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CHAPITRE XLV

Mathilde avait à peine goûte' quelques heures de solitude, lorsqu'on vint lui annoncer que Richard lui faisait dire de se préparer à recevoir , le matin même , sa visite et celle du roi de Jérusalem. <f Ils vont donc venir , se disait-elle , et maintenant il faut donc dissimuler 1 dissimuler est la langue du monde, ne puis-je pas la parler une fois avant de le quitter ? Demain j'aurai cesse' d^ vivre , demain je ïï'aurai plus rien a cacher, rien à attendre. O mon Dieu ! fortifiez mon âme, soutenez ition courage; je ne me dëfie que de moi, je suis sûre de Malek Adhel ; car je n'ai besoin , pour être sauve'e, que de sa génërosilé; et sa générosité est telle, ô mon Dieu 1 que, j'ose le dire sans craindre de vous déplaire, toute votre puissance ne pourrait pas y ajouter. »

En parlant ainsi , Mathilde se plaça devaut une table et se mit à écrire. A son

abattement 5 aux larmes qui roulaient dans ses yeux , à sa profonde le'signaiion surtout, on eût dit qu'elle traçait ses volontéi dernières et saciëes , qui ne s'écrivent qu'à l'ombre de la mort. Elle en était occupée encore, lorsque Richard entra avec Lusignan ; aussiiôt elle cacha dans son sein le papier qu'elle tenait , et salua les deux rois avec une contenance grave et sévère. Richard avait vu le mouvement de sa soeur, et son premier mot fut de demander que ce papier lui fut recais. « Je conjure votre majesté de ne le pas exiger d'aujourd'hui, rèpondit-elle avec beaucoup de dignité; je lui proleste qu'il ne sortira de mes mains que pour passer dans les siennes. » L'air de Mathilde en imposa à Richard lui-même; il ne lui demanda pas une seconde fois ce qu'elle refusait de lui accorder , et se contenta de lui dire qu'il était sûr qu^elle éviterait toute démarche injurieuse à sa gloire , et toute pensée contraire à la pureté du nœud qu'elle allait contracter. « Ah ! madame , interrompit Lusignan en se jetant à se*

pieds , tant de bonheur serait-il mon partage ? Se peut-il que vous ayez consenti à m'apparlenir ? Non, ma présomption ne s'élèvera pas jusqu'à une pareille espérance, à moins que vous-même ne me permettiez d'oser y croire.— Il faut bien que vous Tayez ose', sire, puisque vous êtes ici, répondit froidement Malhilde ; si vous étiez assure' d'un refus , vous ne seriez pas venu Tentendre. Mon frère , ajoutât-elle, vous m'avez donne deux jours pour me préparer à mon sort, je n'en demande pas davantage; mais , pendant ce court intervalle ne puis-je pas être seule ? » Lusignan se hâta de prévenir la réponse du roi. « Vous serez libre , madame , vous serez seule , lui dit-il , je ne veux point gêner vos désirs, et durant ces deux mortels jours qui me séparent encore du plus beau jour de ma vie , je ne reparaîtrai point ici ; j'aime mieux me priver de ce bonheur que de ne le devoir qu'à votre seule obéissance. » Il se retira. Alors Richard prit la parole d'un ton offensé et absolu : «Ma soeur, lui dit-il, je commeiice

à êlre las de vos vagues réponses et de vos éternels mystères ; depuis votre retour dans le canop , les chrétiens ont été plus occupés de vos amours que de la cause qui les a arrachés à leurs foyers et à leur famille ; la moitié de l'Europe ne serait-elle donc venue porter la guerre en Ai>ie que pour être témoin dei incertitudes et des faiblesses de votre coeur ? Non , il est temps que tout ceci se termine , et que d'autres pensées remplissent Tàme et nourrissent les espérances de nos guerriers : dès qu'un hymen aussi sage qu'utile aura fixé votre destinée, nous ne songerons plu5 qu'à poursuivre nos hautes et importantes entreprises; aprèsdemain , ma sœur , les flambeaux d'hyménée s'allumeront pour vous ; le jour suivant , votre époux marchera avec moi â Césarée ; nous en ferons le siège ; nous emporterons la ville ; Lusignan triomphera de Malek Adhel , et ^ par cette victoire , il vous prouvera qu'il était plas digne que ce prince du bonheur qu'il a obtenu. Maintenant vous avez entendu mes ordres , vous connaissez votre soit, rien p'y sera changé.

