REGNIER PEINTRE DE MŒURS
Toute son originalité est donc dans la peinture mœurs et surtout de celle 'il a sous les
yeux. En dehors de là, il n'invente rien, ne c rien; ses idées sont vagues et banales. Mais il a l'avantage d'avoir vu le monde de bonne heure, de s'être heurté aux hommes, depuis les courtisans jusqu'aux gens du peuple. Une vision nette et préest restée dans son esprit de ce Paris où Ton voyait, à la fin du XVIe siècle, la politesse castillane couvrir la grossièreté des mœurs. Toutes les classes de la société défilent donc dans ses Satires avec une puissance de relief, une vie intense et débordante : ce sont les petits maîtres, les marjolleis, comme Régnier les appelle, ces ■ mignons du siècle. « qui croient tout permis :
Pourvu qu'on soit morgant, qu'on bride sa moustache, Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand pannache, Qu'on parle baragouyn et qu'on suive le vent...
Ce sont Les médecins qu'on voit << vendre leur caquet
Ou bien tastant le puulx, le ventre et la poitrine
former une ordonnance
D'un rechape s'il peut, puis d'une révérence.
[refaire l'honneste et quand viendrait au point Dire en serrant la main Dame il n'en fallait pi
Ce sont encore les pédants qui traversent cette galerie vivante, <r marchant pedetentim », les pi
crottes et toujours affames qui
... sans souliers, ceinture, ny cordon L'œil farouche et troublé ibandon,
Vous viennent
Que de silhouettes se détachent ainsi, claires et vives, au point de donner, rien que par un trait phvsique, bien observe et bien rendu, l'impression d'un détail moral ! Boileau, qui s'y connaissait, a parfaitement compris que Régnier avait au plus haut point l'art de voir et de peindre lorsqu'il a écrit dans ses Réflexions sur Longin : « Le célèbre Régnier est le poète français qui, du consentement de tout le monde, a le mieux connu avant Molière les mœurs et les caractères de la nature humaine. » Aucun trait, aucune nuance de tempérament ou de profession n'a échappé, en effet, à son observation incisive et pénétrante. Cet esprit d'observation est si développé chez Régnier, qu'il le porte jusque dans les moindres détails extérieurs, jusque dans le pittoresque du cadre où s'agitent et grouillent ses personnages. Tantôt c'est un rude proverbe populaire qui lui monte aux lèvres, pour caractériser une physionomie difforme et bouffonne :
Ses yeux, bordés Je rouge, esgarez, sembloient estre L'un à Montmartre et l'autre au chasteau de Bic
tantôt c'est une b; îlaisienne,