CHAPITRE XLVI
La 'ournëe touchait presqu'àsa fin, lorsque les gardes de la princesse rentrèrent à Plolemaïs; ils trouvèrent tout le camp en rumeur , Lusignan au désespoir , Richard dans la plus viclente colère , et la reine et rarchevéque tourmentes de mortelles alarmes. Le malin, la longue ahsence de Malhilde avait commence par cau.'^er de Pèionneraent ; l'inquiétude avait succe'de'. Vers le milieu du jour , Bèrengère e'iait entre'e dans l'appartement de sa sœur; et, ayant trouve' sur une table un papier adresse' au roi, elle s'en était saisie avec empressement ; mais, n'osant le remettre elle-même à Richard, elle fit prier Tarchevêque de se rendre aupiès d'elle, et lui montra ce billet pour qu'il le don-» nât au roi. A cette vue , Guillaume soupira ; il ne put plus douter que Mathilde ne fut partie volontairement, et qu'avec lui-même elle n'eût employé' de la dissimu-
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lation. Celle pensée déchirait son cœur , car il savait bien qu'elle ne lui cachait pas sa conduite , quand sa conduite e'tait pure : que pouvait-il penser d'une jeune et iraprudente vierge qui lui de'robait sa confiance, repoussait ses conseils, se reposait sur ses propres lumières , et s'entourait d'artifices... Ah ! ce n'est pas par de semblables routes que marche la vertu. Cependant, avant de la condamner, il veut connaître ce qu'elle e'crit au roi ; et , s'il doit la condamner alors , du moins veut-il savoir si dans le piège où elle est tombée elle peut être sauvée encore.
Aussitôt il ëlait entré chez le roi, et croisant les mains sur sa poitrine , baissant les yeux, dans un profond silence , il lui avait remis la lettre de Maihilde. A Finstant Richard s'était écrié aussi : a Elle est donc partie volontairement 1 O Mathilde 1 Mathilde 1 vous nous avez donc trompés ! Ce billet ne contenait que ce peu de mots :
<( Je quittePtolémaïs afin de me soustraire » à une autoiilë tyrannique et à un hymen
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» horrible à mes yeux : je connais trop » mon frère pour oser déjà lui demander » mon pardon; je n'espère point qu'il suive » de si près une démarche qui'paraîlra sans » doute téméraire; mais le pardon du ciel, » j'en suis assurée , car mes intentions à> sont pures , et le ciel connaît tout mon » cœur. »
« Elle a raison , s'est écrié Richard en finissant , je ne lui pardonnerai jamais; » et , Toyant que Tarchevêque ouvrait la bouche pour lui répondre 5 il avait ajouté qu'une telle conduite étant sans excuse , quiconque tenterait de la justifier serait aussi coupable qu'elle à ses s^eux. Alors il était soili enflammé de colère, pour envoyer de tous côtés des troupes a la poursuite de sa sœur. Guillaume , resté seul, avait repris le billet, et en le lisant avec sa charité ordinaire, la phrase qui le terminait avait un peu calmé ses craintes ; il se dirait : « Puisque ses intentions sont pures , et qu'elle est assurée des miséricordes du ciel , je puis donc la pardonner aussi , et m'etforcer de croire que ce n'est peut-être pas pour ca- IV. 5*
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cher une faute qu'elle a entouré son départ de tant de mystère. »
Cependant le jour s'était écoulé sans que les troupes de Richard eussent apporté aucune lumière sur le sort de la princesse , lorsque la vue de ses gardes et de son char qui revenaient sans elle , causèrent une aurprise générale.