rien absolument; si vous demandiez une heure de délai, vous la demanderiez en vain ; votre bonheur m'est cher sans doute, mais moins que la gloire de nos armes et la re'ussite de nos projets; i'inte'iêt particulier doit pîier devant celui de vos frères, et de frivoles considérations ne doivent plus arrêter les combats : préparez-vous, soumettez-vous , mais je vous préviens que, soumise ou non , vous n'en serez pas moins dans deux jours l'épouse de Lusignan. » Il dit , et la quitte sans attendre de réponse. Mathilde ne s'efTi aie point de cette menace; avant de l'entendre ses desseins étaient arrêtés ; ils sont demeurés les mêmes , et la colère du roi n'y a rien changé; tout le jour une sombre et profonde tristesse respire dans ses traits et sa contenance, car elle a pour jamais détaché son cœur de toute espérance de bonheur ; mais on n'y remarque plus d'agitation; car elle a vu son devoir, et elle est résolue à le remplir.

Le soir elle demande son char pour le lendemain; et, quand ses ordres sont

donnés et qu'elle se trouve seule , elle dit : « Mon Dieu 1 je n'ai pu consulter personne ; j'ai pionais de me taire : mais, pour tenir tous mes sei mens et ne m'ecarter d'aucun devoir, jVspère n'avoir besoin que de votre force et de voire appui. »

L'aurore a paru. AJiithilde sort de Ptolémaïs par la porte de Nazareth ; elle se fait conduire sur le bord de la mer : un long voile blanc couvre sa tête et enveloppe toute sa taille. Elle est pâle, ses joues portent même l'empreinte de ses pleurs; mais son maintien est tranquille, et ses yeux fixes vers le ciel ont quelque chose de doux et de resigné qui montre le but où elle marche , et qui semble dire qu'en remettant son âme a Dieu , elle l'a remplie de cette confiance qui ne sait rien craindre et qui sait tout espérer.

Cependant au moment où elle aperçoit les premiers rochers du Carmel , un léger incarnat vient se mêler sur son visage à la blancheur des lis; elle met une main «ur son cœur, comme pour y retenir toute sa force et sa volonté ; le char avance encore.

A Tinstanf, du fond des rochers deux guerriers arme's de toutes pièces s'ëlancent avec des cris terribles et courent vers la princesse; ses gardes veulent la défendre ; Malek I Adhel se nomme : tous les bras demeu- ' rent enchaîne's. Malhilde leur dit alors : <^ Chrétiens , ne teniez point une vaine résistance contre un prince invincible, et apprenez que, si Malek Adhel se trouve ici 5 c'est que je n'ai voulu accorder qu'à lui seul le droit de me soustraire à Tautorilé tyrannique qui veut forcer mes vœux malgré moi. Prince , ajouta-t-elle en se retournant vers lui , j'avais juré de me rendre en ce lieu, m'y voici; j'avais juré de fuir avec vous , je suis prêle à vous suivre ; mais souvenez-vous aussi de votre promesse : dans cet asile où je vais me retirer, je pourrai vivre dans une profonde solitude , à l'abri de tous les regards , même des vôtres , et exercer mon culte dans une entière hberté ?— Oui , madame , interrompit le prince , je renouvelle ce serment à la face du ciel et de tous vos chrétiens] vous serez obéie, révérée

