‹ MathildeChapitre 5 sur 35 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

« Ma sœar , lorsque le jour des fune'railles du grand Monlmorency je vous vis revêtir une robe de deuil , j'applaudis à votre conduite , et je vous approuvai d'honorer ainsi publiqueQ:ient la me'moire de votre libe'rateur ; mais, si vous prolongiez plus long-temps ces marques de trislesse , on pourrait croire qu'il y a plus que de la reconnaissance dans vos regrets. — Si on doil le supposer, sire , r?prit-elle , je vais les (juitter aujourd'hui , et reprendre mes humbles habits. — Non , ce ne sont pas ceux-là que vous devez reprendre , interrompit-il vivement , et le moment est venu de m'expliquer avec vous sur ce point.

» Depuis votre arrivée dans le camp j'ai remarqué que vous vous montriez dans le monde sans re'pugnance, et que même vous sembliez un peu liégliger les pieux exercices qui vous occupai^^nt constamment auliefois : ce cbaDgement , je Ta-

M AT H IL DE. 6g

voue, m'a donne l'espérance de vous voir renoncer à vos vœux; non que je ne respec'e Téiat où vous vouliez vous consacrer , mais les vertus d'une fille de votre rang doivent briller sur un plus ^rand théâtre, et vos destinées vous appellent bien plus au trône qu'à la retraite. Je vois ici une fojle de princes s'empresser autour de vous; votie main est l'objet de tor.s les \œux. Parmi eux le roi de Jérusalem est au premier ran^ ; mais ni son mérite , ni Tamitië qui m'unit à lui , ne semblent vous loncber , et votre indifférence e^t égale pour tous. Je sais qu'a Damictle votre fierté ne s'est pas démentie; Tarcbevéque et la reine m'ont dit tous deux que les rares et brillantes qualités du prince Adbel ne vous avaient pas empécbé de rejeter ses vœux avec le plus f* oid dédjin : votre cœur est-il donc inaccessible , ma >œjr , et ne pouvez vous rien aimer ? — Hé 1 quoi , reprit Matbilde en rougissant , votre majesté me reprocbe mon indifférence ? Aurait-elle donc approuvé que j'eusse été sensible à Tamour d'un musulman ? — Si le

mérite du frère de Saladin avait fait quelque impression sur vous , reprit gravement Richard , j'en aurais ële' peu surpris , et faiblement afflige : certain que votre raison et votre pielé auraient facilement triomphe d'un pareil penchant , j'aurais pu espérer que , si un infidèle avait réussi à toucher voire cœur , un prince chrétien honore de mon amilië , présente, recommande' par moi , y réussirait bien mieux encore. — Et peut-être vos espérances auraient-elles ële' dëçueg , rëpondit Malhilde avec un peu d'ëmolion : je ne sais quel est le sort que le ciel me i ëserve ; mais , s'il était possible que je fisse jamais un choix, ce serait bien en vain qu'on tenterait de me le faire oublier; je n'ai pas un coeur qui puisse aimer deux fois.— wSi vous fûtes douëe de tant de constance , répliqua le roi en souriant , je dois rendre grâces au ciel de votre indlffërence pour Malek Adhel ; car assurément , quelle que soit ma tendresse pour vous, j'aimerais mieux vous voir privée de vie qu'éprise de ce musulman. Mais parlez-moi

avec sîncëriië, ma sœur : est-il vrai que, parmi les princes et les chevaliers qui vous entourent , nul ne vous a paru assez aimable pour vous donner le dësir de renoncer au cloître ? — ]Non, repartit Mathilde, aucun n^a produit cet effet. — Ainsi, vous persistez toujours dans le dessein de vous consacrer à Dieu? » A cette question, le front de la princesse se couvrit de la plus vive rougeur; elle baissa les jeux et se tut. « Vous ne re'pondez rien , Mathilde , et semblez interdite : si ce n'est point votre vocation à la vie religieuse qui vous éloigne dePhyménëe, quel peut être votre motif? » Pour toute réponse, sa sœur essuya en silence quelques larmes furtives qui s'^ëchappaient maigre elle. Alors le roi ajouta : « Je vois qu'un ëtrange secret pèse sur votre cœur ; je n'en demande point Taveu de votre bouche ; je respecte la pudeur d'une vierge; mais accoutume à vous ouvrir sans rëserve au saint archevêque qui nous ëcoute , je suppose qu'il sait déjà quel sentiment vous agite, et je vous prie de lui permettre de m'en ins-