En un instant la nouvelle de son entrevue avec Malek Adhel , et de sa retraite dans le cloître du Carmel , fut répandue dans tout le camp et le divisa en plusieurs partis. Le plus nombreux admirait la verlu et la fermeté d'une jeune vierge qui, libre de régner sur un vaste royaume avec le prince qu'elle aimait , avait préféré les ombres de la retraite et de la pénitence à une puissance et à une félicité que la religion réprouvait ; mais les amis de Richard et de Lusignan la blâmaient de n'avoir su que vaincre son penchant pour un infidèle, et non se résoudre à un hymen que toute la chrétienté lui demandait» Enfin le roi d'Angleterre, indigné du désordre que celte nouvelle jetait dans tout le
camp, et de l'influence qu'une femme exerçait sur l'àme de tant de guerriers, déclara qu'une résolution sévère allait mettre fin u tant de trouble , et que , dès le lendemain , usant des droits que sa naissance lui don«« nait sur sa sœur, il irait dans le couvent même où elle s'e'lait refire'e îa forcer à donner sa main à Lusignan. <^ ^Son, avait interrompu Guillaume , ce serait mettre les I droits du sang avant ceux de Dieu ; ce serait envers la majesté' suprême une insulte, une profanation que je ne permettrai jamais ; cependant ce que je demande , ce que je veux aussi, c'est que le sort de la princesse ^lathilde cesse enfin d'être le premier intérêt qui nous occupe :
1 guerriers , nobles et vaillans guerriers , ' il est temps d'oublier et la beauté et l'existence de cette vierge. Est-ce donc pour elle que vous avez ceint l'épée ? Est-ce pour l'obtenir que vous avez traversé les mers 1 Xe craignez-vous pas que le fils ^de Marie , indigné de votre abandon , ne vous livre à votre faiblesse, et ne vous refuse ses secours ? Laissez , laissez la
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sœur de Richard s'ensevelir loin du monde ; plût au ciel qu'elle n'y eût jamais paru 1 O vous! magnanimes héros, accourus de toutes les parties du monde chrétien pour la conquête de la cite' sainte , e'ievez votre âme à la hauteur de votre entreprise, ne voyez que ce but , ne soyez ëmus que de cette espe'rance ; courez devant Césarée , qu'elle tombe sous vos coups; Malek Adbel la défend. Que vous importe, si vous rencontrez plus d'obstacles , ne remporterez-vous pas aussi plus de gloire ? Marchez donc où Dieu vous appelle; en le servant, songez à ne servir que lui, et n'oubliez pas que c'est être coupable que de vouloir unir lesinte'rêts delà terre aux intérêts du ciel.
Il dit, et les ressentimens s'apaisent, et les esprits sont persuadés , et la piété renaît dans tous les cœurs. Le courroux de Richard et l'amour de Lusignan résistent seuls encore ; il leur semble à tous deux qu'aussi long-temps que Mat^ilde sei a libre , les espérances de Malek Adhel subsisteront et enflammeront son courage ;
Lu-^ignan surtout insiste sur ce point. Guil- Jauine it'pondit qu'il e'tait facile de calmer de pareilles craintes, et que , sans forcer la princesse à s'unir à lui , il existait un moyen sûr d'anëanlir les espe'rances de Malek Adhel. « Qu'elle le prenne donc ce moyen 5 s'e'cria vivement Richard; et, sans tarder davantage , qu'elle prononce ses vœux , qu'elle renonce à ce monde où elle n'a paru que pour y porter la confusion et la discorde... Oublie-la, Lusi^nan ; puisqu'elle rejette ta main, elle n'est plus digne de tes regrets. Mon père, taudis que nous marcherons demain à Cësare'e , allez vers cette fille rebelle , portez-lui les derniers ordres d'un frère otîensè ; qu'elle sache que , si dans huit jours elle n'est pas à Dieu , j'irai la forcer d'être à mon ami. »
En prononçant ces mots , Temportement de Richard était porte à un tel excès , qu'il eût ëtè imprudent d'essayer de le calmer et impo sible d'y re'ussir ; Guillaume s'inclina en silence, et l'assemblée se retira.
La guerre allait devenir sanglante; le
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camp n'était pas un lieu sûr , et Ptole'maïs pouvait être attaquée. Le couvent du Garmcl avait toujours e'té respecîe par les infidèles; Richard, inquiet pour Bërengère , crut donc qu'elle serait dans cet asile plus à l'abri des hasards que dans aucun autre ; la nuit même il fit ses adieux à la reine , la confia à l'archevêque , et leur recommanda â tous deux d'employer toute leur influence sur Mathilde pour la disposer à lui obéir.
Mathilde, en se pre'sentant devant les saintes filles du Carmel , et en leur demandant une retraite parmi elles, avait cru devoir ne leur cacher ni son nom , ni son rang ; mais cet aveu , loin de donner de l'orgueil à son maintien et à ses paroles , en avait redouble l'humilile'. « Ne voyez point en moi , leur disait-elle , la sœur d'un puissant monarque , mais une infortunée qui vfent purifier son cœur par vos exemples, et déplorer ses fautes au pied de vos autels. Mes torts furent grands sans doute; mon repentir Test davantage, et
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c'est à ce titre seul que j'aspire à être admise parmi vous. »
Sa douceur, sa modestie et surtout la contrition de ses regards touchèrent en sa fdveur d^humbles recluses que sa royale naissance n'avait point éblouies. Dans cette austère retraite on ne connaissait d'autre roi que Dieu , d'autre royaume que le ciel , d'autre temps que rèternitè; le bruit du monde ne s'y faisait point entendre ; le mouvement des passions n'y remuait aucun cœur; tout y était calme, silencieux , sévère ; les lois de l'ordre ne permettaient pas de prononcer une seule parole qui regardât d'autres inte'rêts que ceux de l'avenir et de la pénitence ; aussi la guerre qui retentissait au pied du Carmel serait-elle restée inconnue à cette maison de paix, si l'archevêque de Tyr n'avait instruit ces pieuses filles des malheurs de Sion , afin que leurs prières intercédassent auprès du Très-Haut en faveur des chrétiens. Si le pur esprit de révangile qui régnait parmi elles avait permis àTorgueil de s'y faire sentir , peul-éli«
auraient-elles pu en éprouver en voyant que ce monde , à qui elles ne demandaient rien , et dont elles s'étaient entièrement détachées , avait recours à elles dans ses calamités , et que , toutes pauvres et obscures qu'elles s'étaient faites, elles étaient plus riches que lui avec ses pompes et ses gloires ; puisqu'elles avaient encore des biens à lui donner , et qu'il n'en avait aucun à leur rendre.
