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CHAPITRE VI

LA PEINTURE DES MOEURS ET DES CARACTÈRES DANS LES SATIRES DE REGNIER (SUITE) : LA MISE EN OUVRE

I. Le peintre. — II. Le narrateur. — III. L’auteur dramatique.

Si Regnier est de tous les poètes français « celui qui a le mieux connu avant Molière les mœurs et le caractère des hommes », ces hommes dont il connaît si bien les mœurs et le caractère, sait-il les peindre? sait-il les faire agir? sait-il les faire parler? |

Il ne possède PO: facultés au même degré. Peintre incomparable, il n'a pas toutes les parties d’un conteur, ni surtout celles d’un auteur dramatique. Non seulement, ses récits ont les défauts — longueurs, répétitions, monotonie des tours, obscurités — inhérents à un art non adulte encore; mais ils manquent en partie de vérité, soit par insouciance du poète qui ne prenait pas ses sujets au sérieux, soit parce qu'il ne savait pas se représenter dans tout son développement l’action qu'il imaginait. En outre, les dialogues y sont trop clairsemés : nous ne voyons pas chez comme chez Rabelais, des scènes de comédie sortir à one instant de la narration.

Peintre, Regnier l'est en perfection. Il l’est autant que Rabelais. Il l’est beaucoup plus que l’auteur du Lutrin, du Repas ridicule et des Embarras de Paris auquel on aime à le comparer en les qualifiant tous les deux de réalistes.

Assurément, ils n'appartiennent ni l’un ni l’autre à la famille de ces artistes à qui les prés et les forêts révèlent leur âme obscure. Dans la nature, l’un n’a jamais goüté que la poésie familière de son jardin d'Auteuil; et l’autre n’a su dépeindre avec originalité que le spectacle pittoresque d'une nuit sans lune, pendant laquelle il tombait une telle averse du haut des toits parisiens

Que les chiens alterez pouvoient boire debout !.

En bon écolier de la Pléiade il a fait quelque part sa description du printemps; mais, s'il a rencontré d’heureux traits, ils lui ont élé inspirés par la lecture de Ronsard, non par ses émotions personnelles :

Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle, Que Zephire en ses rets surprend Flore la belle, Que dans l'air les oyseaux, les poissons en la mer, Se pleignent doucement du mal qui vient d’aymer, Ou bien lors que Ceres de fourment se couronne, Ou que Bacchus souspire amoureux de Pomone 2...

Et pas plus que Boileau, Régnier n’avait assez de délicatesse dans l'âme pour se laisser séduire à tout ce que le « fœminin ouvrage » a de plus gracieux. Dans ce sexe, créé, à ce qu'il prétend, pour trahir le ciel et les amours, cet avocat du naturel, ce soi-disant admirateur des visages

1. Salire X, vers 405 et suiv., éd. Courbet, p. 86. 2. Satire XV, vers 317 et suiv., éd. Courbet, p. 121.

« lavés d’eau claire », n’a au fond rien tant apprécié que les « douces malices » des beautés « sçavantes en l’amoureux plaisir! ». Évidemment, si le mot réalisme signifie impossibilité de se complaire aux choses poétiques, Regnier et Boileau doivent être rangés avec les petits hollandais parmi les peintres de magots. Mais entre eux, comme entre certains maîtres de l’école hollandaise, quelle différence dans les procédés et dans le choix des sujets! Et, malgré sa prédilection pour des modèles vulgaires, comme il s'en faut que Regnier mérite entièrement le nom qui convient si bien à Boileau, si l’on entend par réalistes ceux dont l’art se borne à reproduire fidèlement et scrupuleusement, sans l’altérer ni l'interpréter, ce qu’ils ont sous les yeux!

« Réaliste dans toute la force, ou, si l’on veut, dans toute l’étroitesse du mot», observe excellemment M. Lanson, « Boileau rend ce qu’il a perçu comme il l’a perçu*. » Regnier a assez d'imagination et pour se représenter ce qu'il n’a pas vu, et pour donner une forme sensible à ce qui ne peut se voir, et surtout pour animer tout ce qu'il a vu, en le reproduisant : il a pleinement le don de la vie, c’està-dire du mouvement.

Pour un peintre qui a le don de la vie, il n’y a pas de plus beau sujet que l’homme agissant. C’est le sujet favori de Regnier, disciple à cet égard de Rabelais et parent de tous les grands artistes de la Renaissance. Moins curieux du décor que des personnages, ce qui l’intéresse en eux, ce ne sont pas précisément les traits du visage, c’est l'expression que ce visage prend pendant l’action :

5 un gros vallet d’estable, G lorieux de porter les plats dessus la table,

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