UTILITÉ D'UNE NOUVELLE ÉTUDE SUR REGNIER
« Jamais ouvrage, affirme Colletet, n’a été mieux reçu parmi nous que les Satires de Regnier »; et Colletet n’exagère pas. Je ne sais si le Cid lui-même eut un succès plus rapide et moins contesté que ce petit volume de vers. Au lendemain de sa publication, son auteur fut mis au rang des classiques, égalé, quelquefois préféré à Horace. Et non seulement on loua notre poète; mais on l’apprit par cœur, puisque les livres de ses contemporains sont farcis de ses vers, évidemment cités de mémoire; mais il enfanta toute une lignée d'imitateurs qui, faisant de ses Satires un véritable « cahier d'expressions », y puisèrent à pleines mains des hémistiches, des rimes, des proverbes et des images; mais, enfin, ce qui est le comble de la gloire, om lui prit en les détournant de leur sens les plus célèbres de ses mots :
L'honneur est un vieux sainct qu’on chomme tous les jours 1.
1. Voir le jugement de Colletet sur Regnier, textuellement cité, dans l'édition des Œuvres complètes de Regnier par M. Courbet, Inlroduclion,
te
ï INTRODUCTION
Cet engouement devait tomber le jour où aurait définitivement triomphé la doctrine de Malherbe. Dès que l'on eut senti le prix d’une « juste cadence », l'Horace français devint un Lucilius :
Si mon siècle m'approuve, habile cuisinier,
J'ai rencontré son gout en suite de Renier Qui coule aussi bourbeux que le père Lucile. 1
Ainsi s’exprimait du Lorens vers 1646, et près de vingt ans auparavant, Charles Sorel, ce franc gaulois si digne d'apprécier la Safire du Mauvais gîte, avait prédit à Regnier que d'ici à dix ans on ne l’enten-
drait plus. Qu’étaient en effet les meilleurs de ses bons
mots? Des proverbes ramassés dans le ruisseau : « Que si, au reste, j'ay quelques proverbes, tous ceux qui parlent bien les disent aussi bien que moy. Que seroitce donc si je disois comme Regnier : c’est pour votre beau nez que cela se faict; vous parlez baragouïn ;.. vous mentez par la gorge... Voilà les meilleurs mots de ce poète satyrique; mais je n’en voudrois pas user : car possible que d’icy à dix ans l’on ne les entendra plus; et dès maintenant il y a plusieurs personnes qui ne les entendent pas”. » Si la prédiction ne s’accomplit pas
p. zxui-1xv; le Journal de L’Estoile aux dates du 15 et du 26 janvier 1609; la Vie de Malherbe par Racan; les Historiettes de Tallemant, édition Monmerqué, t. I, p. 242; les Recherches des Recherches et autres œuvres de M. Etienne Pasquier par le P. Garasse (Paris, Sébastien Chappelet, 1622), p. 525-528, 112, 1717, 259, 510, etc.; la Préface du Cabinet satyrique; les Salyres du sieur du Lorens (à Paris chez Jacques Villory, 1624), livre II, Satire IT : c'est de cette Satire que j’extrais le vers cité.
1. Les Satyres de M. du Lorens (à Paris, chez A. de Sommawville, 1646), p. 180. Cette édition est toute différente de l'édition de 4624 : ce sont deux livres distincts.
2. Ce texte du Berger extravagant est cité par Brossette dans son édition de Regnier, au vers 59 de la Satire III.