Mathilde ne fut point étonnée de voir arriver rarcbevêque ; elle le connaissait assez pour être bien sure que sa charité ne la délaisserait pas , et elle était impatiente de lui révéler tout son cœur; mais la vue de la reine la surprit et la troubla : si son premier mouvement fut de la joie , parce qu'elle prévit bien que le nom de Malek Adhel serait prononcé par Bérengère , le second fut de la crainte , parce qu'elle sentit que cette indulgente amitié qui pardonnait toutes les fautes affaiblirait peut-être l'efficacité du repentir. Cependant , en entrant dans l'auguste cloître 5 Guillaume , avant de lui parler,
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s''ai]resse en ces termes aux recluses : <ç Mes sœurs , les grands de la terre se réfugient auprès de vous ; rassasies de vanités et de douleurs , ils viennent y chercher du repos et des consolalions , et se jettent dans vos bras quand la joie de leur cœur a cessé et que leurs plaisirs se sont tournés en deuil. Une grande reine vous demande des prières pour son époux; une jeune princesse veut que vous lui appreniez à aimer Dieu avant toute chose ; et moi , mes sœurs , je viens unir mes vœux aux vôtres pour que la défaite des infidèles rende à i'anlique Sion son culte , ses temples , ses honneurs > ses enfans et sa gloire. »
A la voix de l'archevêque le chaste troupeau obéit , les dociles vierges commencent leurs cantiques. Mathilde les entend ; Mathilde, prosternée auprès d'elles , frémit de voir toutes ces âmes angéliques s'élever vers Dieu pour lui demander la destruction des musulmans , car c'est lui demander celle de Malek Adhel; plus il lui paraît impossible que TEternel refuse
quelque chose à de si pieuses âmes , à de si ferventes prières , plus elle repousse les senlimens religieux auxquels elle attribue tant de puissance , et peut-être ne fut-elle jamais plus loin de Dieu que dans ces raomens où , entourée de torrens d'encens , de chants divins et d'images sacrées, il lui semblait que ces parfums, ces voix et ces anges lui répétaient qu'elle ne pouvait être digne du ciel qu'en demandant aussi la mort de Malek Adhel.
Quand celte cëre'monie fut achevée, et que Tarchevêque se trouva seul avec Mathilde, il lui parla ainsi: « Ma fille, en venant vous enfermer ici, sans doute vous avez forme' la résolution de n'en jamais sortir? » A cette question, la princesse rougit et baissa les yeux en silence.
