CHAPITRE XXX
EN entrant chez Richard , l'archevêque le trouva avec le roi de Jerusalena et le duc de Bourgogne , auxquels il parlait avec beaucoup d^action. Aussitôt qu'il aperçut Guillaume , il se tourna de son côlë, et lui dit que Tarme'e française tenait de perdre son chef; que Philippe- Auguste était parti pour l'Europe , en laissant le duc de Bou»gogne pour le remplacer. L'archevêque le savait déjà : le roi de France lui avait confié son secret ; car telle était l'influence de sa haute vertu, que les phis puissans mo-> narques le consultaient toujours dans leurs entreprises , et avaient besoin , pour les croire jusles , qu'il les eût jugées telles. Cependant Richard s'inquiétait du départ de son jeune et brillant rival; il redoutait son ambition , et le soupçonnait d'être capable de profiter de son absence pour porter ses armes en Angleterre. Guillaume repoussa en ces termes un doute
si injurieux à la gloire de Philippe-Auguste : « Avec son courage et son royaume il pourrait beaucoup sans doute , mais il ne voudra jamais rien que de magnanime et de grand; souiiions donc qu'il aille apaiser les troubles sujvenus dans son vaste royaume ; et , au lieu de l'accuser , plaignons-le plutôt de ce qu'il ne verra point Jérusalem. Un nouveau bienfait de la Piovidence semble nous en ouvrir la roule : les deux lions qui la défendaient sont en guerre. Saladin et Maiek Adbel ont cesse' d''érre unis ; leurs armées ont combattu au Caire; celle du Eultan a ëte' battue. Son fière victorieux est venu s'enfermer à Cësaree ; et, si nous en croyons les apparences , ce n'est pas pour défendre cette ville contre nous , mais pour la défendre avec nous contre son frère. » Ces |)aroles causèrent une vive surprise aux deux rois et au duc, et celui-ci s'écria que le moment était venu d'envoyer une ambassade vers Malek Adhel , et, pour le gagner, de lui offrir tel prix qu'il demanderait. Lusignan s'e'-
MATÎIÎLDE. 85
leva virement conire une telle opinion ; ne vovail-on pas que la main de la princesse Malhilde sciait le premier gage qu'il demanclerait ; et ralliance cl\m infiJèle était-elle si importante que , pour Tobtenir, on dut lui sacrifier ce qu'ils avaient déplus précieux ?— Si vous songez que cet infidèle est Malek Adhel , reprit ie duc de Bourgogne , je vous défie d'imaginer rien de plus heureux pour notre cause que de la lui voir défendre; et , quant au saci ifice , si j'ose dire toute ma pensée , je ne crois point que la princesse d'Angleterre en fit un. — Soupçonneriez-vous donc ma sœur d'avoir eu la faiblesse d'aimer un musulman? s'écria Richard d'un ton irrité.— En serait-ce une, sire . lui dit l'archevêque , d'avoir reconnu de grandes vertus da:is Malek Adhel > d'avoir désiré l'attacher à votre parti , en ouvrant ses jeux à la lumière ? et , pour prix d'une si grande conquête , si votre
sœur avait promis sa main — Ma sœar
n'a pas pu la promettre, interrompit Ri-
chai d avec colère ; elle connaît trop ses
in. 4*
devoirs et mes droits pour avoir ose s'engager ; seul je dispose d'elle , et j'en ai disposé : si elle avait persiste dans ses premiers vœux, je ne me serais point placé entre le ciel et elle; mais, puisqu'elle y renonce , Lusignan sera son époux , et je jure qu'elle n'en aura point d'autre. » A ces mots , le duc de Bourgogne osa représenter au roi combien cette résolution pouvait devenir funeste aux chrétiens. «Elle l'est à un tel point, sire, s'écria- t-il, que, si Malek Adhel se convertit et vous demande votre sœur, vous verrez tout le conseil des princes , tout le camp réuni , toute la chrétienté , vous conjurer de consentir à l'alliance la plus utile que la princesse puisse former pour les intérêts de la foi ; et vous n'y résisterez point.— Et pourquoi le roi n'y résisterait-il point ? «'écria vivement Lusignan. ]N'a-t-ii pas auprès de lui des guerriers dont la valeur est égale à celle de Malek Adhel ? et ne peut-on vaincre sans ce musulman ? Ah ! si l'ardeur qui est dans mon âme pouvait animer tout le camp, avec
