‹ Mathurin RégnierChapitre 5 sur 9 · L'INSPIRATION CHEZ REGNIER · texte numérisé non relu

L'INSPIRATION CHEZ REGNIER

11 v a dans Régnier un moraliste, un satirique et un peintre qui se confondent: et cependant, à decertains moments, on pourrait dire qu'il est un moraliste plus encore qu'un auteur de satires. 11 ne s'attaque pas. comme le fera plus tard Boileau, à des hommes de son temps , à des personnages vivants. Son inspiration est plus générale, car ce sont des caractères généraux, des types qu'il met en scène. Son Fâcheux, son Pédant, son Usurier, son Bavard, son Hypocrite, n'appartiennent pas plus au XVIe siècle qu'à tout autre, en apparence. du moins. Régnier lui-même a voulu qu'il en fût ainsi. 11 vit en effet à une époque où l'on a c toute polémique violente. C'est le temps de Henri IV; les esprits sont pacifiés, on a soif de calme et d'apaisement. Un retardataire comme d'Aubigné aura seul l'audace de ces attaques personnelles auxquelles tous ont renoncé.

A vrai dire, en effet, si Régnier avait brûlé de flageller les vices de ses contemporains, il eût produit au jour ses satires plus tôt qu'il ne l'a fait. Or, la première qu'il jugea digne de la publicité fut composée quand il avait près de trente ans Jusque-

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là. cédant à ce qu'il appelait son ver-coquin, il s'était constamment adonné à la poésie; mais il s'était bien garde de rien faire paraître, tant qu'il ne s'était pas senti maître de sa plume et de son inspiration.

11 voulait, en effet, faire de la satire à la façon antique, en imitant Horace et Juvénal. Mais là ne se bornait pas son ambition. Nos vieux auteurs lui étaient familiers. Ce Beauceron, dans lequel continuait à vivre le vieil esprit bourgeois de Villon et de Jean de Meung, avait savouré l'inspiration délicate ou grossière de nos fabliaux populaires, comme il avait, malgré sa paresse, goûté les finesses de Marot et la sève enivrante de Rabelais. Songez, en outre, que douze années de séjour à Rome l'avaient mis en contact avec les auteurs italiens, et que s'il échappa à l'influence mièvre du Pétrarquisme, il se porta d'instinct vers les burlesques comme le Berni et le Caporali auxquels il a su emprunter tant de traits étincelants. Régnier a donc combiné l'inspiration gauloise avec l'esprit bourgeois, l'imitation des anciens et celle des Italiens modernes, et son talent naturel est devenu d'autant plus vigoureux et plus robuste, qu'il était fortifié par tant d'influences diverses.

Ainsi, grâce à cette imitation originale qui lui a permis de peindre les vices et les ridicules de tous les pays et de tous les temps, Régnier a inauguré en fiance la littérature impersonnelle : il ne cherche point à se peindre lui-même, ou plutôt, quand il

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exprime ses sentiments et son âme dans des stances, des odes, des élégies et des sonnets, il ne s'attarde jamais. Ces menues fleurs de la poésie ne l'attirent pas, ou du moins ne le retiennent guère. Sa véritable passion, c'est la satire, et il y revient sans cesse, parce qu'il n'a jamais écouté que sa libre fantaisie. Il ne l'aime pas, certes, parce qu'elle permet à la malice, voire même à la méchanceté, de se donner libre cours : ses accents d'indignation généreuse démentent, à cet égard, ce que sembleraient prouver les invectives de la satire IX contre Malherbe et ses amis. D'ailleurs Régnier nous a dit lui-même ce que ses contemporains pensaient de son caractère :

Et le surnom de bon me va-t-on reprochant D'autant que je n'ay pas l'esprit d'estre meschant.

C'est donc pour une toute autre raison que Régnier s'est porté vers la satire avec tant d'ardeur et de passion véritable. Nous avons indiqué qu'il n'avait jamais eu l'intention d'être le censeur des mœurs de son temps, et, qu'en apparence, il avait toujours peint des types généraux. Mais en examinant son œuvre de près, on s'aperçoit qu'il a en réalité moins que tout autre échappé à la loi commune aux observateurs de tous les âges. Ses satires sont une galerievivante de parisiens du XVIe siècle, et ses personnages ne sont si parfaits que parce qu'il les a vus de près. Si Régnier fut un grand satirique, c'est parce qu'il fut un grand peintre de mœurs

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