‹ Mathurin RegnierChapitre 165 sur 168 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

De l’étude que nous avons tentée se dégage la conclusion suivante : le grand tort de Regnier, qui ramenait cependant toutes les règles à celle-ci :

Il se faut recognoistre avant que s’employer,

fut de s'être assez mal « reconnu ». N'ayant pas entièrement compris pour quelle besogne littéraire il était né au juste, il ne fit la sienne qu'imparfaitement. Peu éloquent, médiocrement lyrique, nullement pindarique, excellent observateur de la réalité, mais non moraliste, peintre plutôt que narrateur, s'il se fût borné à la satire des mœurs, s’il eût trouvé comme l'auteur des Regrets un cadre à la mesure de son génie, s’il se fût contenté de composer à la façon de Berni de simples portraits ou de courtes scènes, il eût laissé un monument incomparable. Malheureusement, tout en faisant profiter la peinture des mœurs des ressources créées par l'initiative de la Pléiade, puis par le mouvement littéraire qui provoqua vers la fin du xvre siècle un regain de popularité en faveur de Rabelais et une recrudescence d’admiration en faveur des Italiens, il ne sut pas échapper suffisamment à l'influence de ses

devanciers. Il crut trop aveuglément à l'infaillibilité. de. Ronsard. Ce poète qu'on nous représente quelquefois. comme un révolutionnaire fut un arriéré. Ce prétendu indépendant fut des plus timides. Essayant de continuer l’œuvre lyrique de la Pléiade, il écrivit des Ælégies, des Plaintes, des Discours au Roi, tous exercices auxquels il était impropre. Ne concevant pas, d'autre part, qu'on pût « régler la médisance à une autre mode qu'à la mode latine », pour employer son expression, il voulut être dans la satire un Horace, sans avoir la philosophie d'Horace, et un Arioste, sans avoir la grâce de l’Arioste. Il fit des épitres sans facilité, et il conta sa vie, sans qu’elle eût rien de bien intéressant pour qui que ce füt.

Nous ne regretterons pas toutefois qu'il ait eu des ambitions plus hautes que son génie, s’il résulte aussi de notre étude qu’en somme il a far la voie à de glorieux successeurs.

Ceux qui l'honorent le plus ne sont pas ces « tiercelets de poètes » qui au lendemain de sa mort se vantèrent d’avoir hérité de sa verve satirique. Il en est souvent ainsi : les vrais disciples des grands écrivains ne sont pas toujours ceux qui cullivent leur genre, comme les vrais fils des personnages illustres de la comédie ou du roman ne sont pas toujours ceux qui portent leur nom; il y a plus de don Juanisme dans Lovelace et dans André Sperelli que dans les don Juan directement copiés sur les héros de Tirso et de Molière; il y a moins de Racine chez Campistron que chez Marivaux. De même, nulle part ne revit moins le génie de Regnier que dans les Satires fabriquées par ses successeurs immédiats avec des lambeaux

arrachés aux siennes. On ne les compte pas. Sur son cadavre pullulèrent les d'Esternod, les Auvray, les Angot, les Courval-Sonnet et les du Lorens ‘

…du prudent satirique,

écrivait en 1624 l’un de ces fades imitateurs,

Ainsi que du soleil la carrière est oblique : Aujourd’hui néantmoins chacun s’en veut mêler ?.

Pendant plus d’un quart de siècle, ils bourdonnèrent autour de leurs contemporains, piquant l’un et piquant l’autre, sans corriger personne, sans forger un. vers durable ; plus ou moins sincères, plus ou moins féconds, presque aussi peu originaux, l'audace des plus hardis n'alla guère qu’à combiner, comme Auvray, le Regnier avec le d'Aubigné. Mais dans leur cuisine domine toujours le Regnier. Ils volent à toules mains les mots, les proverbes, les

1, L’Espadon Satirique par le sieur de Franchire, gentilhomme franccomtois (d’Esternod), à Rouen, chez Jacques Besoingne, 1619. (15 Satires et une Ode satirique.) Autre édition à Lyon, chez Jean L'Autret, la même année. L'auteur imite souvent Regnier.