quel mépris nous rejellerions les secours d'un infidèle , et comme nous lui prou- Terions que nous n'en avons pas besoin! — Lusignan , lui dit l'archevêque d'un ton sévère , n'est-ce donc pas assez de l'idée d'avoir perdu un royaume pour rabattre les enflures de votre cœur , en arrêter toutes les fougues, et vous contenir dans l'humilité'? N'est-ce pas assez d'avoir , pour des intérêts purement humains , e'Ievè dans le camp cette sanglante querelle qui menaçait de ruiner la cause du ciel ? N'est-ce pas assez d'avoir e'ie confirme' dans un titre et dans une dignité que vous ne méritez pas peut-être , puisque vous vous les étiez laissé ravir ? Faut-il que vous forciez le roi d'Angleterre à vous tenir une promesse contraire aux intérêts de la foi , et dont vous seriez étrangement coupable de ne pas le dégager à l'instant même ? — Mon père, s'écria impétueusement Richard , n'ailez-vou^ pas au-delà de ce que vos fonctions vous permettent , et vous appartient-il de vous établir juge entre Lusignan et moi ? — Il
m'appartient , reprit l'archevêque d'un ton grave et imposant, de défendre la religion contre quiconque s'apprête à lui nuire ; il m'appartient de soutenir l'innocence et la faiblesse contre quiconque s'apprête à les opprimer; et, si je ne me suis jamais ëcartë en public du respect qu'on doit aux têtes couronnées , qui sont comme les im.iges de Dieu sur la terre , il m'a[)parlient en particulier de leur parler comme à des Lommes , comme à des hommes malheureusement remplis de faiblesses et d'erreurs , et qui trop souvent mêconïiaisseat et repoussent la voix de ce Dieu qu'ils représentent. Vous , Richard , je vous déclare que si , abusant de votre titre de monarque et de frère , vous tyrannisiez le coeur de la princesse Malhilde, j'oserais la défendre contre vous. Et vous , Lusignan , sil'intëiêt d^uie passion aveugle fermait vos yeux à de plus grands intérêts ; si , contraignant Richard à tenir la promesse que son imprudente amitié vous a don: ée , vous l'obligiez à refuser une alliance qui nous leûdiait la vilie sainte
MATIIILDE. 89
seulement un jour plus tôt , sachez que mon devoir serait de vous déclarer à jamais indigne de la posséder , et que jamais je n'ai trahi mon devoir. » Eu achevant ces mots, Guillaume s'inclina devant les rois et sortir.
^ Que m'importent la temëri'e de son zèle et ses préventions obstinées! s'ëcria Lusignan ; que m'importent et ses vaines menaces et celles du conseil réuni ! tout cela ne m'effraierait i^uère et ne changerait rien à mes ré.oluiions , si j'e'tais assuré des vôtres , dit-il à Richard. » Celui-ci lui répondit avec une sorte d'indignation :
« Est-ce que vous vous mëûez de ma parole ?» En le voyant offense , Lusignan se jeta dans ses bras , et luifîit : «Pardonne à ton frère , plains-le ; juge de son amour par sa faute , et ne le punis pas d'avoir douté de ta foi. — N'en parlons plus , re'pliqua Richard ; d'autres intërêis nous appellent. Maiek Adhel est à Cesarëe ; assurons-nous de ses intentions ; si elles sont telles qu'on nous le dit , s'il est vrai qu'il se soit re'voltë contre Saladin j en faisani
ga MATHILDË.
avancer une partie de nos troupes , elles pourront surveiller nos ennemis, profiter de leur querelle , et ouvrir le chemin def la victoire au reste de Tarme'e.
Le duc de Bourgogne approuva celle re'solution , ^t Lusignan n'ayant pas ose' s'y Opposer, en moins d'une heure le conseil fut assemblé. Richard y parla le premier ; il mit sous les yeux des princes les ëvenemens qui s'étaient passés au Caire et qu'il tenait de la bouche de Guillaume, et ne cacha point l'espérance qu'on avait de pouvoir attirer Malek Adhel dans le parti des chrétiens; il voulait ajouter son opinion à cet égard , mais cela ne lui fut pas possible. L'espérance qu'il venait de donner avait répandu dans le conseil une joie qui avait besoin d'éclater , et ce fut d'un sentiment unanime qu'on s'écria qu'il n'y avait aucun prix dont on ne dût payer l'avantage de gagner un pareil auxiliaire. Les évêques surtout, appuyés par le légat du pape , prétendirent que la conversion de Malek Adhel étant, pour le bien de la chrétienté, d'un intérêt infimment supé-
MATHILDE. gt
rieur à la conquête de plusieurs royaumes, quiconque s'opposerait à ce qu'on satisfît enlièrement aux conditions que ce prince pourrait exiger , serait regarde' conime criminel devant Dieu et devant les hommes.
