devant elle lui paraît leuipli d'abîmes ! partout cîes fautes ou des douleurs ; nulle part le bonheur ni la paix : enfin il est tel , ce redoutable avenir, que devant lui le terrible présent s'efface et s'ane'anîit. Occupe'e de ce qu'elle pre'voif , ce qu'elle éprouve n'est plus rien , et les évënemens qui l'attendent captivent si fortement toutes les puissances de son âme, que celui qui vient de la se'^parer de Malek Adhel ne peut obtenir d'elle une seule pensée. Etrange preuve de l'étroite limite de nos facultés I une violente peine entre dans notre âme; elle la désorganise, la déchire, y porte des douleurs de mort ; mais voici qu'une peine plus i^rolenle encore y pénèue à soa tour ::
anssilôt l'autre est oubiiee; elle demeure et n'est plus sentie ; elle est dans Tâme comme si elle n'y ëlait pas. C'est ainsi q\e Malhilde, il y a quelques heures, était prête à succomber sous la crainte du malheur qu'elle redou'ait ; alors c'était tout, c'était la mort, c'était plus encore. Eh bien 1 il la frappe , et elle ne le sent plus ! Celte hornble confusion de douleurs ne faisait que croître à chaque minute; elle répandait dans les regards de la princesse une sorte d'égarement qui fit frémir l'archevêque lorsqu'il se rendit auprès d'elle ; il s'assit a son côté , lui prit la main , et resta un moment sans parole ; car il souffrait beaucoup , et en ce jour son devoir lui avait ëtë pénible à remplir. A la fin , avec une voix pleine d'onction et des regards d'une tendre pitié', il lui dit: «Ma fille, êles-vous en état de m'cntendre?— Mon père, j« le suis, répondit-elle, les yeux fermés et le corps immobile. — Ma fille , il faut accepter ce calice d\'îmerlume que Dieu vous envoie; il faut l'accepter avee résignation et iiiême
avec reconnaissance : car de si grandes e'preuves ne sont que le partage de peu d'élus , et Dieu n'appelle pas toutes ses créatures à la gloire de lui faire de si grands sacrifices. — Mon père , reprit la vierge , il a reçu celui de mon bonheur et je n'en murmure point; mais si ma soumission lui plaît , qu'il accepte donc aussi le sacrifice de ma vie. — Non , mon enfant , il ne vous a demandé que votre bonheur , et il vous a laissé la vie , afin que vous sentiez j que vous renouveliez chaque jour votre sacrifice, et que vous n'en murmuriez jamais; il n'y a qu'une telle vertu qui puisse nous mériter une récompense sans fin , mais peut-être en est-elle digne. Écoutez-moi, ma chère fille 5 je vous dois compte des motifs qui m'ont déterminé, je vous dois compte des efforls que j'ai faits pour gagner Malek Adhel à la foi du Christ, et de leur inutilité... — Et ce malheur, ce terrible malheur, interrompit vivement Mathilde en jetant au ciel un regard de reproche, fâut-il aussi s'y résigner ? — Dans le cours
de ma longue vie, reprit Guillaume arec un ton de patience et de douceur , j'ai vu bien des événemens, beaucoup de désastres, des calamile's sans nombre, et d'effroyables infortunes; mai^ je n'ai pas connu une seule situation où il fût permis de ne pas se résigner à la volonté de Dieu. — Mais , mon père 5 répliqua la princesse avec un grand trouble, est-ce tout que de savoir se résigner ? n'est-il pas des situations où il faut savoir faire plus? n'est -il pas des momens où Dieu et la conscience ont comme cesse d'être d'accord , et où celte lumière qu'il nous donna pour le connaître semble nous défendre de lui obéir? — Peut-être en est-il, ma fille, reprit Guillaume en la regardant avec une compassion mêlée de tristesse ; mais comment pouvez-vous le savoir? Un si criminel aveuglement ne fut jamais que la suite des grandes fautes, et la plus terrible punition que Dieu pût leur infliger. — Mon Dieu ! je suis donc bien coupable , s'écria la vierge
en se frappant la poitrine Hélas l que
me resle-t-il à perdre , quand j'ai perdu
la vue de Dieu, et que mon oreille n'entend plus la voix de sa justice 1 » Elle allait s'expliquer davantage , et laisser couler le torrent de ses douleurs , lorsque la reine se présenta. Aussitôt ses aveux rentrèrent en entier dans son âme; ils e'taient au* dessus de la portée des secours de l'amitié' ; car le ciel , en nous la donnant cette amitie\le plus pur, le plus doux de ces biens , ne voulut pas qu'elle suffît à tout sur la terre , et il se réserva le remède de nos plus cuisantes douleurs , afin de nous apprendre que , possédant en lui quelque chose de plus parfait que Tamitiè , il pouvait encore nous consoler quand elle ne le pouvait plus.
