CHAPITRE PREMIER
La légende n’a pas beaucoup plus épargné le chanoine de Chartres que le curé de Meudon. Elle le fait naître dans un tripot, vivre dans les mauvais lieux, devenir chanoine par une supercherie burlesque, mourir pour avoir trop bu de vin d'Espagne en compagnie d’un charlatan qui l'avait guéri d’un mal honteux. Or, le tripot de Jacques Regnier fut un simple jeu de paume, comme chaque honnête homme est libre d'en avoir un dans son jardin; l’anecdote du vin d'Espagne n'est contée que par Tallemant des Réaux, dont toutes les autres assertions relatives à Regnier ont été reconnues fausses ou inexactes; notre poèle n'eut aucun besoin, pour obtenir son canonicat, d'installer une büche dans le lit de son prédécesseur, préalablement enterré de nuit ; enfin, je soupçonne que cet homme mélancolique, plus débauché dans ses vers que dans sa conduite, vécut moins souvent dans la compagnie de Macette que dans celle de Pétrone et de lArélin. Comme il valut mieux sans doute que sa réputation, quoique certainement il valut peu, on doit regrelter pour son honneur que
sa vie ne puisse être bien connue. Il importe moins à l'intelligence de ‘ses Satires que cette vie soit condamnée à demeurer obscure : à peu près tout ce qu'il nous est utile de savoir sur son caractère pour expliquer son œuvre, ou il nous l’a dit lui-même, ou on le devine aisément en lisant entre les lignes du petit livre qu'il nous a laissé.
Il naquit à Chartres le 21 décembre 1573‘. Son dernier biographe a fait justice de la légende qui lui donnait comme berceau une maison de jeu mal famée ?. Son père, Jacques Regnier, qui fut échevin de Chartres en 1595, appartenait à l’une des familles les plus notables de la ville. Sa mère, Simone Desportes, était la sœur du poète Desportes, secrétaire de Henri IIT, chanoine de la Sainte- Chapelle, abbé de Tiron, des Vaux de Cernay, de Josaphat et de Bon-Port. On ne sait comment fut élevé le jeune Mathurin. D’après sa douzième Satire, son père, en lui apprenant la sagesse « aux dépens d'autrui », aurait éveillé sa vocation satirique :
Or, amy, ce n’est point une humeur de médire
Qui m'ayt fait rechercher ceste facon d'écrire;
Mais mon Pere m'aprist que des enseignemens
Les humains aprentifs formoient leurs jugemens, Que l'exemple d’autruy doibt rendre l’homme sage, Et, guettant à propos les fautes au passage,
Me disoit : « Considere où cest homme est reduict Par son ambition.
Ces jours, le bien de Jean par decret fut vendu; Claude ayme sa voisine et tout son bien lui donne ». Ainsi, me mettant l'œil sur chacune personne
Qui valoit quelque chose ou qui ne valoit rien, M'aprenoit doucement et le mal et le bien,
Affin que fuyant l’un l’autre je recherchasse
Et qu'aux despens d’autruy sage je m’enseignasse ?.
1. Dans ce chapitre, je ne renverrai pas aux sources quand j’avancerai un fait déjà établi par les précédents biographes de Regnier, notamment par M. Courbet. :
2. Courbet, éd. de Regnier (Lemerre, 1815), Introduction, p. xvi-xix.