CHAPITRE XLII
BÉRENGÈRE dérangea son sie'ge et s'assit contre le rideau qui cachait la princesse, afin qu'elle pût mieux enten^lre tout ce qu'on allait décider sur son sort. Malek Adhel s'avança le premier vers la reine , et d'une voix émue la conjura d'être en ce jour sa protectrice, son sauveur, de le délivrer d'une insupportable peine qui pesait sur son cœur depuis que le jour avait commencé a paraître : ce jour, si important pour lui , destiné à être le plus beau de sa vie, était né au milieu des plus funèbres présages. « 11 me semblait, disaitil , que riiluslre Mathilde avait disparu de dessus la terre ; je la demandais à tout l'univers : l'affreux silence de la mort me répondait seul. Ah! madame, qu'est-elle devenue ? Apprenez-moi quelle main jalouse me l'a ravie? i> Bérengère, qui ne le comprenait pas , lui répondit avec un peu de surprise qu'il n'était arrivé rien de fâcheux à la piinceôse. Malck Adbel ne le
pouvait croire; il se fit re'pe'ter souvent qu'elle e'tait libre, et qu'aucun accident n'avait altère' sa santé'. Autant de fois qu'il questionna la reine à cet égard, autant de fois elle lui répondit avec la même complaisance ; à la fin , quand il fut bien convaincu que ses craintes n'avaient aucun fondement , il s'écria , avec beaucoup de trouble, que maintenant il ne lui demandait plus rien , qu'il était content et tranquille , et il s'assit auprès d'elle , plus agité et plus malheureux qu'auparavant. « Vous conviendrez, sire, s'écria alors Lusignan en s'adressant à Richard , que, si quelque chose pouvait ajouter à la haute réputation de bonté que la reine d'Angleterre s'estacquise, ce serait la condescendance qu'elle vient de mettre à répondre à de si extraordinaires questions. » Pendant qu'il parlait, Richard observait Malek Adhel , assis à la même place où il venait de voir sa sœur un moment auparavant. Pâle, immobile comme elle , absorbé de même par une seule idée qui l'empêchait de voir et d'entendre , et frappé d'une ressemblance si marquée ,
il ne put sVmpêcher de s'ëcrier : <^Non , je ne vis jamais un pareil amour ! i> Cette exclamation fit tressaillir tous ceux qui Tenlendirent , et Malhilde ne perdait pas ua mot de ce qu'on disait. Lusignan , d'un air froid et offensé , demanda au roi de quel amour il voulait parler. « Ab ! mon frère , repartit Richard en lui serrant la main, je Pavoue, j'aurais été touché sans vous. — Eternel ! s'écria doucement Malhilde derr ère le rideau, et en se souvenant seulement alors que Dieu était devant elle, le cœur des rois est dans vos mains; et, si vous le vouliez, Richard prendrait pour Malek Adhel les senlimens qu'il a pour Lusi^nan. — Sire , reprit gravement le roi de Jérusalem , je vois bien que je ne dois plus fonder mes espérances que sur la justice et la religion du conseil. — Et ma justice , et ma religion , et mes sermens surtout , repartit Ricaard avec colère , vous les comptez donc pour rien ? » Lusignan , satisfait de l'avoir blessé, s'écria avec un feint emportement : <ç Et que m'importe que les sermens de votre ma- IV. a
jesté soient inviolables, si ce n'est plus son amitié qui les tient? — Mon frère, s'e'cria Richard , voici la première parole de me'contentement qui se soit dite entre nous : jurons que ce sera la dernière. » A ces mots , Lusignan se jeta dans les bras du roi , et tandis qu'ils se tenaient ' embrasse's, Bèrengère se pencha vers Malek Adhel, et lui dit doucement qu'elle accepterait bien des jours d'esclavage pour le voir en cet instant à la place deLusignan. « Hèlas ! répliqua-t-il , hier encore j'aurais envie' de i-i vifs témoignages d'affection ; mais aujourd'hui je n'ai de place dans mon âme que pour un seul désir: voir Mathilde un moment, lui dire un mot... — Dites-le moi, interrompit la reine , je vous assure qu'il ne sera pas perdu pour elle. — Non , madame, répondit Malek Adhel ; elle seule doit l'entendre. » Bèrengère , ayant regardé si son e'poux ne l'observait pas, fit un geste de la main , pour désigner le rideau qui les séparait de l'alcove , en ajoutant trèsbas , et très-vite; <çEb bien! je vais mère-
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culer , et elle seule vous entendra. » Il la comprit, et son cœur tressaillit d'espérance et de joie : il jeta sur la reine un regard d'une telle gratitude, qu'il lui sembla que c'était airi^i qu'elle avait du le regarder le jour où il avai( consenti à la reridre à son ëpoiix. Ce* souvenir vint apaiser à l'instant Te-pece de reinnrds que lui causait sa désobéissance aux. ordres de Ricbard ; car , si la raison conjugale est un devoir sacre, ne l'e^i-il pas aussi celui qui commande d'acquitter les dettes dt- la reconnaissance?
