‹ Mathurin RegnierChapitre 121 sur 168 · Salire X · texte numérisé non relu

Salire X

Est-ce que maintenant vous ne connaissez pas admirablement les personnages de Regnier? Est-ce que les costumes qu’ils portent, les lieux qu'ils fréquentent, ne vous semblent pas expliquer leur caractère? Mais, est-ce que cette façon de peindre les mœurs, en plaçant les hommes au milieu des accessoires associés à leur existence, n’est pas celle que nous préconisons aujourd’hui, celle dont nos romanciers nous ont appris à connaître les excès sans doute, mais aussi l'efficacité ? Et, après cela, nous étonnerons-nous qu'à l'apparition des Satires de Regnier les contemporains aient crié au miracle, qu'élevant jusqu'aux nues la vérité ou, comme ils disaient, la « naïveté » de ses tableaux, ils aient mis sans façon leur poète au-dessus d'Horace ? Non : leur enthousiasme n'était que trop légitime; car ils ne trouvaient pas dans notre littérature poétique une seule œuvre qui ressemblât à la sienne. A quoi pouvaient-ils la comparer en effet? Aux fabliaux et aux farces du moyen âge? mais personne à cette date ne les lisait plus. Aux Satires de Vauquelin? mais on y sentait constamment le procédé. Regnier travaillait sur des modèles vivants; il se promenait par les rues, l’œil au guet et l'oreille au vent; puis, rentré chez lui, il s’amusait à crayonner les grotesques qu’il avait rencontrés au pas- . sage; après quoi, il est vrai qu'il cherchait dans les anciens ou dans les Italiens un cadre pour y enfermer ses portraits, et que ce cadre était parfois bien conventionnel. Vauquelin s'y prenait tout autrement : il ouvrait son Horace ou son Arioste, choisissait une Satire, la traduisait mot à mot, en suivait le plan pas à pas et ne s’arrêtait que lorsqu'il se heurtait à quelque trait de mœurs trop antique ou trop italien : alors seulement il songeait à observer la réalité; mais, en fait, l'on sent bien qu'alors il se bornait à substituer des mots à des mots, à nommer « magistrats » ceux qu'Horace appelait « préteurs », à baptiser d’Auly, Darfin, d’Armont, le Rinieri, le Solonnio, le Lorenzo de l’Arioste,

sans que ces personnages devinssent plus Français pour cela; et rien assurément n'est plus faux; mais, comme rien n'est plus facile à démasquer que cette prétendue facon de peindre les mœurs de son temps, les contemporains ne s'y trompèrent pas : ils ne songèrent nullement à reconnaître dans Vauquelin de la Fresnaie le véritable ancêtre de Mathurin Regnier.

Pouvaient-ils d'autre part décerner ce titre à du Bellay? Oui, sans doute, jusqu’à un certain point : mais la peinture des mœurs occupait dans les Regrets une place trop restreinte pour qu'on püût saluer dans leur auteur un rival des saliriques anciens. Il est inutile de prolonger cette revue.

En 1608, rien dans ce que l’on connaissait alors de notre littérature ne méritait d’être comparé aux Satires de Regnier et l'on eut raison d'acclamer le jeune poète : pour la première fois, en effet, la peinture des mœurs rentrait dans la poésie française d’où elle avait disparu depuis le moyen âge.et celui qui l'y faisait revivre la portait d'emblée à un degré de perfection que n'avaient jamais soupçonné nos vieux trouvères.

Les applaudissements redoublèrent en 1612, quand on lut dans la troisième édition des Satires les 298 vers dont Regnier avait enrichi son livre. La Satire nouvelle était courte; mais l’importance des œuvres ne se mesure pas toujours à leur longueur. Toute une littérature romanesque sortit du Lazarille de Tormes : de. la « fameuse » Macette allait dériver chez nous toute la comédie de caractères.

Plus d'une fois dans ses premières Satires, Regnier avait touché aux ridicules qui sont de tous les temps. Il n’est pas nécessaire de nous reporter par la pensée au règne de Henri IV pour comprendre ses satires contre Îles poètes faméliques et les courtisans vaniteux. Son pédant

lui-même n’a pas entièrement vieilli. Il y a en lui bien des

traits d’une éternelle vérité. Dix ans après la mort de Regnier, Garasse déclara que cet impayable portrait de ÈS avait dû être tracé sur le modèle d'Étienne Pas-

quier ‘. Un demi-siècle plus tard, Charles Perrault soutint

qu ‘il ressemblait à Boileau, et Boileau, qu’il ressemblait à Charles Perrault ?. Y faudrait-il changer beaucoup de

has aujourd’hui pour que les gens delettres continuassent

à y voir la vivante image de leurs ennemis?

Cependant la dixième Satire appartient plutôt, comme la onzième, la huitième, la troisième et la deuxième, à la comédie de mœurs qu’à la comédie de caractères. Macette, au contraire, est à la fois de son temps et de tous les temps, également supérieure à ses deux modèles, à la Dipsas d'Ovide, qui n’est d'aucun siècle ni d'aucun pays; et à la courtisane de l’Arétin, qui est trop italienne et trop du xvi° siècle pour que nous reconnaissions en elle nos contemporaines et nos concitoyennes,

La Dipsas d'Ovide n’est pas un être vivant. Ni son âge, ni son pays, ni sa profession ne se trahissent à son langage, ni même toujours à ses conseils. Elle a rarement le mot familier, la métaphore pittoresque, l'expression crue et cynique, comme il conviendrait à une femme du peuple élevée dans les mauvais lieux °. Elle n’est pas verbeuse, Re enveloppante, comme devrait l'être une vieille femme : « Ah, misère! dit-elle, ta toilette n’est pas en MR avec ta beauté. Je voudrais que tu fusses aussi heureuse que tu es belle “. » Quelle froideur et quelle

1. Les Recherches des recherches et aulres œuvres de M. Eslienne Pasquier (Paris, Sébastien Chappelet, mpexxu), p. 142 et 4114.

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