Guillaume reprit : « Si vous m'aviez confie' vos projets , votre fuite eût été plus décente , je vous aurais accompagnée moimême ici , et le monde aurait su que je connaissais vos desseins et que j'approuvais vos refus. Oui , ma fille , je les approuve; après la préférence que vous avez
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ivouëe pour Malek Adhel , recevoir les -œux d'un autre homme eût élë manquer à cette pudeur délicate qui est le )remier devoir de votre sexe ; mais ce erait y manquer bien plus que de con- >erver une liberté qui ferait croire que vous enez encore an monde par vos espérances ît vos désirs. ^ ous avez aimé, ma fiile , beaucoup trop aimé; un amour passionné 3st toujours une faute; vous auriez du savoir que Dieu ne permet point qu'on s'attache avec une telle tendresse à des :réatures qui passent , ni qu'on poursuive îvec tant d'ardeur un bonheur purement :iumain;vous étiez coupable, vous deviez être punie : heureuse et mille fois heureuse de l'avoir été sur la terre; pour 3xpier les faiblesses de votre cœur, Dieu «'ous a séparée pour toujours de l'objet de vos faiblesses; il a même placé entre ï'ous une si inexpugnable barrière , que .'espoir de la fianchir ne pourrait être le Tuit que de la plus folle passion. Fille les rois , vowltiez-vous permettre au nonde de penser que Tamour d'un homme
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a plus de puissance sur vous que les ordres de régiise ; et que les monceaux de cadavres , les ruisseaux de sang chrétien dont cet aveugle musulman va s'entourer ^ I ne peuvent vous faire renoncer à lui ? Rejeiée par cet infidèle, ne pouvez-vous le rejeter aussi? Ne pouvant rien sur lui, vous tenez encore à lui ; car, si vous n'y teniez pas , pourquoi tiendriez-vous encore au monde ? » Il la regarde et s'arrête. Durant son discours, le visage de la princesse , tantôt pâle et abattu; tantôt animé et brûlant, avait exprimé les diverses émotions 4e son âme : la honte et la fierté; le repentir et l'amour s'y étaient peints également. Quand l'archevêque eut cessé de parler, elle pencha sa tête dans ses deux mains, et après quelques minutes de recueillement, elle dit: «Mon père, vous savez dans quelle paix profonde j'ai ; passé seize années de ma vie : la dix-septième est à peine écoulée , que toutes les i agitations et les anxiétés que le coeur peut I) connaître ont déchiré le^ien ; c'est au sein de ce trouble que vous m'ordonnez
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le revenir à mes premiers voeux ; ô mon )ère ! ma bouche peut bien les prononcer; mais lisez au fond de mon âme, et 'ovez s'il dépend de moi d'y apportei* le» némes dispositions, — Non , ma fille , elles loivent avoir changé; ce n'est plus une naix de douceur et d'ignorance que vous 3tes appelée à goûter , mais une paix le pénitence et de repenîir. — îlélas ! nterrompit-elle , j'ai tant souffert dans le ïionde qu'il n'est à mes yeux qu'un objet J'cfïroi , et ce n'est pas du jour où mes vœux m'en sépareront sans retour que 'aurai commencé à mourir ; mais , mon oère , daignez m'eniendre; vous verrez quelle promesse me retient encore ; si votre vûix m'en affranchit , tout est fini entre le monde et moi : il m'échappe , il disparaît a mes regards , il me laisse ici ensevelie dans le cercueil , traînant mon cœur , mes souvenirs et ma vie sur la poussière des tombeaux; il me laisse ici, oubliée de toutes les créatures ; car lorsqu'on a disparu a leurs yeux , on est bienlôt effacé de leur esprit.
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Alors MalhiUle commença son récit du jour où Guillaume e'iait parti pour Ce'sarëe; elle lui dit par quelle suite de circonstances difficiles, d'e've'nemens inattendus, par quel enchaînement de promesses enfin elle était arrive'e à la situation où elle se trouvait maintenant. Quand elle eut fini , l'archevêque, qui l'avait e'coute'e avec une profonde attention, et souvent avec attendrissement , lui re'pondit : « Ma fille , si ce livre saci é , qui a été apporte sur la terre par Dieu même, avait toujours e'të votre guide et votre lumière , bien des fautes vous eussent été' épargnées; car quel est le péché contre lequel l'évangile s'élève le plus? l'orgueil : c'est l'orgueil qui vous permit de vous exposer aux fréquentes visites du prince après mon départ de Damielte ; c'est l'orgueil qui, dans la vue d'opérer la conversion de l'infidèle , vous fit prononcer le serment téméraire de n'appartenir qu'à lui ; c'est l'orgueil qui, vous persuadant de faire plus que votre devoir, vous entraîna à donner ce premier rendez- VOUS dans le tombeau de Montmorency :
