Satire XII, vers 13-90, éd. Courbet, p
D'après une autre Satire, ce père, judicieux mais prosaïque, aurait essayé d'étouffer le génie précoce du futur poète. « Badin, lui disait-il,
La Muse est inutile, et si ton oncle a sceu S'avancer par cet’art tu t'y verras deceu.…
Un mesme Astre tousjours n’eclaire en ceste terre : Mars tout ardant de feu nous menace de guerre ; Tout le monde fremit, et ces grands mouvemens Couvent en leurs fureurs de piteux changemens. Laisse donc ce métier, et sage prens le soing
De t'acquerir un art qui te serve au besoing !. »
De ces deux passages, celui-là est presque traduit d'Horace; celui-ci est imité d’une épitre de Ronsard à Pierre L’Escot; ni l’un ni l’autre ne mérite donc beaucoup de créance. Ce qui est vraisemblable, c'est qu'ébloui par la fortune rapide de son beau-frère, Jacques Regnier rêva pour son fils la bonne table, les dix mille écus de revenu, la gloire littéraire du mieux renté des beaux esprits, et qu'en bon oncle le favori du roi se chargea de l'enfant et conseilla de le faire entrer dans les ordres. Mathurin fut tonsuré le 31 mars 1582. Tout jeune encore, il fut attaché à la personne d’un puissant prélat et partit pour l'Italie, commé il l’a raconté lui-même :
C’est donc pourquoy si jeune abandonnant la France J’allay vif de courage et tout chaud d’esperance
En la cour d’un Prelat, qu'avecq” mille dangers
Jay suivi courtisan aux païs estrangers.
J'ay changé mon humeur, alteré ma nature;
Jay beu chaud, mangé froid, j’ay couché sur la dure;, Je l'ay sans le quitter à toute heure suivy;
Donnant ma liberté je me suis asservy,
En publiq’, à l'Eglise, à la chambre, à la table ?.
Brossette a supposé que ce prélat élait le cardinal de Joyeuse. Un texte découvert par M. Courbet confirmerait
1. Satire IV, vers 66-84, éd. Courbet, p. 32. 2, Salire II, vers 59-67, éd. Courbet, p. 16.
LPS MATHURIN REGNIER
cette hypothèse si elle avait besoin d’être confirmée *. Parmi les prélats de cette époque, il n’en est qu'un auquel ait pu s'appliquer le titre de « prince ? », dont la suite ait pu être qualifiée de « cour », qui ait fait d’ailleurs les multiples voyages signalés par Regnier; et c’est justement celui que la commune faveur de Henri IIT avait dù nécessairement rapprocher de Desportes et qui échangea avec l'oncle de Regnier l'abbaye d’Aurillac contre celle des Vaux de Cernay : le cardinal François de Joyeuse, frère cadet du fameux duc de Joyeuse, beau-frère du roi. Brossette aurait pu ajouter, à l'appui de sa conjecture, qu’elle explique, comme nous le verrons, l’origine des relations de Regnier avec le comte de Caramain.
Né le 24 juin 1562, nommé avec dispense d'âge archevêque de Narbonne, François de Joyeuse fit le voyage de Rome en 1583, avec le duc son frère, pour demander le chapeau rouge à Grégoire XIIT; il l'obtint et, deux ans après, il retourna à Rome le recevoir des mains de Sixte- Quint. C'est en 1583, d’après Brossette — simple hypothèse de sa part, — que Regnicr, dgé de vingt ans, aurait été attaché à la personne du prélat. Regnier n'avait alors que dix ans. L'erreur élant manifeste, les biographes du poète, jusqu'à M. Courbet, se sont contentés de convertir en 9 le 8 de Brossette sans aucune preuve à l'appui et ont fixé le départ de Mathurin à l’année 1593. Hypothèse pour hypothèse, il faut adopter celle de M. Courbet; c’est la” plus vraisemblable, ou plutôt c’est la seule qui concorde avec les faits avancés par le poète : Regnier entra au service du cardinal de Joyeuse en 1587, quand celui-ci fut obligé de s’entourer d’une « cour ».
Le 16 février 1587, le cardinal de Joyeuse avait été
1. C'est une lettre du cardinal du Perron au cardinal de Joyeuse, datée du 9 novembre 1602. Malade, du Perron a reçu la visite du sieur Regnier et l’a chargé de ses excuses pour Joyeuse. Courbet, Introduction, p. xxiv.