A ce discours Lusignan se leva avec colère, et répondit qu'il était honteux que des chrétiens semblassent faire dépendre d'un infidèle le gain de la cause sacrée qu'ils défendaient , en consentant à acheter son secours à tout prix. « Et quoi donc I î»''écriait-il , nous fions-nous donc si peu à Dieu et à notre courage , que nous n'osions espérer de victoire si Malek Adhel n'est avec nous ? et sommes-nous tellement dégénëre's , que nous ne puissions compter dans notre arme'e des héros qui le valent? Le brave Montmorency est tombe', il est vrai , mais Richard vit encore ; sï Philippe-Auguste nous abandonne , le valeureux duc de Bour^fO^ne nous demeure.
Et vous , illustre comte de Saint-Paul ; vous, Esmengards d'Asp , noble chef de nnvincible troupe des hospitaliers , vou» qui jamais n'avez reculé devant l'enûemî;
ne rougisscz-voiH pas de voir des cbiëtiens élever la valeur d'un infi.îèle au-dessus de la TÔtre , et accorder à sa protection ce qu'ils refuseraient peal-êlre à votre dévouement? Enfin, je vous le demande à vous tous, jeunes et braves héros qui avez juré de défendre la beauté gémissante aux dépens de vos jours , pour obtenir le singulier avantage d'être commandés par un musulman , soufFrirez-vous que la princesse d'Angleterre lui soit sacrifiée ? » Il ne put achever : de toutes les parties de l'assemblée les princes qui aspiraient à Thymen de Malhilde se levèrent indignés , en s'écriant que jamais ils ne permettraient qu'elle devînt la proie d'un infidèle. Alors l'archevêque de Tyr fit signe qu'il allait parler, et le respect ferma toutes les bouches. « Il me semble , dit-il , que le roi de Jérusalem a mal compris et plus mal interprété les intentions et les désirs du parti qui dans celte assemblée s'est prononcé en faveur de Makk Adhel. A Dieu ne plaise que nous demandions à voir les chrétiens commandis
par un infi'îèle , ni que nous pensions à oiliir un tel ëpoux a l'auguste sœ^r du roi d'Analelene ! mais Mdlck Adhelchiëlien n'est plus un infidèle -, d'ennemi qu'il était il devient le plus ferme appui de notre sainte entieprise; et , élevë par la gloire de son baptême raille fois au-dessus de la oloire de sa naissance , il est dii^ne de toutes les récompenses qu'il soit en notre pouvoir de donner. Cependant, si c'est Thymen delà princesse qu'd demande?....
On s'écrie de toules parts fju'elle ne doit point être sacrifiée. Non sans doute elle ne doit point Pêlre; mais l'avantage de la chrétienté n'est-il pas le prercier vœu de cette vertueuse et chaste princesse? Tout ce que la religion réclamera d'elle, la religion l'obtiendra, et je suis le premier à vouloir que, si Maiek Adhel exige sa ma n , on ne la lui accorde qu'autant qu'elle y donnera un libre consentement. »
Le conseil acquiesça d'une voix unanime à une proposition qui lui [)arut également remplie de justice et de raison; et, dans cette occasion comme dans toute autre,
g4 MATHILDE.
aussitôt que l'archevêque de Tyr eut parle' j
tout le monde se trouva d'accord,
«Maintenant , dit le duc de Bourgogne^ notre premier soin doit être d'envoyer une partie de nos troupes à Cësarëe pour savoir quelles sont les véritables dispositions de Malek Adhel; le second doit être d'élire le chef qui les conduira , et un pareil honneur serait vivement disputé sans doute, s'il était possible , en l'absence de Philippe- Auguste, de le disputer à Richard.»
Il dit, et soudain les acclamations de l'assemblée annoncent l'allégresse qu'inspire cet illustre choix.
Lusignan demande à suivre le roî d'Angleterre â Césarée; mais ses désirs rencontrent la plus forte opposition. On prétend que , pendant l'absence de Richard, le camp pouvant être attaqué par l'armée de Saladin , il faut que Lusignan reste pour le défendre. Guillaume appuie cette opinion , et jamais les chrétiens n'ont pris une détermination contraire aux avis de Guillaume.