Iruire. — Depuis le reloiir de son altesse , sire , reprit gravement Guillaume , elle n'a pas daigne' m'appeler une seule fois auprès d'elle , et ses dispositions intérieures ne me sont pas mieux connues qu'à votre majesté'.— Qu'eut ends-je ? s'ëcria Richard avec surprise; après son long exil parmi les infidèles, la pieuse Mathilde n'a eu rien à vous dire; son premier soin en arrivant ici, n'a pas e'ie de se mettre en e'ial de recevoir le pain de vie? elle qui jadis se croyait coupable de passer une semaine sans se faire absoudre de fautes dont un ange n'aurait pas rougi. — La pi incesse, depuis son retour, répondiî le piélat, a assiste régulièrement à toutes nos cëre'monies; mais elle n'a participe a aucune. —Puis-je croire ce que vous me dites? in-^ terromp t le roi; quelle peut donc être là cause d'un si grand changement? Vous vous taisez toujours, Mathilde , et vos regards, pleins de confusion, n'o>ent se lever sur moi; mais cette honte niême et ces larmes qui coulent sur vos joues m'apprennent que le moment du repentir est

venu, et que vous ne garderez pas pfus long-lemps un silence qui , en se prolongeant, pourrait me faire concevoir d'étranges soupçons. Je vous laisse avec le pieux Guillaume; parlez-lui, ma sœur; et puisse-t-il ne lien entendre qui altère la tendresse que je vous ai toujours témoignée, et me fasse repentir du consentement que j'ai donné à votre voyage en Palestine. » Ces derniers mots furent prononcés d'un ton si sévère , que Malhilde en fut consternée. Béiengère voulut s'approcher d'elle pour la consoler, mais Eichard ne le permit pas; et, emmenant la reine avec lui, il laissa rarchevêque de Tvr tête à lête avec Malhilde.

A peine furent-ils seuls, (|ue d'une voix tremblante, et les regards attachés vers la terre, elle lui dit : « Je ne sais , mon père, queh soupçons le roi a conçus; je ne sais si vous les partagez aussi.... — Ma fille, interrompit Guillaume, que prétendez-vous par ces mots? iN'est-ce pas assez de vous taire , chercheriez-vous à me tromper, mais nVspérez pas y réussir; je vous

connais, j'ai lu dans ce cœur plein de faiblesses , dans ce cœur que vous ne me ierrneriez pas si je ne devais rien y trouver de coupable; dans ce cœur qui a oublie son Dieu pour se livrera un idolâtre. — Mon père, lui dit Mathilde avec un grand trouble , cet idolâtre est celui qui a rendu la reine à son ëpoux , qui a brise' mes chaînes elles vô'res , et dont les vertus , admirées de tout l'Orient , Tout été souvent aussi des chrétiens et de vous-même, — Oui, ma fille, je sais tout cela, répondit Farche- Teque; je sais quel est Malek Adhel, et à quelle terrible épreuve je vous ai laissée exposée : sans doute pour y résister il fallait une haute vertu , je vous en crus capable : chaque jour j'adressais mes prières pour vous à TEternel , et j'espérais ne vous revoir que pour bénir votre glorieux triomphe.... Dieu n'a pas voulu me donner une si grande joie; vous voyez, ma fille , les larmes que me coule mon erreur ; elles ne tariront pas. — 0 mon père! s'écria la princesse, émue au dernier point des pleurs qu'elle voyait couler

avec abondance sur le visage ve'ne'rable de rarchevêque , vos paroles me per-p cent Tâme ; sans doute je fus coupable, mais si vous saviez à quelles étranges extre'mite's j'ai été réduite; si vous connaissiez les dangers auxquels Malek Adhel m'a arracliiîe , et les sacrifices qu'il m'a faits, peut-êîre la pitié succèderait-elle au mépris. — Je ne vous mépiise point, ma fille , car je sais que l'Éternel n'appelle pas toutes ses créatures à la victoire, mais il ouvre a toutes la voie du repentir. Si vous avez été comme ceux qui ne croient que pour un temps , et qui se retirent aussitôt que Theure de la tentation est arrivée, détestez votre faiblesse; pénétrée d'une vive douleur, revenez tout à Dieu ; votre coeur , enflé par Torage des passions , se calmera dans son sein , et c'est là seulement qu'il trouvera la paix qu'il chercberait en vain dans l'amour des créatures. » Matbil Je se mit à cenoux devant l'arcbevêque , et cachant dans ses deux mains son visage baigné de larmes, et paraissant couverte de bonté , elle dit