a la cour de Saladin , autant et plus encore qu'à celle de votre frère ; hâtons-nous seulement de nous y rendre. --Un mot encore, reprit Mathilde : me sera-t-il permis de choisir moi-même Jelieu de ma retraite?— II sera assez temps d'y penser , madame , re'pondit-il un peu ëmu , quand nous serons arrives à Césarce.—^son , Malek Adhel , lui dit-elle , c'est ici même que je veux être libre de fixer mon choix. — Vous l'êtes, madame : où voulez-vous être conduite ?— Là haut. repliqua»t-elle, en montrant de la main la montagne du Carmel , dans ce saint monastère, car c'est là seulement que je pourrai vwre dans une profonde retraite, à Vabri de tous les regards , même des vôtres 5 et exercer jnon culte dans une entière /i5er/e. — Malhilde , s'écria- t-il avec un violent courroux , vous m'avez trompe! — ^rs'on, je ne l'ai pas trompe', interrompitelle vivement , car je te préfère à toutes les créatures de la terre; et, s'il n'y avait qu'elles entre nous deux , tu me verrais tout quitter pour te suivre; mais la main qui m'arrache à ton amour , ô Malek Adhel !

go MATIIILDE.

est plus forte que celle des hommes et des rois.... Écoute-moi un seul moment, ajouta-t-elle en tombant à genoux dans le char où elle e'iait encore ; ecoule-moi , ô toi! seul mortel que j'aie aime' : en te suivant au milieu des infidèles, j'imprime à mon caractère une tache inefï'açable , je deviens un objet de me'pris et d'horreur pour tous les miens : souiller ainsi sa gloire 5 n'est-ce pas perdre son innocence? Et tu le sais, Malek Adhel , cette innocence est le seul bien que je me sois reserve', le seul que j'aie préfère' à toi j

Cependant en ce moment je consens à te tout abandonner, afin de te tout df?oir; je consens à te laisser l'arbitre de mon sort , afin que , s'il est paisible sur la terre et heureux dans l'èlernilè, je puisse partager entre Dieu et toi , mes bènèdich'ons et ma reconnaissance ; si tu me conduis dans l'asile sacre que je t'indique, j'y vivrai honorée des hommes , en paix avec le ciel, assurée de mon salut; si lu m'emmènes à la cour du sultan , l'ignominie marchera à ma suite , et le terrible

MATHILDE. gr

souvenir de ma faute me fera vivre dans les remords , et mourir peut-être dans rimpenitence : tel est le choix qu'il me faut faire , et c'est toi qui vas le prononcer; je remets entre tes mains ma vie, mon honneur et toute une éternité : décide donc , Malek Adhel , et vols si tu exiges que je le suive. » En achevant ces mots , cette heaute touchante , haigne'e de pleurs, prosternée, les bras élevés, et portant dans ses regards la réunion de tout ce que la terre a d''amour et le ciel de piété, attend sans trembler la réponse de Makk Adhcl; car elle sait bien qu'il ne peut y en avoir qu'une pour l'homme à qui l'on a laissé le droit de la faire. Le prince ne dit rien; il fait plus, il s'approche de Mathilde, monte dans soa char, la relève, s'asseoit auprès d'elle, saisit les lénes des coursiers, et dirige lui-même leur route vers le monastère.

La vierge attendrie n'a point de mots pour tant de reconnaissance ; elle penche sa tête sur l'épaule du héros, et pleure. Tremblante , elle ose presser ce

bras invincible qui pouvait l'arracher à ses devoirs et qui va la rendre à Dieu. Maigre' la pudeur qui affaiblit ce mouvement , il a e'ië excité par tant d'amour , que l'âme de Malek Adhelen est pe'nétre'e ; l'amertume s'en e'chappe ; la douleur s'y calme ; jamais il n'a e'té autant aimé ; il le voit dans les yeux de Matliilde; ii le doit à son sacrifice; il ne se plaint plus 3 il ne murmure plus; son sacrifice est payé.