Les Satyres du sieur de Courval-Sonnet, gentilhomme virois, Paris, Robert Boutonné, 1621. (4 Safires.) — Satyre Ménippée sur les poignantes traverses du mariage par le sieur de Courtal, même éditeur, même date, (2 Satires.) L'auteur a peu imité Regnier.

Le Juvénal françois composé par Jacques le Gorlier, écuyer, sieur de la Grand Court, Paris, Claude Collet, 1624. (Sorte de satire en prose, ue mêlée de vers.)

Salyres du sieur du Lorens divisées en deux livres, Paris, Jacques vus 1624. (25 Satires.) — Les Satyres du sieur du Laurens, Paris, Gervais, 1633. (16 Satires différentes de celles de l’édition précédente et dont l’auteur fera, avec beaucoup de changements, le fonds de l'édition suivante.) — Les Saiyres de M. du Laurens, président de Chasteauneuf, Paris, Anthoine de Sommaville, 1646. (26 Satires différentes de celles du premier recueil, sauf Ja xix°.) L'auteur imite constamment Regnier.

Le Bonqiél des Muses où les divers Satires du sieur Auvray, Rouen, David Ferrand, 1628. Ce volume contient des pièces de tout genre; cinq ou six sont des satires, imitées à la fois de Regnier et de d'Aubigné.

Les Nouveaux Salires el exercices gaillards de ce temps, divisés en neuf Satires par R. Angot, sieur de l’Eperonnière, Rouen, Michel lAllemant, 1637; ouvrage réédité en 1877 chez Lemerre par M. Prosper Blanchemain.

2 Du Lorens, éd. de 1624, p. 65.

images, les comparaisons de leur devancier; disant, par exemple, faire qiles, prendre sans verd, chasser comme un peur d'église, mettre l'usure au rang des péchés effacés, s'escrimer de son sens, mettre du sucre dessus sa moutarde, perdre plutôt un ami qu'un bon mot, dormir la grasse matinée en dame de Paris, quetter les fautes au passage, - planter son lierre au pied des lauriers du Roi, avoir un nez à étonner Nasique et Nason, avoir des bras plus longs ‘que ceux de Briarée, doux comme une cas comparant les nobles qui battent du pied à un roussin qe ‘on étrille et les PRE de

Petits mignons du Ciel, Fils de la Poulle biañche, Qui n’eussent pu jadis dessus leur bonne mine AT Emprunter un teston ?;

prétendant que les poètes courent par les rues

Plus espex.que mouches en vendanges, :

et que le talent

Sert de jouet aux grands, aux petits de risée ?,

Ils refont sans cesse sa Macette, son Repas ridicule, son Mauvais gite et son Fâcheux. Les plus serviles se bornent à délayer ses descriptions, à exagérer ses CaNIDRenRS à émousser ses traits d'esprit :

. + « Je lui dis que je vais aux Marets, , ‘ Il reprend qu’il y vient et d'amitié se pique,

Moi de baisser l'oreille en asne fantastique...

Mon confesseur me dit que c’est pour mon péché;

- 4. Du Lorens, éd. de 1624, p. 24, 29, 59, 145, 181; éd. de 1646, p. 57, 61, 94, 108,132, 141, 145, 147, 188 : Regnier, VII, 150; XIV, 1885 V,5:1IT, 19; XII, 54; VI, 179; XII, 783; IL, 96; I, 150; X, 166; X, 291; VII, 142.

2, Auvray; tre . Non- Paréils, p+ 152"; Régnier, VII, 2750 Ill, 61; VIIT, 124,

3. ‘Courval-Sonnet, éd, de 1627, Rouen, de la Haye, p. 2 et5 : ne IV, 102 et 119.

al? -: MATOURIN REGNIER:

“... Que $ans doute en ses mains Je fuis mon purgaloire. -,; »-," .". Je pense que j'auray plutot fait de le croire

Et, sans plus lamenter ny me plaindre, patir De sorte qu'en un jour l'Eglise ait un martyr 1.

