Vers
Scis here te, mea lux, juveni placuisse ealo
CS
Comme il arrive souvent à ceux qui ne traitent que superficiellement leur sujet, Ovide y a joint des développements superflus et d’un tout autre genre. Un tiers de son Élégie ressemble à un extrait de l'Art d'aimer, inséré là fort mal à propos. Car, si Dipsas se propose de pervertir une jeune femme jusqu'ici fidèle, comme il semble, à son amant, quelle maladresse d’entremêler aux arguments qui doivent la séduire des conseils que seule peut écouter une insigne pécheresse! Pourquoi lui recommande-t-elle « de refuser souvent ses nuils, d’alléguer tantôt un mal de tête et tantôt le culte d'Isis, de ne pas trop faire attendre son amant de peur qu'il ne prenne l'habitude de la patience et que l'amour souvent rebuté ne se ralentisse »? ou encore « de montrer de la colère contre l'amant qu'elle aura blessée, comme s’il l’avait blessée la première et de faire évanouir sa propre faute en lui reprochant la sienne »? Au lieu de lui apprendre le métier des courtisanes de bas étage, ne faudrait-il pas d’abord qu’elle lui persuadât de l'exercer? et personne ne conviendra que le début de son discours ait pu y suffire. Au reste Dipsas ne s’y prend aussi mal pour débaucher une fille que parce qu'elle n’a aucun intérêt, ni aucun plaisir à la détourner de sa foi. Il semble du moins qu'il en soit ainsi : car jamais à l’entendre parler d'argent et de toilette, on ne la voit s’animer comme dévrait le faire une femme qui s’est passionnée autréfois pour des robes de soie et des bijoux et qui gémit de n'en plus porter; jamais son œil ne s'allume au souvenir de ces voluptés de l’amour auxquelles son âge l’a contrainte de renoncer. Et cependant, si le poète ne nous fait pas sentir qu’elle veut plonger la jéune femme dans la débauche parce qu’elle a conscience d'y avoir goûté ellemême mille délices, comment nous expliquerons-nous son rôle? Évidemment Ovidé n’a päs su entrer dans les sentiments de son personnage ; évidemment ÿ nu incapable
de créer un être vivant.
Personne ne s'étonnera que cet infime Arétin ait très bien compris l’âme des courlisanes italiennes du xvr° siècle : s’il en faut croire Berni, ses deux sœurs étaient le plus bel ornement d’une maison consacrée aux plaisirs des citoyens d'Arezzo. On ne reprochera donc pas à sa Nanna de n'être, comme Dipsas, ni de son âge, ni de son sexe, ni surtout de sa profession. On n’accusera pas son langage de sécheresse, ni.de monotonie. Quelle exubérance, au contraire! quel caquet! et quel cynisme! quelle richesse de vocabulaire! quelle chaleur de ton! Avec quel naturel les souvenirs personnels se mêlent sans cesse aux conseils dans les discours de la vieille pécheresse! Avec quelle vérité cette femme, dépourvue de sens moral, mais non d'amour maternel, applaudit aux futurs succès de sa fille et s'amuse des tours pendables qu’elle jouera à ses dupes! Et cependant, combien il s’en faut que Nanna vaille Macette! Si Dipsas n’est d'aucun temps, Nanna est trop exclusivement du sien : de la peinture des mœurs, l'Arétin ne s'élève jamais à la peinture des caractères.