Jamais peut-être le devoir et la vertu ne remportèrent un plus beau triomphe; Mathilde , pieuse et soumise à la voix de l'Eternel , immole son bonbeur et son amour; Malck Adbel , généieux et magnanime, à la voix de celle qu'il aime ^ abandonne ses espérances et ses désirs ; tous deux sont libres cependant; ils s'adorent ; ils pourraient vivre toujours ensemble , et ils vont se séparer ! se séparer peut-être pour jamais! Cette pensée , ils l'ont ; cet avenir , ils le voient , et pourtant qui oserait dire que, mcme en cet instant, ils ne sont pas heureux? Pour trouvei' dans son cœur la force de re-

noncer à la plus ardente passion , il faut Lien y trouver quelque chose de plus puissant qu'elle et de supérieur à ses volupies : la passion est beaucoup assure'ment , et ses volupte's sont des délices ; mais ce sont les délices de la terre, et quiconque les sacrifie en conçoit donc de plus ravissantes encore; autrement , pour qui les sacrifierait-il?

Le char s'élève sur le Carmel ; les femmes de la princesse, étonnées, éperdues, accompagnent leur maîfresse , toutes également décidées à s'ensevelir dans leur retraite. Les gardes suivent , et Parai de Malek Adbel ferme le cortège. Bientôt, à travers les rochers et l'épais feuillage des cèdres on aperçoit Tantique édifice élevé par sainte Hélène (i). Malek Adhel pâlit et se trouble; Mathilde étouffe ses soupirs;

(i) Au sommet du Carmel on voit les ruines d^un antique édifice qui inclinent visiblement sur les cellules des Carmes. L'auteur du Théâtre de la Cité sainte assure que ce monument était an monastère de filles, delà construction de saiate Hélène, mère de Constantin.

il lui dit alors : «Je t'ai obéi , je ne m'en repen» point , car je n'ai pas en ma puissance les moyens de le re'sister; mais comment calmeras-tu mes frayeurs? ce cloître est sur les terres des chrétiens ; il est sous l^ur dépendance ; ils t'en arracheront.

— Non 5 répond-elle , ne le crains pas , en prenant le parti le plus généreux , tu as pris aussi le plus sûr : ici la religion me défendra mieux contre les chrétiens que ne l'auraient pu faire tes hautes murail- | les, et ta valeur peut-être : dans ce lieu sacré une simple barrière de bois arrêterait l'armée des croisés et la colère de mon fi ère ; cette sainte maison est celle de Dieu même ; en violer l'entrée serait un sacrilège.... — Rassure-moi encore , ajouta-t-il; peut-être , dans l'exaltation de ta piété, croiras-tu nécessaire de te dévouer toi-même ; peut-être penseras-tu que ma conversion ne pourra être

achetée que par un grand sacrifice —

Sans doute, je le pense, interrompit-elle; mais ne venons-nous pas de le faire aujourd'hui ?— Promets-moi donc, répliqua-

t-il 5 de n'en pas faire d'autre , et de ce l'engager par ces noeuds terribles et indissolubles ({ue quand je t'en aurai donne

l'aveu Peut-être te le donnerai-je un

jour, ma bien-aimee , ajouta-t-il en la regardant fixement; la guerre est allumée; Saladin m'appelle; mais, je le sens maintenant, mon bras sera faible contre leg fières; je ménagerai moins mon sang que le leur , et il est un événement qui pourrait me faire désirer de te voir renoncer au monde. » La vieige le comprit et fondit en pleurs. Toutes les mélancolies que le cœur peut connaître oppressèrent le sien ; a côté de la pensée de la mort de Malek. Adbel venait bien se placer celle de la miséricorde de Dieu ; mais cette miséricorde divine qui se perd dans les mystères de l'infini , et qui est la plus douce Joie d'une âme pieuse, la console et ne l'égaie pas ; car dans la religion tout est grave jusqu'au bonheur. Baignée de larmes, Watbilde se pencha vers celui qu'elle avait nommé son époux au désert , et ne put lui faire entendre que ces mots : « Crois-