<ç Mon père, dit la reine en entrant, je Tiens, ainsi que vous me l'ave2 permis , pour entendre le récit que vous allez faire à ma sœur, et les explications que vous allez lui donner. » Si le pieux Guillaume avait été capable d'un senliment d'impatience ou d'iriitation , il l'eût e'prouvè en ce moment ; car il sentait bien Timportaoce de l'aveu qu'il venait de perdre , et
la difficulté qiiM trouverait peut-être à l'obtenir une seconde fois du cœur de Matliilde. Cependant , habitué comme il Tétait à voir dans le cours des moindres événemens un ordie de la Providence, il se soumit à celui-ci , et crut même que si Dieu avait permis que cette confession fût interrompue, c^était parce qu'il réservait un moment plus favorable pour la finir. Bérengère se plaça auprès de la princesse, et après un moment de silence , rarcbevêque prit la parole , et leur dit :
« En partant de Ptolémaïs^ je me rendis en droiture à Gésarée. Le prince n'y était point ; je Tappris de quelques officiers subalternes , dont aucun n# me connaissait. Ils me prirent pour un pèlerin qui proû-* tait de la trêve pour parcourir la Syrie, et me dirent que Malek Adhel élait allé visiter Ascalon et Jaffa. Je le suivis a Ascalon , il n'y était plus ; je le suivis à Jafïa , il n'y avait point paru. Là , je perdis ses traces , et je fus reconnu par Metchoub , qui se saisit de ma personne , et prononça l'arrêt de ma moit, ainsi que je vous l'ai dit ce
matin. Je vous ai dit encore par quel miraculeux hasard Malek Adhei vint me de'livrer le jour même où j^allais pe'iir; ce n'e'taif pas la première fois qu'il me rendait J<i liberté et me sauvait la vie : déjà y à Damas , en Ei^ypte comme à Jafïa , sans lui j'aurais ge'mi dans les fers ou expire dans les îourmens. Ce prince gene'reux semble avoir é»ë jeie' au milieu de ma destinée pour me piéserver de tous les dangers , et m'apprendi e par-là sans doute que mon premier devoir est de dévouer ma vie a son salât. Mais le moment du succès n'est pas venu encore : peut-être Dieu veut-il qu'une si sainte conversion ait d'autres moîif* qu'un amour humain, et peu»-êtie n'acceptera - t - il le retour de cet'e âme que quand il en sera l'unique motif. Quoi qu'il en soit, ma fille, vous devez être bien sûre que je n'avais pas besoin des nouvelles obligations que je venais de contracter pour soutenir dignement les intérêts de la foi ; mai3 , je l'avoue , la reconnaissance ëcbaufTait encore l'ardeur de mon zèle, et je ue sais ,
si , tout indigne serviteur de Dieu que je suis , il ne daignait pas m^animer quelquefois de son esprit et de sa diviniié lorsque je parlais à Malek Adhel. Jamais ma lan-gue ne retrouvera de semblables paroles ni de pareilles expressions; je l'ai vu ébranlé quand je lui ai pemt les miracles de cette religion toute puissante qui, prêcbëe dans son origine par douze pauvies pêcheurs, s'est étendue sur loiit l'univers, a soumis les philosophes en leur montrant la vanité de leur science , et les Cé^ars en leur ôtant leur divinité; de cette lehgon qui a peuplé les cours et les dé-^ert-» d'hommes si généreux , de vierges si pures , de martyrs si héroïques , et a révélé au monde des vertus inconnues à TanMquité. Ah 1 c'est alors surtout que le cœur de Malek Adhel s'est ému ; il n'a pu connaître, sans l'adorer, cette loi qui nous dit : Aimez vos ennemis ^ faites du bien à ceux qui vous haïssent , priez pour ceux qui vous outragent et vous persécutent (i). De si divins préceptes n'ap-
(1) Saint Malliieu , ch. 5, y. 44*