De plus adroits se rappellent que la contaminato à loujours été la ressource des imitateurs, et, comme lur-même

avait fait du Pédant décrit par Caporali le principal convive

d'un .festin dérobé à Caporali encore, ils supposent que l'aventure commencée dans l’église de la huitième Satire s'achève dans la maison mal famée de la onzième ?; ou bien au milieu des meubles qui ornent la chambre du mauvais gite ils transportent les livres favoris de Macette :

Au dessous on voyoit quelque baril sans cercle,

Deux tonneaux enfoncez, trois boittes sans couvercle; Dans l’une estoient des gans, mais tous despariez.…. Plusieurs morceaux d’alun, quelque reste d’un cierge Serré bien proprement dans du parchemin vierge... Unze petits sachez plains de diverse poudre...

Dans une boitte à part des livres ramassez

Estoient confusement l’un sur l’autre entassez :.…. Un livre d’oraison pour le soir et matin + Avoit choisi sa place‘avecque l’Arelin.

Le triste du Bandel et le second d’Astrée Retenoiïent entre eus deus la Legende dorée :.. ‘ La guide des Pécheurs, les Amours de Nervèze,

La canonization de la mère Térèse,

Le vray repos de l’Ame en la vie à venir,

Le Moyen de Verville afin de parvenir, etc. 3.

4, Du Lorens, éd. de 1646, p. 25-26. Regnier avait dit en. un seul vers (vu, À) : :

Charles, de mes pechez j’ay bien fait penitence.

2. Voir dans le Parnasse satyrique, éd. de Gand, 1864, t. II, p. 15, une

pièce analogue à la XI° Satire de Regnier, et t. II, p. 30, les Aventures de Polydor. ? * : 3. Dela Croix, Satyre imprimée aux p. 100-107 du livre suivant : La Climène, tragi comédie pastorale, par le sieur de la Croix avec plusieurs œuvres du mesme autheur, Paris, Jean Corrozet, 1637. Cette imitalion de Regnier a élé signalée pour la première fois par M. Tricotel, Variétés bibliographiques, p. 16. Comparez Regnier, Salire XI, vers 180, et Satire XIII, vers 20.

Le plus ingénieux retourne pour ainsi dire les sujets du maître : il s'empare de l'aventure du Fächeux et conte que c’est lui qui, sans y prendre garde, se rendit coupable d'une indiscrétion'; il s’approprie l'histoire de Macette et, imaginant que la vieille, au lieu de contrarier ses amours, les encourage, à une burlesque malédiction il substitue une non moins burlesque bénédiction?. Plagiats spirituels, plus aisés à réussir qu'on ne croit et dont la recette fut facilement retrouvée par ces poètes tragiques qui construisaient un personnage en prêtant à un héros de Racine des senliments en contradiction avec son caractère, ces imitations n'auraient pour nous aucune espèce d’intérêt, si leur nombre ne constatait avec éclat la popularité persistante de Regnier : car c’est trente-trois ans seulement après sa mort que s'arrêta celte marée de satiriques*.

Ils se taisaient depuis près de quinze ans quand Despréaux ramassa leur plume. Mais peut-on dire qu'il l'ait ramassée? Sont-ce les d’Esternod, les Auvray, les du Lorens qui, en entretenant chez nous le goût pour la satire, ont éveillé la vocation de l'ennemi de Cotin? Personne ne le soutiendra. Mais bien qu’ils lui doivent plus qu'il ne leur doit (car le succès du nouveau satirique ramena l'atten-

1. Espadon satyrique, Salire IV, l’Importunilé, à une demoiselle. - 2. Espadon satyrique, Salire IL, le Paranymphe de la vieille qui fil un bon office :

f Dieu te rende (oute la vie De l’hospital comme banuie Pour ne mourir entre les gueux..…..

Et après la mort filandière Deux asnes dans une litière Te portent droict en Paradis!

Si l’on veut se rendre compte de la facon dont Regnier fut imité par ses successeurs immédiats, on étudiera surtout : du Lorens, éd. de 1646, Satire NI (viu de Regnier), Satire XXV (x de Regnier); de la Croix, Satire citée dans la note 3 de la p. 312 (x1 et xux de Regniér,; d’Esternod, Espadon, Satires IL (xx de Régnier), IV (vr de Regnier), XV (x de Regnier); Auvray, Yambes contre une médisante (xx de Regnier); Parnasse salyrique, Salyre à M, Motin, éd. de Gand, p. 140 et les deux Satires citées dans la note 2 de la p. 312.

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