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moi , quiconque a mis un grand devoir au-dessus des vains plaisirs de la vie , est bien sûr de ne pas pe'rir tout entier avec elle. » Cependant la route se re'(récissait de plus en plus; l'escarpement des rochers et Te'paisseur des buissons et des ronces ne permettaient pas au char d'aller plus avant. La princesse met pied à terre , elle dit à ses gardes : « Je vous demande de m'accompagner jusque dans l'enceinte du monastère; je veux que vous m'y voyiez entrer ; je veux que vous voyiez les grilles se fermer sur moi , afin qu'à votre retour au camp vous puissiez dire à mon frère quelle autorité j'ai preTe'rèe à la sienne , et pour quel maître je l'ai quitte; Et vous , ajouta-t-elle , en s'adressant à ses femmes , si votre intention est de venir pleurer et prier avec moi , vous pouvez me suivre; autrement, évitez une fatigue inutile et ne venez pas plus loin. » A ces mots , toutes se jetèrent à ses pieds , et baisant le bas de sa robe , lui demandèrent la permission de ne jamais la quitter. Emue de ce désir , elle leur tendit

les bras en s'ecriant : «r Venez fîonc , nous prierons ensemble ici et là-baut. » Alors elle se tourna vers Malek Adhel , et lui prit la main , la serra en silence, car il n'y a que le silence pour de pareils adieux. «Non, lui dit-il , n'espère pas que je me sépare de toi , tandis que je puis te Toir encore quelques minutes. » Eperdue , elle répond : <ç Hàle-toi de fuir , lu es sur une terre ennemie ; je te vois menace' de mille dangers.... — Matbilde, s'e'crie-t-il impétueusement, ne peux-tu m'airaer assez pour les oublier ? ^ iens , ajouta-t-il en la pressant dans ses bras ; viens , qu'une fois encore je t'épargne la fatigue d'une route pierreuse, dévorée d'un soleil ardent...* O jours du désert , ou eile me nomma son époux 1 jours heureux ou nous allions mourir ensemble , pouvais-je croire alors que je serais jamais assez infortuné pour vous appeler heureux ! Alors elle ne voulait pas me quitter; sa vie ne lui était rien auprès de son amour; son Dieu ne lui disait pas qu'il fallait nous séparer : ù Matbilde! que votre cœur est changQl lY. 5

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— O mon Dieu , s'écria-t-elle , vous qui savez tous les secours dont vous m'avez entourée depuis mon retour au camp , daignez lui dire si tout l'effort de votre puissance a pu changer mon cœur; et dans ce moment si j'ai la force de renoncer à lui. Vous m'accusez , je le sens , de ne l'avoir puisée ni dans votre crainte , ni dans mon devoir , mais dans le seul inte'rét de l'amour. 0 Malek AJliel î si mon crime n'avait dû retomber que sur moi, peut-être aurais-je aimé mon crime; peut-être, paur être à loi , aurais-je consenti à perdre mon âme; mais pour sauver la tienne, ô maître absolu de ma vie ! j'ai dû renoncer à toi. ^> En l'entendant parler ainsi , Malek Adhel la serre passionnément contre sa poitrine ; mais à cet instant la forêt vient de ê'éclaircir ; le monastère se montre à découvert , une humble croix de bois en désigne l'entrée, et de loin on entend le son de la cloche se mêler aux saints cantiques. La vierge, à cet aspect , saisie d'une pieuse terreur, s'arrache précipitamment >d^ bras de Malek Adhel. <ç Mon Dieu , s'eV

crie-t-elle , ce n'est point ainsi que je dois approcher du lieu où vous avez établi votre demeure. Pardonnez , ô pardonnez mon délire, et daignez punûer mon cœur !» Elle dit , et se prosterne au pied de la croix ; ses femmes et ses gardes l'imitent. Malek Adhel et son ami restent seuls debout ; Mathilde le voit et soupire. ^ O divin Rédempteur 1 dit-elle à voix bas^e , pour m'accorder la plus grande de vos grâces vous me demandez, je le sens, le plus grand des sacrifices , et celui-là n'est pas de renoncer à mon époux , mais

de renoncer à mon amour Hélas !