Fier et heureux de la marque d'es-
time et de confiance qu'il vient de recevoir des princes croise's , Richard ne veut pas tarder un jour de plus à s'en montrer digne, il annonce que dans peu d'heures il sera déjà loin de Ptole'maïs , et va dans le camp choisir lui-même des soldats qu'il desline à le suivre. Il leur parle 5 leur communique ses projets, exahe la gloire qu'ils recueilleront de la conquête de Ce'saree , et leur fait entrevoir l'espérance d'être soutenus dans celte entreprise par Malek Adhel luimême. Il dit , et toute l'arme'e s'écrie qu'il n'y a plus d'ennemi à combattre , de victoire qui ne soit assure'e, de ville en ëtat de re'sister , si Malek Adhel abandonne les musulmans. A voir la joie qui se répand dans le camp , on dirait que les portes de Jérusalem viennent de s'ouvrir, et que l'empire du Christ ne peut plus tomber , puisque le héros arabe consent à le soutenir. Richard s'étonne de l'impression que produit cette bonne nouvelle ; elle élève si haut la gloire de Malek Adhel que la sienne propre en est blessée, cl
gS MATHILDE.
il ne peut lui pardonner une réputation de vaillance qui éclipse celle qu^ii s'est acquise. Son noble espoir était d'être regardé comme le premier capitaine de son siècle; en lui disputant ce rang , Philippe-Auguste avait mérité son aversion ; ccderait-il à un musulman une prééminence quM ne pouvait accorder au monarque du premier empire chrétien? Les troupes quM va conduire , qu'il vient de choisir, ont montré moins de confiance et de joie de l'avoir pour chef, que de n'avoir plus Malek Adhel pour ennemi. Cette pensée remplit son cœur d'une amère jalousie; et de ce jour, les sermens que l'amitié lui avait fait prêter à Lusignan furent scellés par sa haine pour Milek Adhcl. Le cœur ulcéré, il rentre dans sa tente pour prendre ses armes. Tandis que la tendre Bérengère les attache elle-même en les mouillant de larmes, il laisse échapper des paroles menaçantes contre Malek Adhel. La reine suppose que ce courroux naît de l'inquiétude d'être vaincu parle prince, et , en s'efTorçant de Je rassurer elle l'irrite davantage,; elle lui
retrace tous les bienfaits de ce he'ros; elle lui peint tous les avantages attaches à l'espoir de le voir passer dans le parti des chrétiens; elle lui dit enfin que, lors même qu'il demeurerait fidèle a Saladin , qu'il serait victorieux, elle serait sans inquie'tude , car il a promis de respecter les jours de son ëpoux. A ce mot le roi fit un geste de colère et de dédain : être me'nage' par Malek Adhel lui semblait la plus mortelle injure; et, ne pouvant arrêter la fougue de son ressentiment, il repondit à la reine que, si jamais il lui entendait dire un mot en faveur du prince, il croirait qu'elle n'a pas e'të impunément auprès de lui.
Eperdue de ce qu'elle entendait , Be'rengère ne trouva pas de paroles pour se justifier d'un pareil soupçon; et Richard, honteux d'avoir ose' Tèiever , mais trop irrite' pour s'en repentir, passa dans l'appartement de Mathilde, portant dans son âme le regret d'un tort qui était pour lui un nouveau sujet de haïr Malek AdheL Il trouva sa sœur à genoux devant son prie-dieu , plongée dans de pieuses me-
dilations; elle leva la lêie lorsqu'il enlra, et tressaillit à la vue de ce guerrier tout armé , qu'elle ne reconnut pas d'abord. Le roi s'arrêla debout à quelques pas d'elle , d'un air sombre , et lui dit : «f Ma sœur, je pars à l'instant pour Cesarée , je vais surprendre ceMe ville , m'en emparer peut-être; on dit que le prince qui la défend est dispose à nous seconder; on dit, et c'est par vous sans doute que l'arcbevêque de Tyr l'a appris , que déjà au Caire il a levé l'étendard de la révolte contre Saladin. Je ne considère point si celte conduite est approuvée par rhonneur , et si la religion doit s'enorgueillir d'une conquête qu'elle doit à l'amour et qu^elle n'obtient que par un parjure; je ne considère point de quel ceil vous recevriez les vœux d'un prince qui ne pourrait s'unir à vous et à notre foi qu'en violant les lois du sani» et delà patrie : tout ceci m'importe peu; les seuls objets dignes de m'occuper sont le tiiomphe de la croix et la fidélité de mes sermens. J'ai promis de rendre Jérusalem aux chré»