parliennenf qu'eaux chrétiens, el de si touchantes paroles n'ont pu sorlir que de la bouche d'un Dieu. Malek Adhel l'a bien senti ; il a senli que la charité' et l'amour n'e'taient qu'en nous , et que la charité et l'amour faisaient plus d'heureux et de justes que toutes ces sectes orgueilleuses dont les Tains et pompeux discours touchent bien moins que ce seul mot : Si ton frère a péché sept fois le jour contre îoiy et que sept fois le jour il rei^ienne à ioi^ disant : Je me repens ^ pardonne-lui. Enfin il a senti, ce grand prince, que c'e'tait dans la religion, qui développe en nous le plus de vertus, que devait se trou- Ter la vérité. — O mon père, s'écria Malhilde, s'il l'a senli , j'oublie mes larmes et mes douleurs ; et si Malek Adhel est chrétien , quel que soit notre sort sur la terre , je puis être heureuse. — Hélas ! ma fille , qu'est-ce que la persuasion sans les œuvres? Plus xMalek Adhel est éclairé, plus il est coupable; et je ne sais où sera le pardon de celui qui, ayant vu la lumière,
a pourtant refuse de la suivre^ue n'aije pas fait pour le gagner à Dieu ! peutctre , dans l'ardeur qui m'entrainait , ai-je outrepassé les bornes de mon ministère , et ai-je promis ce que le ciel n'aurait pas ratifié ; mais enfm , je consentais à ce qu'il ne combattît point contre son pays , ma fille ; je me suis mis à ses pieds , j'ai arrosé ses mains de mes larmes pour qu'il reconnût hautement le nom de l'Eternel: il ne Ta point voulu ; il lui semblait que prendre le nom de chrétien était prendre le nom d'ennemi de Saladin ; cependant il promettait de vous laisser l'entière liberté de votre culte , et d'adorer en secret le même Dieu que vous. Mais , s'il Teùt adoré en effet , aurait-il craint de le dire au monde? et aurait-il été arrêté par la simple frayeur d'offenser son frère? Et, puisqu'il ne Padorait point , devais- je, sur la foi d'une vaine promesse, consentir à ce qu'un infidèle régnât paisiblement à Jérusalem? Devais-je engager les chrétiens à remettre entre ses mains cette Ptolémaïs conquise au prix de tant de sang , et, ea IV. 3
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vous lla^f^ à lui, vous exposer, ma fille, à d'effroyables dangers? car une fois unie à ce Sarrasin, aveuglée par ses vertus, ge'duile par votre amour , oblige'e de lui obéir, quel eût été votre sort? Avez-vou« la présomption de croire que, lorsqu'au milieu des plus saints exemples il est si difficile de garder la pureté de la foi , vous lui seriez demeurée fidèle dans une situalion où succomberait la vertu des saints, et même celle des anges? Et que seriezvous devenue , si un jour Malek Adbel , subjugué par l'ascendant de Saladin , ascendant bien terrible assurément , puisqu'il a pu l'empêcher d'adopter les lumières qui Pont touché, et de recevoir votre main qu'il désire avec tant d'ardeur ; si un jour , dis-je, entraîné par le sulian , il avait recommencé a persécuter les chrétiens et à verser le sang de vos frères : quel parti auriez-vous pris entre votre époux et votre Dieu ? — Mon père, répondit Mathilde d'une voix faible et gémissante , c'en est assez; j'étais sûre que vous ne me permettriez pas de donner mes vœux à un
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musulman , et j'ose vous répondre , ajoutât-elle en mettant la main sur sou cœur , que si j'eusse ëte' seule maîtresse , j'auraig prononcé comme vous.— Si (elle est votre "vertu , répliqua rarchevêque avec attendrissement , s'il y a dans votre âme la force nécessaire pour de si liëroïques re'solutions, pourquoi ce zèle ne vous soutienl-il pas , et comment paraissez-vous si abaltue ? « En effet 5 la pi incesse venait de se renverser sur le dos de son siège : épuisée par les émotions , les douleurs, les combats dont la religion et l'amour, le présent et l'avenir avaient rempli son cœur, elle sentait la vie prêle a lui échapper, et éprouvait comme une sorte de joie confuse , de ce que la mort allait la délivrer des incertitudes de sa situation.