Maintenant Malek Adbelne cedeiai» pas sa place pour le trône de Philippe-Auguste, ni pour aucun autre de i*univers. Il penche sa têie du c6\é de Talcove , demeuie long-temps en silence; et, randis que les deux rois, le croyant en>eveli dans une profonde rêverie, s'entreoennent entre eux, en marchant a grands pas dans l'appartement, Malek Adnel saisu rin.tant ou il. sont le plus éloignes pour proférer bien bas les mots suii^ans : of Malbilde, enlendez-vou^: ma douleur?
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prêtez-vous Toreille à ma prière ? i> Aussitôt il crut distinguer le mouvement de la main qui agitait le rideau ; mais, comme ^lors les deux rois e'iaient revenus vers lui , il se tut , et cacha dans ses deux: mains les tendres espeVances qui brillaient sur son dont. A peine furent-ils éloigne's de nouveau , qu'il ajouta : « Je vous ai attendue en vain ce matin ; et cependant , qu'il nous était important de nous voir ! car 5 si vous n'^étes plus à temps de parler à l'archevêque , nous sommes perdus pour jamais. — Mon Dieu! s'écria Malhilde dans une silencieuse oraison , en me déchirant le coeur pour vous obéir, aurais-je comm^is une faute , et m'en puniriez-vous ? — Sans doute , dit Richard en ouvrant une croisée qui donnait sur la grande place des Hospitaliers , où se tenait Passemblée des évêques, sans doute le conseil est fini : voici tous les prélats ; et à leur tête le légat et l'archevêque de Tyr , qui s'avancent de ce côté-ci pour nous instruire du résultat de leurs conférences,— Voilà donc Pion sort décidé ! s'écria Lusignan.— Et le
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ïûien aussi , interrompit Malek Atlhel. » Les mêmes mots , re'pete's par MalLilcIe , allèrent expirer dans le sein du Dieu qu'elle invoquait. Le lëgat et l'archevêque entrèrent. «Sire , dit le premier en s'adressant au roi d'Angleterre , hier au soir le conseil penchait pour donner un époux musulman à votre auguste sœur, et telle eût e'ie notre décision si on ne nous eût pas force' à la suspendre. Aujourd'hui , l'éloquente et profonde sagesse de Guillaume a changé toutes les opinion^ , et nous avons prononcé un refus ahsolu ; à moins que , sous trois fours . Malek Adhel n'ait consenti à recevoir le baptême et à jurer de ne plus porter les armes contre nous. — Je jure à l'heure même qu'il n'en sera lien , s'écria vivement le prince ; croit-on que j'aie besoin de trois Jours pour me décider à ne pas commettre une perfidie !-=- En serait-ce une de ne point porter les ar^ mes contre nous ? s'écria rarchevêque de Tyr. Les chrétiens ne vous demandent que cela.— * Ainsi, interrompit vivement Richard , vous refusez donc ma sœur aux
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conditions qui vous sont offertes ?— Je refuse seulement de trahir Tanaiitié de Saladin, répliqua le prince ; et celle beauté illustre , qui réunit foutes les perfections , ne devrait pas être le prix d'une action si lâche. Moi , j'accepterais de si honteuses propositions ! Non , jamais ; et les flots qui battent ce rivage s'uniront à la mer du désert avant que je lève une main sacrilège contre mon pays et mon frère. i> Il se rassit , hors d'état de continuer, et dans une inexprimable agitation. « Respectable pontife , dit alors Lusignan à Guillaume , combien vous êtes élevé au-dessus du reste des hommes , et qu'ils sont indignes de pénétrer retonnante droiture de votre cœur ! C'est donc à vous que je dois la vie ; vous, dont j'osais redouter l'influence sur l'esprit du conseil ? — Sire , reprit Guillaume avec une tristesse grave , ici je n'ai servi aucune créature , je n'ai écouté aucun intérêt ; le zèle de la religion a seul ouvert ma bouche ; dans cette grande cause je n'ai vu que Dieu et ses droits, je n'ai dû voir que cela. — J'avoue qu'hier mon opi-
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nion était contraire à celle de rarclievêc|ue, dit le le'gat ; et , en agissant ainsi , je croyais me conformer aux dispositions de sa sainteté apostolique; car je savais combien les lettres e'crites par Malek Adbel à Clément et à Alexandre III lui avaient rendu le Saint- Siège favorable. » Tandis qu'il continuait son discours , Malek Adbel , occupé d'un intérêt plus puissant , reprit son attitude méditative; et, profitant du bruit qui se faisait autour de lui pour exprimer sans être entendu les nœuds auxquels il attacbait sa vie , il se pencba vers le rideau et dit : « Matbilde te souviens-tu du serment que tu fis au désert? Hors le sacrifice de ton innocence et de ta foi , tu t'engageas a ne m'en refuser aucun ; le moment est arrivé d'acquitter ta promesse ; demain il faut nous voir dans le ton^beau de Montmorency; en ce moment je cours m'y en* sevelir : j'y reste jusqu'à ce que tu y viennes ; si tu n'y viens pas , j'y resterai encore; et un jour, auprès des cendres d'un béros, on trouvera celles de Malek Adbel.» La tremblante Matbilde se traîne sur ses