Macette est de son temps et de tous les temps. A l’aide de son discours, on peut refaire entièrement sa biographie qui est celle de toutes les courtisanes. Jetée dans la débauche par l'amour de l’argent et la soif de la volupté, l’âge n’a fait qu'attiser en elle l’une de ces passions, sans éteindre l’autre. Elle veut encore prendre sa part des joies d'antan, mais avec moins de fougue, « plus de contentement », et surtout, s'il se peut, moins d'éclat. C’est pourquoi « d'un long habit de cendre enveloppant sa flamme », elle ne va plus « chercher la cour que dans les monastères ». Hypocrisie bien humaine. Que de fois n’a-t-on pas vu les pareilles de Macette prises de la nostalgie de la considération, après avoir épuisé tous les plaisirs du scandale! De nos jours elles essaient de se refaire une réputation d’honnêteté par le mariage. En un siècle chrétien,
une éclatante conversion était le moyen le plus efficace de reconquérir l'estime publique. N'est-il pas aujourd'hui encore de ces femmes qui, rentrées dans leur village, décorent l’église de leurs deniers et, de leurs mains, couronnent les rosières? Si l'hypocrisie des personnages de l'Arétin n’est qu'une simple ruse, celle de Macette est donc née, on le sent, de ce besoin de réhabilitation qui est la dernière passion des courlisanes usées par la vie; et rien n'est plus naturel. Ce qui ne l’est pas moins, c’est que, la courtisane survivant dans la dévote, elle mêle aux formules de la piété les termes effrontés du vocabulaire des mauvais lieux. Et ce qui ne l’est pas moins non plus, c’est que, tout en mettant autant de zèle à détester publiquement les péchés de la chair, elle mette autant de passion à encourager secrètement les autres à les com- . metlre. Comme toute douairière se complaît à combiner de vrais mariages, toute vieille femme galante se délecte à en combiner de faux; chez l’une et chez l’autre, c’est le même plaisir très féminin de s'occuper, après la retraite, des choses de l'amour, pour avoir l’occasion d'en parler encore; et c'est la même satisfaction, si naturelle aux femmes âgées, de nouer des intrigues, de prècher la jeunesse, de vanter leur expérience de la vie. Regnier a bien compris tout cela : tandis que la Dipsas d'Ovide s’acquilte de son rôle avec si peu de conviction et de passion qu’on ne voit pas vraiment pourquoi elle le joue, le poète français nous fait parfaitement sentir pourquoi toute courtisane se transforme avec le temps en entremetteuse.
Le langage du personnage est admirablement approjrié à son caractère, et ici l’on peut dire que Regnier a été servi jusque par ses défauts. Concis dans sa phrase, il manque de sobriété dans le développement de sa pensée, qu'il répète volontiers et parfois délaye : mais un peu de surabondance ne messied pas dans la bouche d’une vieille bavarde. Habile à forger des vers pleins, solides et vigou-
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reux, tous façonnés sur le même type, notre poète ignore l'art de construire une ample période : mais cette monotonie, qui n’exclut pas une certaine chaleur, loin de choquer dans le discours de Macette, y paraît une vérité de plus; on ne s'étonne pas d'entendre des phrases sentencieuses tomber une à une des lèvres d’une vieille dévote, à qui son âge et sa sainteté semblent donner doublement le droit de prononcer des oracles :
Qui donnera le plus, qu’il soit le mieux venu. Laissez la mine à part, prenez garde à la somme. Riche vilain vaut mieux que pauvre gentilhomme.
Enfin, si l’on peut estimer que Regnier abuse des proverbes et qu'’iltrempe trop souvent son pinceau dans la boue, bref, si l'on peut regretter qu'il exprime parfois ses propres pensées dans un style digne de Macette, on comprendra sans peine que, pour exprimer les siennes dans un langage conforme à son caractère, il suffisait à Macette d’emprunter celui de Regnier
Le personnage de Macette est unique dans l’œuvre de Regnier, et ceci seul nous autorise à classer cette œuvre fort au-dessous de celle de Molière. Car parmi les preuves du génie, c’est encore la fécondité qui est la plus éclatante et la plus sûre. Si Andromaque n'eût pas été suivie de tant de chefs-d'œuvre, elle n’en eût pas moins été une merveilleuse tragédie de caractères; mais les ennemis de Racine auraient pu soutenir sans invraisemblance que l’amour avait été sa seule inspiration, qu'il n'avait pas créé ses personnages, qu'ayant rencontré autour de lui Andromaque et Hermione, il avait simplement copié des modèles vivants. Ce qui
devait les confondre, c’est qu’il allait composer Britannicus après Andromaque; après Phèdre, Esther et Athalie. Regnier au contraire en resta à Macette, peu après laquelle il est juste d'observer qu'il mourut. Mais eût-il vécu plus longtemps, je doute qu’il eût abordé de nouveau la peinture des caractères. Il fallait qu'il eût pour cela l'imagination vraiment créatrice, et sa treizième Satrre à elle seule ne suffit pas à me convaincre qu’il fût doué de cette éminente faculté : car il est évident que la part de limitation et des souvenirs personnels est plus grande dans ce chef-d'œuvre que celle de l'inspiration.
