CHAPITRE VII
LES « ÉLÉGIES », LES POÉSIES PÉTRARQUISTES, LES POÉSIES SPIRITUELLES, LE € DISCOURS AU ROI » DE -REGNIER
Indépendamment des Satires, qui ont rendu son nom immortel et ont eu une influence si profonde, Regnier a composé quelques œuvres estimables dont aucune n’a rien ajouté à sa gloire n1 laissé de trace après elle. Voici, pour ne rien dire de ses odelettes, épigrammes et quatrains obscènes d’une authenticité douteuse, quelles sont Les plus importantes :
Cinq élégies à la manière d'Ovide : la Satire X VIT !, deux Élégies zélotypiques ?, l'Impuissance * et une Elégie composée pour Henri IV :
L'homme s'oppose en vain contre sa destinée #;
Deux élégies à la manière des pétrarquistes : une Plainte sur l'absence d’une maîtresse :
En quel obscur sejour le Ciel m’a-t-il reduit 5?
et un Dialogue entre Cloris et Phylis °
Éd. Courbet, p.131; Élégie I dans l’éd. Brossette.
Éd. Courbet, p. 135 et 141; Élégies II et III dans l’éd. Brossette. Éd. Courbet, p. 143; Élégie IV dans l’éd. Brossette.
Ed. Courbet, p. 207; Élégie V dans l’éd. Brossette.
a Er w ND =
Six poésies spirituelles, dont la principale est un chant de contrition intitulé Stances ‘;
Un Discours au Roi en style ronsardisant ?, auquel on peut comparer certains passages de la Satire Let les vers composés pour l'entrée de Marie de Médicis à Paris en 1610, publiés pour la première fois par M. Roy dans la Revue d'histoire littéraire de la France *.
Ces œuvres diverses n’ont pas, à notre avis, d'autre mérite que celui de la fermeté du vers. Pour la pensée comme pour le style, elles sont le plus souvent ou de l’Ovide, ou du Pétrarque, ou du Ronsard réchauffé. Elles sont même moins que cela : car Ovide y est imité à travers Desportes, Pétrarque à travers je ne sais lequel de ses plus fades écoliers, et Ronsard, qui le croirait? à travers le cardinal du Perron. En quoi Regnier ne se montrait d’ailleurs ni plus ni moins servile, que les Porchères et les Sponde, celte arrière-queue de la Pléiade. Si tout le monde avoue qu'en 1830 il était temps d'achever une école classique qui en était venue à imiter des imitations d’imitations, ceux qui protestent aujourd'hui contre la réforme de Malherbe ignoreraient-ils qu’en 1605 l’école de Ronsard en était précisément arrivée 1à?
Les cinq Élégies de Regnier sont admirablement versifiées : c’est le seul éloge qu’elles me paraissent mériter. Pour peu que l’on soit familier avec les élégiaques latins et avec les élégiaques français du xvi° siècle, on n’y rencontrera ni une expression originale, ni un sentiment
4. Éd. Courbet, p. 211-219. | 2. Éd. Courbet, p.159; Épitre I dans l’éd. Brossette. 3. Année 1894, p. 422.
neuf. Voulez-vous « flatter » en vers, « menacer, irriter, apaiser une maîtresse »?
C’est peu d’être poète : il faut être amoureux,
disait judicieusement le moins amoureux des poètes. Rien d'étonnant donc que Regnier n'y ait guère réussi : au lieu de se frapper le cœur pour en faire jaillir les paroles passionnées, il les collectionna une à une dans son exemplaire d’Ovide, et surtout dans son exemplaire de Desportes.
. Chez l'oncle et le neveu, ce sont parfois exactement les mêmes vers, que le neveu reprend à son oncle comme un bien de famille :
Qui veut fermer l'entrée aux peu chastes pensées Et par feu, comme Hercule, immortel devenir.
(Despontes, Cléonice, Sonnet XXV.) !
Ouy, je devois mourir des trais de votre veuë Et par feu, comme Hercule, immortel devenir.
(ReGnier, Satire XNII-EÉlégie I, vers 76.) ?
Ce sont les mêmes comparaisons :
De mille autres pensers une troupe infinie
Et tous les jours passez les plus noirs de ma vie,
Comme oiseaux de la nuict, devant moy revoloient,
Qui mon present malheur tant soit peu n’egaloient.…. (Desportes, Élégies, IL, v.) 3
De mon cœur tout fletry l’alegresse s'enfuit
Et mes tristes pensers, comme oyseaux de la nuict,
Volant dans mon esprit à mes yeux se presentent. (Recnier, Satire XVII-Élégie 1, vers 95-97.) #
1. Œuvres de Philippe Desportes avec une introduction et des notes par Alfred Michiels (Bibliothèque gauloise), p. 191. à