tiens, je la leur rendrai; j'ai promisa Lusignan de vous faire monter sur son trône, tous y monterez : ici je ne consulte ni ne veux connaître votre penchant; les elles des rois n'en ont point; les volontés de leur famille et PintërêL de leur patrie règlent seuls leur destinée. — Sire, interrompit la vierge d'une voix tremblante, et mes vœux, et mon cloître ? — Il ne peut plus être question de cloître maintenant . s'écria-t-il vivement ; une beauté aussi célèbre a perdu le droit de se vouer à l'obscurité, et la splendeur d'un trône pourra à peine égaler l'éclat de votre nom; celui de Jérusalem vous attend; la conquête de Césarée nous en ouvrira la route. Si Malek Adhel nous aide à l'aplanir, j'accepterai son secours; snais si votre main est le prix qu'il y met , souvenez-vous bien que, lors môme que le conseil des croisés vous en^a^erait à l'accepter , votre frère vous le défend. Une teile conversion ne peut être reg-. pectable qu'autant qu'elle serait pure et iiéâiûljére^^ée ; &i ce prince est vraiment
chrétien , il n'a pas besoin de re'compense; s'il ne Test pas, voulez-vous être à lui? Que ce soit donc sans condition qu'il nous aide à reconquérir Jérusalem , sinon qu^il demeure dans ses erreurs; nous saurons vaincre sans lui : c'est les armes à la main que je combattrai son aveuglement; heureux, en lui donnant la mort , de délivrer les chrétiens de leur plus grand ennemi , et d'estimer assez ma sœur pour être sûr qu'attachée comme elle Test à sa foi , elle renoncera sans peine à un infidèle ! »
En achevant ces mots , il regarda Mathilde d'un air plus doux , et sortit sans attendre sa ré[)onse. L'infortunée, restée seule , pleure et se détourne en frémissant d'un avenir où elle pourrait rencontrer l'affreuse image de son frère plongeant le fer mortel dans le sein de Maltk Adhel, de ce héros qui, à cause d'elle , n'oserait peut-êire se défendre. Bientôt , au bruit des trompettes et des timbales qui annoncent le départ de l'armée , ses gémissemens out redoublé. Le pieux Guillaume ,
M ATHILDE. loi
dont la charité entend de loin les pleurs des malheureux, a devine' sa douleur, et vient la soulager; en le voyant , elle élève les bras vers le ciel , et s'écrie : « Mon pève ! ô mon père ! » et elle s'ariéte honteuse d'un amour dont l'excès la fait rousir , et qui , loin de s'affaiblir par les obstacles , semble s'augmenter avec eux. Guillaume voit son désespoir; et, tout en le blâmant , il songe plus encore à le calmer ; il lai dit que, si Malek Adhel demeure dans ses erreurs , il faudra renoDcer à lui ; mais il lui dit plus souvent que s'il se convertit , elle pourra l'aimer,, Trop pieux pour ne pas lui adresser des reproches sur Timprudence de sa tendresse, il ne peut que la plaindre quand elle s'accuse , se repent et demande elle-même à Dieu de remplir toute son âme; mais en vain la religion y reprend son empire ; elle ne peut y détruire celui de l'amour , et le combat devient plus teriible. D'une voix timide , la triste victime révèle toutes ses douleurs , et l'archevêque ému à la vue des plaies sanglantes de ce coeur déchir« in. 5
oublie qu^elle est coupable pour lui donner des consolations et des larmes ; il parle le premier de la conversion de Malèk Adhel. Malbilde lui dit les ordres de son frère , ces ordres cruels qui ne lui laissent pas Pespe'rance d'être beureuse , lors même que Dieu aurait toucbëlecœur du prince. L'arcbevêque jette un voile sur toutes ces paroles de l'amour; il n'ëcoute que celles qui intéressent la religion et que la religion purifie , et les résolutions de Ricbard sont l'objet de plus d'un entretien avec Malbilde; il lui promet de tout tenter pour les cbanger. « Le le'gat du pape et moi n'épargnerons rien , ditil, pour persuader à votre fière qu'il serait responsable de tout le sang chre'tien que son refus pourrait faire couler : sans doute il serait plus bonorable pour Malek Adbel , qu'une passion bumaine ne déterminât pas sa foi ; mais quelles que soient les voies dont Dieu se serve pour ramener les infidèles à lui , nous devons les adopter et les soutenir. » Ainsi les proin^sses de Guillaume raniment les espe'^
MATHILDE. io3
rances de Malhilde; et en le voyant cba-^ que jour lever vers le ciel ses mains ve'nërâbles pour lui demander la conversion du he'ros , elle ose tout attendre de ses prières; et, le cœur plein de reconnaissance, elle se demande comment elle a pu faire si long-temps ses peines à celui qui en est devenu le seul consolateur. Elle renonce au monde , ne paraît plus à la cour, et ne préfère à sa solitude que les momens où Guillaume consent à l'entendre; alors même elle ne lui parle pas de son amour, mais de ses espe'rances : la se've'rilë du prélat ne se prêterait pas aux tendres confidences , mais sa religion accueille avec joie tout ce qui peut l'induire à croire qu'un grand miracle se pre'pare, et sa charité s'enflamme à l'idée de conquérir un nouvel enfant à l'église. Maihilde lui dit quelquefois : « Mon père , Malek Adhel n'a jamais ressemblé aux autres mahométans , qui tous méprisent et outragent les chréiiens : vous avez été témoin vous-même de la bonté avec laquelle il les traite ; s'il ne croit point au nom sacré du
I04 MATHÎLDE.