J'irai plus loin : je ne crois pas qu’on puisse mettre la Macette de Regnier tout à fait au mème rang que le Tartufe et l’'Harpagon de Molière, ni par conséquent que notre poète ait porté à sa perfection la peinture des caractères. Après lui, il restait en effet à créer des personnages, qui, sans être plus vrais, fussent d’un intérêt plus général. Je ne dis pas que les Macette soient rares. Mais il est évident — et je n'ai pas besoin d’insister — que pour rencontrer ces femmes, il faut aller les chercher là où elles habitent, tandis que dans le monde des « honnêtes gens » on est exposé à rencontrer Alceste, Tartufe et même Ilarpagon. Il ne manque rien sans doute au portrait de Macette; mais, les êtres exceplionnels, hommes et choses, étant les moins difficiles à distinguer des autres, sont sans doute aussi. les plus faciles à peindre. Si l’art de Regnier ne laisse en soi rien à désirer, on peut donc imaginer un art moins aisé et partant supérieur.
Enfin, je pense qu’on pouvait enfoncer plus avant dans l'étude de l'hypocrisie en ne prenant pas pour héroïne une courtisane. Ce qui restait à faire après Regnier, c'était surtout de placer les caractères dans la condition sociale où ils peuvent le mieux se développer". Était-ce seulement
1. Voir Brunetière, les Époques du théâtre français, Paris, 1892, Calmann Lévr, Conférence sur Tarlufe.
pour donner plus de pompe tragique au langage de ses héros que Racine mettait toujours en scène des rois et des princesses? N’élait-ce pas surtout parce que l’ambition ne pousse de profondes racines que dans l'âme de ceux qui peuvent aspirer à gouverner un royaume, parce que l'amour n’exerce tous ses ravages que dans le cœur de ceux qui, pour prouver leur passion, peuvent restaurer un empire comme Pyrrhus, et comme Roxane offrir une couronne? Et pourquoi Molière, au lieu d’avoir fait d'Harpagon un pauvre hère, nous l’a-t-il présenté menant un certain train de vie, si ce n’est parce que son avarice doit nécessairement s’exaspérer avec les occasions de dépenses résultant de ce train même? Pareillement, s’il est une condition favorabie à l’éclosion et à l'épanouissement de l'hypocrisie de la religion, c’est celle de directeur de conscience. Tartufe n’est pas un directeur ecclésiastique; mais c'est un directeur, et par suite, il a tellement vécu dans la dévotion qu'il en parle le langage naturellement, même quand il est démasqué, mème quand il fait à Elmire la déclaration d’une flamme toute profane : à l'entendre prononcer les mots de « foi », de « suavité », de « béatitude », on croirait qu'il vient de relire dans son livre d'heures son acte d'amour de Dieu. Chez Macette, au contraire, l'hypocrisie est une seconde nature qui non seulement laisse subsister la pres mière, mais qui s'évanouit parfois devant elle. A certains moments on jurerait qu'elle a oublié sa dévotion, Elle l'oublie en effet de temps à autre, et ceci est admirable= ment observé. En faut-il conclure que Regnier n’a pas prétendu tracer le caractère de l'hypocrite, mais celui de la courtisane qui, après avoir vécu dans l’infamie, entend sauver sa réputation en vieillissant sous la bure et en mourant sur la cendre? C’est évident. Seulement on avouera alors que ces femmes-là n'ayant pas l'âme très compliquée, il faudra plus d'art, ou, si l’on veut, un art différent et supérieur, pour concevoir le caractère moins simple
d'un père de famille avare, amoureux d'une fille pauvre, ou d’un misanthrope épris d’une coquette. Pour voir dans Macette la courtisane plutôt que l’hypocrite, je ne changerai donc rien à ma conclusion : après Regnier, il restait à introduire, dans notre littérature, des caractères non seulement moins exceptionnels, mais aussi plus complexes, dont les éléments fussent, non pas mieux fondus, mais plus nombreux.