genoux contre le rideau , elle y appuie son visage; le prince a cru distinguer son souffle. Il lui dit encore : « Mathilde , nie laisseras-tu mourir , et violeras-tu ton serment ? — Non, :» rëpond-elle d'une voix si faible qu'il n'y avait que le cœur de Malek Adhel qui pût être sûr qu'elle avait parle. Il allait continuer sans doute lorsqu'il aperçut Guillaume qui s'avançait vers lui ; il se lut. L'archevêque s'ariêta devant la reine , et lui dit : « Où est la princesse , madame > On assure qu'elle est chez vous ; ne puis-je pas y entrer ? J'ai besoin de la ▼air, de lui parler , et de disposer son angêlique piété' à m'en tendre. — Mon père, re'pondit BeVengère , attendez quelques instans; pourquoi vous hâter ainsi? Pourquoi arracher ma sœur au bien dont elle )ouit encore .> Il doit, hëlas ! si peu durer.— Quand j'expliquerai mes motifs à la princesse, répliqua Guillaume, je prierai votre majesté de vouloir bien les entendre: elle verra si l'intérêt et la pureté de la religion permettaient d'accepter l'alliance qui nous était proposée; elle verra si ce
n'etaft pas tenter la faiblesse d'une jeune fille que de lui donner un époux musulman ; si ce n'était pas l'exposer à chan^celer un jour dans la vraie foi , et nous rendre par-là tous responsables de son sort e'iernel. — Non, mon père, vous n'auriez pas dû le craindre , repartit Malek Adbel; tous saviez quelles avaient e'te mes promesses ; mais votre inflexible zèle n'a pas pu se re'soudre â plier. — Le zèle dont Dieu est l'objet ne peut pas plier , s'e'cria Parcbevêque; et quand c'est pour lui que Ton combat, quoi qu'il en coûte, il faut savoir vaincre. Mon fils , on n'est point cbre'tien quand on craint de se montrer tel; on n'est point cbre'tien quand l'opinion des bommes , les inte'iêts bumains et les amitiés de la terre peuvent être pièférés au ciel. » Malek Adbel reprit nès-bas,et en penchant la têfe de manière à ce que Malbilde pût l'entendre r « Mon père , vous m'avez fait plus de mal aujourd'hui que tous les bommes réunis ne pourraient m'en faire ,. et cependant
il n'en est aucun que j'estime autant que vous , et j'espère que nous ne quitterons pas le monde Pun et l'autre sans nous être re'conciliés. » Alors il s'avança vers Richard, et lui dit avec un peu de fierté': <ç Sire , je suis doublement malheureux, et parle jugement qu'on vient de rendre, et par la joie qu'il paraît vous causer. Il me • semble que , si vous aviez donne quelques regrets à ce qui fait ma tristesse , elle m'en eût ë(e' moins amère; mais je vois trop qu'ici tout est conjure' contre moi , et que c'est ailleurs que je dois placer mes
espérances Je vous quitte, sire, je
vais rejoindre mon frère et lui apprendre la réponse de vos évêques, je prévois qu'à cette nouvelle il va recommencer la guerre, plus sanglante, plus meurtrière que jamais ; à moins que quelque événement , aussi heureux qu'impre'vu , ne vienne détourner celte calamité. »
Tous les te'moins furent e'tonnës de la modération de Malek Adhel et du calme de sa douleur. Lusignan crut démêler un sens cache et myste'rieux dans quelques-
unes (3e ses paroles; il soupçonna qu'avant de s'éloigner peut-être trouverait-il quelques moyens d'écrire à Malhilde , et de la mettre de son parii. Pour renverser ce projet , il résolut de ne pas perdre le prince de Tue ; et, sous prétexte de lui faire honneur , il proposa aux plus illustres chefs des croisés de Taccompagner jusqu'aux dernières barrières du camp. Richard saisit avec plaiï>ir l'occasion de rendre cet hommage à un prince qu'il estimait; et, en le conduisant, il s'exprima avec beaucoup de courtoisie sur le prix qu'il aurait attaché a son alliance , si la différence de religion, et surtout la foi de ses premiers sermens , ne lui avaient pas fait un devoir de la repousser. Malek Adhel , certain au fond de son âme que cette alliance aurait lieu , se montra trèstouché de la bienveillance du roi , et ils se séparèrent avec toutes les marques de la cordialité et de l'afFc-ction.