Elle demeura plusieurs heures dans cet étal d'kfTaissement , où sa seule soullrance était de sentir que tout n'était pas fîdi encore. Cependant des soins aussi cruels que tendres la rendirent ensui'e à toute la vivacité de ses angoisses ; et , en retrouvant la vie j il fallut bien retrouver avec elle
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le souvenir de ses sermens, et l'impossi- Lililë d'y manquer , et la honte de les tenir. Quand les premières ombres de la nuit commencent à tomber sur la terre, Maihilde rentre dans son appartement ; sa volonté est fixée et ses desseins arrêtes : el!e est résolue à aller le lendemain au tombeau où Malek AdhelTattend, mais elle Test aussi à confier cotte démarche à l'archevêque; elle n'a point voulu sVxpliqner devant la reine , mais le soir même ciie veut revoir Guillaume et lui ouvrir tout son cœur; elle le fait avertir; il ne vient point , et elle commence à craindre d'avoir à se décider sans lui; elle attend encore 5 elle ne veut point qu'on ferme son apparlcraent ; à ia fin , elle entend quelqu'r.n , elle ouvre sa porte : ce n'est point rarclievôque , mais Richard qui se présente. «Ma sœur, lui dit-il, je suis content de vous : cette journe'e a ete' orageuse ; mais, grâce à la force que vous tenez du ciel, vous avez fait un grand sacrifice; grâce à elle , vous ferez plus encore , et c'est pour vous montrer ce qu'il vous reste à
Paire que je suis venu vous entretenir. Ma sœur , il ne s'agit plus maintenant de vous soumettre à Diou , mnis de le servir. La guerre va recomirienccr ; Saladin , furieux (îe notre refus, va tomber sur nous ch-i tou?e la force do ses armes ; Malek Adbel, plus furieux encore , lui prêtera son bras invincible. L'espe'rance d'arriver jusqu^à vous accroîtra sa valeur; il ne fau^ donc pas lui laisser d'espe'rance ; mais ce qu'il faut surtout, c'est de donner un nouveau zèle à nos trounes, et vous seul^ le pouvez faire. Tous nos soldats d'Europe soupirent après leur patrie , et ils commencent à murmurer de tous les dangers qu'ils courent , de toutes les fatigues qu'ils e'prouvent pour remet! re un cbre'tîen dW-^ie sur le trône de Jérusalem : mais qu'ds aient la cerîitude d'y placer avec lui une princesse de mon sang, et vous les verrez , remplis d'une ardeur intrépide , courir en be'ros au-devant des Sarrasins, les repousser, les vaincre, et vous amener triomphante dans ce rovaume ou naquit l'arbre de la foi , et où par vos
soins il relèvera sa léte aballue , et e'iendi a i ses innombrables rameaux jusqu'aux dernières limites de l'univers. Ma sœur , vous voyez que , j30ur vous déterminer à l'hymen de Lusignan , le seul inte'rêt de la religion doit suffire , et je ne fais parler que lui; vous voyez aussi qu'il n'y a pas un moment à perdre; que dans peu de jours il faut que nous marchions à Cesare'e , à JafFa et à Ascalon , afin de nous ouvrir la route de Je'rusalem , et que je ne j)uis pas vous donner plus de îrois jours pour vous pre'parer aux augustes nœuds que la chrétienté entière vous demande. »
A ces mots , la princesse fit un geste d'effroi ; une pâleur mortelle couvrit son visage ; elle regarda un moment son frère comme ne pouvant croire ce qu'elle entendait; puis elle baissa les yeux vers la terre et ne re'pondit point. Richard lui dit alors: «En gardant un pareil silence, vous m'autorisez sans doule à l'interpréter comme l'exigent la sagesse de mes vues et la loi de votre devoir : peut-être la pudeur de votre sexe ne vous peimet-elle pas de prononcer ce consentement ; mais ,
pourvu que vous obéissiez , je serai satisfait. En me montrant comme ami , comme chre'tien , je crois vous avoir assez convaincue de la nécessité de votre soumission , pour n'être jamais obligé de me montrer en frère irrité et en roi absolu ; vous connaissez cependant quelle puissance je tiens de ces titres , et quels droits ils me donnent sur vous; vous savez aussi que les faiblesses du cœur ne sont pas permises à une fille de votre rang , et que , quand on est assis auprès du trône , les raisons d'état doivent e'touffer toutes les secrètes inclinations ; enfin , ma sœur , "vous n'avez pas oublié sans doute quelles étroites obligations vous ont été imposées par l'extrême condescendance dont j'ai use' envers vous ; si vous pouviez ne pas les reconnaître , et différer un jour à m'obéir , vous seriez sans excuse à mes yeux , à ceux du monde , et aux vôtres peut-être. » A ces mots, la princesse rougit, elle regarda son frère avec surprise, et, après un assez long silence elle lui dit d'une voix plus calme et plus ferme qu'il ne s'y attendait : « C'est donc dans trois
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jours que mon sort doit être fixe; je remercie votre majesté de m'en avoir prévenue , et lui promets que je vais m'y préparer. — Vous êtes vraiment ma sœur , reprit Richard en lui serrant la main ; et je reconnais mon sang à voire courage.—Sire , interrompit-elle , dans de pareils instans je dois avoir besoin de recueillement et de solitude : votre majesté ne consentira-t-elle pas à me remettre , pour un jour seulement, la clef du mausolée de Montmorency ? c'est près des | tombeaux qu'on s'élève au-dessus des faiblesses, et qu'on se résout aux grands sacrifices.— La voici, ma sœur, répliqua Richard ; mais que ce soit la dernière fois que vous ayez besoin d'y aller chercher des secours ; l'épouse de Lusignan en doit trouver assez dans sa seule vertu. »
Pour arracher le prince à la mort , si Mathilde avait eu un autre moyen que de demander cette clef à Richard, assurément elle l'eût employé; et, en la recevant par un artifice , elle allait même hésiter à la prendre , si ce nom dépouse de Lusignan n'avait fait évanouir tous ses scrupules.