à Guillaume : « Mon père , daignez m'entendre; il est temps que le terrible secret qui me tue sV'panclie dans votre sein.... Mais de quels termes me servirai-je pour un pareil aveu ? comment vous dire qu'une promesse solennellement jurée , des nœuds secrets , le devoir même , me lient à Malek Adhel ? » Elle dit , et penche son front humilie sur les genoux de l'archevêque.

«Mon Dieu, s'ëcrie-t-il , (pelle amertume réserviez-vous à ma vieillesse? Celle fière et chaste Maihilde; cette vieige, le modèle des vierges , a ète' la proie d'un musulman — Mon père, que ditesvous ? interrompit vivement la princesse; je ne suis point si coupuble que votre soupçon ne puisse m'olFenser encore :

dans Timmensife' du désert où j'avais éié abandonnée avec Malek Adhel, cù il ve« nait de me saciifier sa vie, où je demeurais seule avec lui , j'ai aime' , j'ai promis, voilà tous mes crimes; mon père, je ne croyais plus voir la terre des vivans , la mort planait sur ma tête, Malek Adhel expirait près de moi : en

lui donnant le nom d'ëpoux , il consentait à prendre celai de chrelien, à me suivre devant le trône de rÉternel... — Dieu puissant, confiitnez mon espoir, s'écrie Guillaume avec un accent eleve' : ma fille, vous pouvez rei:;arder encore le ciel sans rougir. — iilon père , je le crois , répondit la princesse en baissant les yeux. — Tombez à genoux , ma fille , interrompit une seconde fois i'archevêcfue , et adorez la bonlë qui voas a sauvée. » Mathilde se prosterna , bénissant Dieu sans doute , mais bénissant aussi Malek Adhel ; cac c'était autant à son respect qu'elle crovait devoir son salut qu'à la force dont TÉternel Tavait armée : cependant il y avait dans ce sentiment quelque cbose de trop tendre pour oser le faire paraître devant Tarcbevéque , et sortir des lèvres d'une vierge; il resta donc tout entier dans son cœur, sans que sa pudeur même lui permît de regarder de trop près tout Tamour qu'il renfermait.

Après un moment de silence, Guillaume lui dit : «Ma Fiile , rèpëlez-moi ces paroles lir. 4

extraordinaires : Malek Adhel a pris le nom de chrétien ? — Au moment où il lôroyait mourir, mon père. — Et en revenant à la vie , il a abandonné la lumière ? *— Si vous eussiez élé auprès de lui, mon père; si votre éloquence lui eût ouvert la source des divines clartés; s'il eût pu croire i]ue la foi du Ghiist ne l'obligeait pas à trahir sa patrie... Mais moi , timide , ignorante, que pouvais-je lui dire ? Faible roseau 9 m^appartenait-il de vouloir édifier un si grand ouvrage ? Cependant rÉter-snel le sait , combien l'espoir d'en faire un chrétien a eu de séduction pour mon cœur , et a donné de force à ma tendresse. — Si par mes soins je voyais jamais la parole de vie descendre et germer dans l'âme de ce prince , s'écr la Guillaume , je ne de-*manderais pas d'autre gloire à Dieu , ni d'autre bien , que de bénir votre hymen et de mourir. — Mon père, dit-elle alors avec une touchante confusion , si Malek Adhel était chrétien , vous me permettriez donc àe l'aimer ?— Je vous le permettrais sans doute, répliqua-t-il arec yéhéajence, et