A peine le prince fut-il arrivé sous les tentes de Saladin , qu'il le prit à part, et lui dit : « Sais-tu à quelles condilicns
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les clirëtiens consentent à me donner la sœur (le Richard ? — A celles que j'ai propose'es , sans doute , repartit le sultan.— Non, ils les ont refusées; et, â moins que je n'embrasse leur culte , et que je n'abandonne ton parti , ils ne m'accorderont point celle que j'aime. — Eh bien 1 tu as renonce' à elle, j'en suis sûr? s'e'cria Saladin. — Non , je n'y ai pas renonce , re'pondit son fr ère, — Que dis-tu , Malek Adhel? reprit le sultan étonné; un lâche amour ferait de toi un perfide, et c'est un ennemi que j'aurais devant mes yeux! — Ne prononce point de semblables paroles , interrompit le prince ; elles souilleraient tes lèvres; et lu sais hien que ton cœur les dément. Je suis ton frère , Saladin , comment veux-tu que je puisse être jamais ton ennemi ? Ecoute, il n'y a plus à dèlibe'rer; le refus des chrétiens est irrévocable : tu vas partir sans doute ; moi, je ne pars pas avec toi, je reste ici : ne crains point que les chrétiens , en me surprenant sur leurs terres après la rupture de la trêve , me Irai-*
tenl en ennemi ; j'ai dans ces lieux un asile sacre dont je ne puis le dire le secret , mais où les chrétiens ne viendront pas me chercher. Cependant je ne tarderai pas à te rejoindre ; attends-moi à Cësarëe , je ne te demande pas plus de h ois jours pour ty amener mon épouse ! — Tone'pouse! s'écria Saladin, avec le plus profond ëtonnement , la princesse d'Angleterre?— Elle-même; son cœur m'appartient, ses sermens sont à moi, je suis sur qu'elle ne les trahira pas. Il n'y a plus d'obstacle qui puisse m'arrêîer , et je le re'ponds du succès de mon entreprise : emmène tous les guerriers , ils me seraient, inutiles; Kaled restera seul avec moi ; je connais son dévouement et son courage : c'est tout ce qu'il me faut. — Intrépide guerrier , ta confiance m'en inspire , lui dit le sultan; qui n'a peur de rien, doit triompher de tout : va donc faire ta destinée ; hàte-toi d'amener à ma cour la reine de Jérusalem : heureux le jour on je pourrai la saluer de ce nom , et pa- $er sur sa têie la c Garonne que je le
cède. — Et voilà l'homme qu'on me proposait d'abandonner , s'ëcria Malek Adhel en se jetant dans les bras de son frère ! » Le sultan l'y tint long-temps embrasse, et ensuite ils se se'parèrenl. Saladin reprit avec son nombreux cortège la route de Césarëe , et Malek Adhel , accompagne du fidèle Kaled, s'avança avec lui vers le bord de la mer , dans un endroit où d'âpres rochers formaient un profond enfoncement. Ce fut dans ces sombres cavités qu^il fît cacher son ami. Il laissa paître sur la montagne voisine deux chevaux arabes qui , ayant ële nourris de sa propre main , obéissaient à ses gestes et accouraient à sa voix ; ensuite il revint s'enfermer dans le tombeau de Montmorency, et là , sa grande âme, abattue par le poids des douleurs et les tourmens de la passion , ne se sentit plus la force de vivre sans bonheur. En face du héros mort pour Mathilde 5 il jura de mourir aussi pour elle , et d'ensevelir à jamais ses malheurs et son amour dans cet asile du trépas , à moins qu'elle ne vînt elle-même l'en arracher.
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