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Ricbard^se leva alors, et lui dit : « Je vous laisse avec vos reflexions . voire piéfe et votie sagesse; si vous voulez n'écoulei" qu elles , vous en recevrez de meilleurs avis que de la vue de ces raonumens de morts qui ne servent qu'à échauffer davantage une imagination beaucoup trop exaltée. à> Mathilde S'inclina et se lut. Il ajouta : 'xEt jespère que vous foufîi irez demain sans peine la visite de l'heureux Lusignan. — Demain ! s'écria-t-elle 5 votre majesté m'avait promis trois jour^. — C'est dans trois jours en effet que vous formerez avec lui d'indissolubles noeuds ; mais en attendant il faut bien que vous écouliez ses transpoits et sa joie.» Malbilde répondit froidement qu'elle préférait ne pas les entendre ;xnais que cependant elle rece\Tait sans murmurer toutes les personnes qu'il jugerait à propos d'amener chez elle. Alors , comme elle crut que son frère allait la quitler et qu'elle était impatiente d'être seule ^ elle se leva pour le saluer. Il s'aperçut de son désir, il le remarqua en souriant , et au moment de sortir il lui dit encore-: «.Voyez demain l'archevêque de Tvr^il
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TOUS confirmera dans toutes vos bonnes dispositions ; il ne donnera pas de meilleures raisons que moi , mais peut-être que son éloquence vous les fera mieux sentir. —Pensez-vous donc, sire, s^écria vivement Matbilde, que Parchevêque approuverait le mariage que votre majesté me propose? — En pouvez-vous douter? répliqua Richard; n'avez-vous pas vu sa conduite aujourd'hui! Est-ce lui qui balance quand il s'agit des intérêts de la foi? Prévenu, comme il Pétait, en faveur de Malek Adhel, lui seul pourtant a parlé contre ce prince; et prévenu comme il Test contre Lusignan , c'est encore lui qui ramènera tous les esprits et vous-même en faveur de ce monarque , et qui vous déterminera à une union qu^il regarde comme indispensable et sacrée, puisqu'elle est utile aux chrétiens. » Il dit et s'éloigne. Malbilde reste seule ; les dernières paroles de Richard l'ont consternée; elle s'écrie : <çNon, l'archevêque n'entrera point ici; non, je n'entendrai aucune parole en faveur de Lusignan.... Affreux hjménée , jamais je n'allumerai tes horribles flambeaux... Ce
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rj^était donc point assez de m'arracher à Malek Adhel , on veut me livrer à son plus mortel ennemi ; et Guillaume approuverait celte tyrannie!... Non je ne verrai point Guillaume... je ne veux point qu'il m'empêche de sauver Malek Adhel... En voulant trop serrer les liens de mon esclavage, on les brise , et demain... Oui , ajouta-t-elle d'une voix ferme , et comme pour repondre à sa conscience , demain j'irai le joindre sans consulter aucun ami , sans qu'aiicune force puisse m'en empêcher. » Alors elle appelle Herminie , et lui dit de faire fermer ses portes , de ne laisser entrer personne , pas même l'archevêque de Tyr , et ordonne que le Icn demain, au lever de Taurore , son char soit prêt à la conduire au tombeau de Montmorency. Herminie obéit et se retire. La princesse se jette sur son lit à moitié habillée. Elle tombe dans cet ctat d'affaissement qui n'est ni la veille , ni le sommeil; ou l'on ne pense plus quoique Ton souffre encore , et l'on semble n'avoir gardé de la vie que le sentiment de ses douleurs.
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