j'emploierais tout mon zèle à engager Richaid à vous le permettre aussi. — Et pourquoi faudrait-il tout votre zèle pour Ty engager ? mon frère n'est l'ennemi que de l'erreur , et non de la personne de Malek Adhel. — Ce prince a élë souvent l'objet de l'admiration du loi; mais, fût-il chre'iien , peut-être hèsilerait-ii à lui promettre votre main , car il l'a presque engage'e... — Il l'a engagée ! intenorapit vivement la princesse ; puis elle continua avec ce calme que donne la confiance : Mon père , celte téméraire promesse m'inquiète peu , mon cœur n'appartient qu'a moi , nul n'a le droit d'ea disposer , et je jure qu'il ne sera jamais qu'à Dieu ou à Mdlek Adbel. Si Diea parle , j'obéirai ; mais je n'obe'irai qu'à lui; lui seul peut m'arracber au be'ros à qui je dois tout; les bommes ne le pourront ja« mais.» L'arcbevéque la regarda d'un air surpris 5 car son accent avait un caractère de tranquillité et d'assurance , qui prouvait une force de résolution dont il ne l'aurait pas crue capable ; cependant , en se soa<

eo MATHILDE.

venant dans quelle position elle avait re'siste à Malek Adhel, il songea qu'il devait y avoir dans celle âme de grands moyens de re'sislance , et qu'ayant a opposer aux évënemens, aux choses et aux hommes le même courage qui Pavait défendue contre l'amour , on devait s'altendre à la trouver inébranlable. Après une longue pause, Guillaume lui dit : «Ma fille, avec le cœur que vous portez et le ca^ raclère de Richard , si Malek Adhel ne se convertit pas , l'avenir vous apportera de grands malheurs. — Il m'en apportera un bien terrible sans doute , rep»it-elle, s'il ne se converlit pas : hors celui-là , qui le perdrait à jamais , je puis supporter tous les autres. — Mon enfant , lui dit l'archevêque avec cette charité' enflammée qui faisait son caractère distinclif, et vers laquelle il avait tourné toute la vivacité de ses passions, si dans la sincérité de votre âme vous croyez pouvoir former quelque espérance sur la conversion de ce pi ince ne t.rrdez pas à me le dire ; j'irai , à travers tous les obstacles, consommer ce grand

ouvrage.— Mon père , il est vrai que Malek Adbel a refuse' de me suivre ici 3 mais, quand je me suis se'parée de lui au Caire Saladin le menaçait , et il e'tait décide à le combattre. — Malek Adhel combattre contre Saladin ! s'ëcria l'archevêque : ô miracle inattendu ! ô Providence ! ce sont la de les coups. — Mon père, il était décide à le combattre , continua la princesse , et je sais qu'jl Pa combattu , quM en a été vainqueur, et que maintenant il e^l à Césarée. — Ma fille, reprit rarcbevêque, un jour vous me direz quelle* est l'invincible puissance qui vous instruit de son sort , et depuis quand cette étrange nouvelle est parvenue jusqu'à vous : aujourd'hui je vais me hâter d''aller la révéler à nos chefs , elle peut être utile à leurs armes. Assez et liop long-temps nos ennemis ont profilé de nos divisions , il est juste que nous profitions des leurs. — Allezvous tout découvrir au roi ? lui demanda Mathilde émue ; me faudra-t-il rougir à ses yeux d'un sentiment qu'il désapprouvera sans doute? Cependant, mon pèie;

8t MATHILDE. '

61 VOUS jugez que j'ai roerilë celle honle , je consens à la subir. —Non, ma fille , vous n'en méritez point , repartit Guillaume en la regarflant avec attendrissement : si vous avez eu quelques faiblesses , vous avez remporte de grandes victoires, et la puissance de Dieu est forte dans votre cœur; je vous montrerai à Ricnard telle que vous êtes , telle que vous serez toujours ; il saura que , touchée par les vertus d'un grand prince, reconnaissante des dangers dont il vous a sauvée, sensible surtout à l'espoir de le convertir à la vraie foi , vous vous êtes livrée à un sentiment de préférence; mais à un sentiment tel , que la vertu n'en rougit point , que la dignité de votre sexe n'en est point blessée , et que la religion pourrait toujours en triompher. »

Il dit; et, quittant aussiiôt l'appartement de la princesse , il se rendit auprès du roi.

Page 1