Clîiist, (lu moins il Je i especle , et jamais ^a bouche n'a prononce un mot qui ait pu scandaliser ma foi.,. Ah! sans doute, c'est bien plus par attachement pour son Lève que pour Mahomet qu'il a jusqu'à ce jour repousse le baptême... S'il pensait que ma croyance fut fausse ou dangereuse, ii'Ciurait-il pas tenté de me l'arraclier ; que de fois , au contraire , et dans les momens où ma religion repoussait le plus sou amour, il a paru étonne de sa sainteté' ^ <Je sa puissance ! enfin , si nous étions morts au désert , il serait mort chrétien... 0 mon père ! Il est prêt à vous entendre, prêt à vous croire , et peut-être ne faut-il que quelques-unes de vos instructions pour que la lumière de vérité touche son cœur el lui arrive de toutes parts. »
C'est ainsi que sans artifice , et entraînée par le besoin de croire ce qu'elle désirait, l'innocente Malhilde remettait sans cesse sous les yeux de l'archevêque les raisons qui pouvaient encourager ses dispositions en faveur de Malek Adhel , et (ionner plus de force à ses prières, en
MATHILDE. io5
lui donnant plus de foi en leur succès. Guillaume , dont rimaginalion était ardente elle cœur brûlant , aimait Dieu avec une vivacité d'autant plus passionnée , que la paifaite austérité de ses mœurs ne lui avait jamais permis d'aimer un autre objet; Guillaume trouvait dans son ame tant de foi, de cbarité et d'amour, qu'il devait bien y trouver aussi Tespérance.
Plein de ce zèle qui compte pour rien le travail , et entreprend au-delà de ses forces, il ne doutait point qu'un jour il Ile fût appelé à la gloire de conférer l'aususle sacrement du baptême au plus grand héros du monde; et, pour consommer cette oeuvre de miséricorde, s'il n'avait fallu donner que sa vie , Guillaume n'aurait pas hésité.
Cependant les jours s'écoulent , et nulle nouvelle de Richard n'arrive à Ptolémaïs; le même silence enveloppe le sort de Malek Adhel : en vain Mathilde , bravant sa timidité ordinaire , muUiplie des questions qui font presque deviner son secret; elle demeure toujours dans celte iguo-
icG MATIIILDE.
rance qui , pour les âmes vives et tendres , est le pire des lourraens , parce que , permettant de tout supposer , elle permet aussi de tout craindre. Souvent on la surprend au pied des autels , à genoux sur le marbre , abîmée dans un profond recueillement, ne voyant rien, n'entendant rien de ce qui se passe autour d'elle : nul alors n'ose Pinlerrompre , si ce n'est rarchevêqne, qui, la connaissant bien, s'approche d'elle et lui dit : <ç Ma fille, ma fille , quelle pense'e vous occupe donc si long-temps et si entièrement ?
Songez-y bien; si, semblable aux successeurs d'Aaron , vous portez dans le tabernacle un feu étranger ; si c'est le seul amour humain qui vous y conduit et vous y relienl; si , bien loin d'y captiver vos souvenirs , vous leur donnez toute licence, ma fille, vous êtes toujours une victime , non plus de la miséricorde , mais de la colère et de la vengeance de Dieu. i>