ma volonté consent à vous le faire mais toute voire puissance suffira-t-elle pour m'aider a l'achever. Elle se lève alors , s'appuie contre la croix, regarde Malek Adhel, et ajoute d'un ton%lus grave : <. Je ne te permettrai point d'apprêcher davantage ; tu ne poseras point le pied dans Penceinte sacrée où les

chrétiens seuls ont le droit d'entrer

Adieu , c'est ici qu'il faut nous dire adieu" un long adieu... 0 sainte victime qui

loo MATHILDE.

avez sauve le monde , daignez aussi sauver cet honaœe-Ià; c'est à vous que je le laisse j que je le confie... Malek Adhel, entends sa voix , que l'amour la fasse entrer dans ton cœur.... Hëias ! continuat-elîe en lui montrant le cimetière qu'elle allait traverser, l'amour finit là, et avec lui toute les félicites de la terre ; mais souviens-toi que d'autres fe'lîcite's nous sont promises ; souviens-toi qu'il est un lieu où l'on ne souffre plus , ou l'on aime toujours , et que c'est là où Mathilde va l'attendre. » Elle dit , et fuit loin du héros ; elle court vers la porte du couvent avec la rapidité' d'une flèche. li lui obéit; il ne la suit point; mais il ose monter sur les degrés de la croix pour la regarder plus long -temps. Au moment d'entrer dans le cloître , la princesse s'arrête et tourne une fois encore ses yeux vers Malek Adhel ; elle le voit embrassant de ses deux mains le signe de la rédemption , et il lui semble que Dieu l'a (entendu. « O Christ ! s'écrie-t-elle , consomme ton ouvrage. »x\lors elle étend une

MATHILDE. ici

main vers le prince , lui monfre son cœur, lui montre le ciel , et se dérobe aussitôt sous les impénétrables grilles du monastère.

En la perdant de vue , Malek Adbel croit que tout Tunivers vient de s'anéantir ; il tombe accablé devant la croix ; il ne songe plus qu'à mourir dans le lieu où il vient de quitter Mathilde ; mais Kaled ne le permet pas ; il s^approcbe , il lui dit : « Oublies-tu que sur la terre où nous sommes, chaque instant qui s'écoule peut nous perdre? — Fuis , Kaled , s'écrie le prince, fuis dans ce monde désert où je ne veux plus rentrer; ma vie est ici, continua-iil en montrant le monastère, je ne veux pas quitter ma vie. — Si tu demeures, reprit froidement Kaled , je demeure avec loi ; si tu péris , je jure de te suivre ; maintenant dispose de mes jours , tu en es le maître ; » et il s'assied tranquillement auprès de lui. Malek Adhel le regarde; il sait que Kaled n'a jamais juré en vain; il voit que son parti est pris , et à Pinslant le sien l'est aussi. Il se lève, lui

serre la main, et s'écrie : «Partons : main-^ tenant qu'elle est en sûrelë, songeons à sauver mon ami. » Il dit et s'éloigne. Kaled le devance ; ils appellent les chevaux errans sur la montagne; les chevaux accourent ; les deux gueriiers s'élancent dessus el fuient. Déjà le Carrael n'est plus qu'une masse confuse , et le cloître, peidu dans riiorizon, n'est présent qu'a la pensée du héros". Encore quelques heures, et le voilà à Césarée. Saladin l'y attendait impatiemment; les soins de la guerre l'appelaient ailleurs, et il ne voulait cependant abandonner cette ville importante qu'après en avoir remis la défense à son fi ère. «Malek Adhel , lui dit-il , je ne m'informe point pourquoi lu reviens seul , des soins plus importans que ceux de l'amour doivent nous occuper aujourd'hui. Je vais mettre Ascalon en état de soutenir un siège ; précaution inutile sans doute , car les chrétiens ne l'entreprendront qu'après avoir abatîu Césarée , et je te laisse a Césarée. Césarée est donc invincible , et les ennemis ne viendront pas jusqu'à moi.

MATIIILDE. io3

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