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ma fille, la simplicité est le véritable caraclère de la loi chrétienne ; contente d'exécuter ce que Dieu lui ordonne, elle ne clierclie point à aller au-delà , et résiste au désir de faire le bien pluiÔL que de Tobtenir par des voies répréhensibles. Il était généreux de vouloir me sauver la vie; mais, ne pouvant y parvenir que par le moyen d'un rendez-vous condamnable , il fallait vous reposer sur Dieu du soin de ma délivrance ; et , ferme dans la roule qu'il vous a tracée, laisser agir sa providence sans vous croire appelée à m'en tenir lieu. Ma fille , j'ai besoin de courage pour vous adresser un pareil reproche ^ car je suis plus touché que je ne puis le dire , en voyant que vous avez fait pour moi ce que le seul amour n'aurait pas obtenu de vous ; mais plus je vous dois de reconnaissance , plus je dois m'acquitter en me montrant ferme et rigoureux envers vos erreurs ; pour me sauver de la mort , vous avez risqué de tomber dans le péché , c'était là une de ces fautes que Torgueil érige en vertus , et que repousse le
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véritable esprit de Dieu ; car il nous apprend que la mort nVsl pas un mal, puisqu'elle nVst que le commencement de la vie , mais que le pèche' est un mal terrible, car il est le commencement de la mort. » Maintenant Malek Adhel vous a fait promettre de ne pas prendre le voile sans son aveu; durant un in^tant, Malek Adhîd a pu disposer de votre sort ; il a pu vous enliaîner avec lui, devenir le maître de votre e'ternilë; et cependant il a renonce à toutes ces terrestres voluptés, les seuls biens quM connaisse , pour vous remettre au Dieu qu'il méconnaît... Quelles étranges choses se passe-t-il donc dans le cœur de cet infidèle r Vous avez contracte' avec lui des obligations immenses que Dieu seul peut acquitter.... Il les acquittera... Si mes yeux ont bien lu dans l'avenir 5 le moment n'est pas loin ; encore quelques jours , et les nations seront e'ionrjées , et un grand exemple s'élèvera au | milieu du monde, et le Nil s'enrichira des fune'railles de la terre , et ces lieux sauvages se réjouiront , et le cœur aveuglé
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sera rempli de la connaissance de l'Éternel , coinnie le fond de la mer des eaux qui la couvrent... (i). Ma fille, c'est assez: jetons un voile sur ce qu'd ne nous est pas permis de voir encore , et prëparezvous 5 en attendant , au j'^ug de celte maison ; car, ou je me trompe fort, ou ce sera là votre dernière demeure. »
MalhilJe obéit ; elle se dépouille de ses somptueux vêicmens pour revêtir l'humble habit des filles du Carmel. Soumise à toutes leurs règles, elle suit tous leurs exercices , subit les mêmes austérités , s'unit aux mêmes prières et ne sépare son cœur de leurs voeux que quand elle les entend demander au Seigneur l'entière destruction des infidèles : dans ce lieu de pénitence où il semble que l'on apprenne à se détacher des tendres pensées, elle sent que tout l'y ramène; si elle mortifie son corps , elle compare à ses souf-
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frances celles du désert, et lesregrelle. quoique plus douloureuses ; si du sein de la paix , de l'union , de l'amour qui régnent dans le monastère , s'e'lève un mouvement de haine , c'est contre Malek Adhel qu'il est dirige', et cette haine qu'on lui porle ne fait qu'accroître sa tendresse : enfin , quand elle se promène dans ce cimetière où vont s'éteindre toutes les espeVances, cest là, que toutes les siennes se raniment et ce n'est qu'au fond des tombeaux que son 03il ose chercher encore l'union que son cœur n'a point cesse de désirer. Mais si tous les objets lui parlent ainsi de Malek Adhel j la reine seule ne lui en parle plus : 5oit queBérengère ait reconnu la force des obstacles qui séparent Mathilde du prince , soit que Tobslination de celui-ci l'ait irritécj ou que , plus docile aux volontés de son époux 5 elle veuille enfin s'y conformer tout» à-fait , elle ne prononce plus le nom que la princesse attend toujours , et feignant de ne comprendre ni sa tristesse ni son silence 3 elle détourne les yeux chaque
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foîs que ceux de Mathilde tentent de l'interroger. Bientôt de noureaux motifs Tiennent appuyer la fermeté de Berengère , et donner des couleurs plus coupables à la faiblesse de sa sœur : on apprend que les chrétiens ont mis le sie'ge devant Cësarëe, qu'ils se pre'parent à livrer l'assaut; mais que la ville, défendue par Maltk Adliel j résistera sans doute, ou ne se rendra qu'après un carnage terrible. A celte nouvelle , la reine , tout à son amour, oublie sa reconnaissance, et ne voit plus dans Malek Adhel qu'un ennemi formidable qui menace les jours de son époux : l'archevêque ne cesse de répéter que , si les croisés sont repoussés des murs de Césarée , cette défaite leur ravit pour toujours l'espoir de rentrer dans Jérusalem. Les religieuses s'effraient, les cloches du couvent s'ébranlent, et les prières recommencent avec une plus ardente ferveur; et Mathilde, l'infortunée Mathilde , toujours baignée de larmes sans savoir pour qui elle pleure , toujours
prosternée au pied des autels sans savoir pour qui elle prie, incertaine de ce qu'elle doit demander, mais assurée qu'elle ne peut rien demander qui ne lui apporta une douleur nouvelle , passe ses jours et ses nuits sans oser adresser un seul vœu à ce Dieu qu'elle implore sans cesse.
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