‹ Mathilde, ou, Les anglais en Italie (volume 2)Chapitre 62 sur 90 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

foyers : « tire après lui une chaîne de plus en plus pesante (*) ».

Lorsqu'on revoit les lieux où Ton a passé sa jeunesse , quelque âge qu'on ait , et dans quelque position qu'on soit , on éprouve un plaisir jusqu'alors inconnu. Mais comme toutes les passions humaines, bien qu'elles soient également innées dans le cœur de tous les hommes, leur développement, plus ou moins grand , dépend des habitudes de chacun ; et leur accroissement est proportionné au charme que lui prête l'imagination par laquelle elles exercent leur influence.

(*) « And drags at each remove a lengthening (Golmmith's Travbller.) [chain.»]

L'ingénieux Gall pourra peiu-elre tionver la bosse ou la proéminence du vol aussi prononcée sur le crâne du vagabond , que sur celui du grand seigneur. Pour l'un , son impulsion le conduira d'une manière irrésistible au crime et à la potence 5 quant à l'autre , elle pourra seulement contribuer adonner quelque soupçon sur sa probité à une table de jeu , ou à étouffer la publicité, s'il a commis de grandes erreurs, comme homme d'état.

Il en est ainsi de cet attrait univer* sel que nous ressentons pour nos Pénates , et nos impressions sont plus ou moins profondes, suivant la por sition où nous nous trouvons. Le Jeune malelor, qui poursuit son clie-

CHAPITKE y. 1^5

îiiiii pour s G rendre à la maiisarùe qu'il habile dans Waping (*), ne pourrait se former qu'une faible idée de la vive éniolion qu'^éprouva lord Ormsby , lorsqu'il rentra dans le magnifique domaine où il était né.

Une foret d'arbres séculaires, qui semblaient être les rois de ces beaux ombrages^ et de jeunes arbrisseaux , dans toute la fraîcheur de leur feuillage printannior, s'empressaient à i'envi, en étendant leurs branches mobiles , de fêter le relour de leur seigneur et maître.

L'œU enchanté , après avoir percé

(*) Wapping, où logent en général les matelots, il est situé au bord de la Tamise près la tour

de Londres.

( Note du Traducteur. )

à travers des bois et des rochers qui paraissaient inaccessibles , se reposait sur des pelouses de verdure.

Le ruisseau s'élançant avec rapidité du haut de la montagne ^ semblait se calmer en s'apprechant de Thabitation de son maître 5 et ses eaux, en se répandant, formaient un lac étendu.

Les rayons du soleil couchant brillaient à travers chaque branche , se réfléchissaient sur la surface de Ponde , et paraissaient fêter le retour de notre héros , par une illumination naturelle, auprès de laquelle, celles qui sont commandées pour des fêtes particuUères , ou pour célébrer une victoire, auraient été tristes et mesquines. Ce fut ainsi que lord Ormsby revit, pour la première

ChLAPITRE V. 127

fois , le château de ses pères , depuis qu'il en était devenu possesseur.

Que les propriétaires intéressés se plaignent tant qu'ils voudront de la dépréciation de leur domaine j le plus riche agioteur ne pourra jamais donner, à des choses sans valeur réelle, l'apparence d'une belle habitation , ni un nom qui en impose. Le noble orgueil , que nous cause la possession héréditaire d'une belle terre , est un sentiment qu'une richesse acquise, en jouant sur les fonds , ne pourra nous inspirer. Le vieux château de nos pères est un ami qu'aucune négligence ne pourra changer , une maîtresse dont les charmes augmentent avec l'âge. L'absence refroidit, le caprice éloigne tous nos autres compa-

gnoDS, même pendant la jeunesse; et si la vieillesse vient les saisir, ils deviennent anssi fâcheux que nousmêmes, ou bien la mort vient nous les ravir. Mais cette habitation de nos pères, cette seconde mère, que la Providence nous a laissée , nous reçoit , à notre retour , le dernier jour comme le premier, avec toute la fraîcheur d'affection qu'elle nous témoignait jadis; les traces qu^y ont laissées notre jeune imagination , n'obt été ni négligées, ni détruites, mais conservées tellesqu'elles étaient, ou pevit-ctre ayant acquis une nouvelle valeur pendant noire absence.

L'homme d'état, qui méprise tous les autres liens domestiques , ne peut résister au pouvoir de cet attachement

Page 1