‹ Mathurin RegnierChapitre 166 sur 168 · Le dernier recueil de du Lorens est de · texte numérisé non relu

Le dernier recueil de du Lorens est de

tion sur ses devanciers, leur rendit des lecteurs et inspira même à un éditeur l’idée de réimprimer l'Espadon :);

on ne saurait contester qu'ils lui aient dans une certaine mesure préparé un public, qu'ils aient par cela même contribué pour leur faible part à l’'engager dans la carrière, qu'ils aient servi de lien entre Regnier et lui. Encore plus vainement essaierait-on de nier ses obligations envers Regnier. Même si Regnier ne l'avait pas précédé, Boileau n’en aurait pas moins eu « la haine d’un sot livre », et donc ses satires littéraires existeraient toujours; mais il est moins sûr qu’elles eussent pris la forme classique de l'épitre horatienne; il n’est pas sûr non plus qu’il eût composé ses satires morales, s'il ne les composa, comme il semble, que pour atteindre le but qu'avait manqué Regnier — pour être l'Horace français. Certainement, en tout cas, ses satires, soit morales, soit littéraires, n’eussent pas été écrites d’une aussi bonne encre; car si Regnier n’en a point créé le genre, il en a du moins, mieux que personne, façonné la langue. Et voilà pourquoi Boileau eut raison de se reconnaître hautement son élève; et voilà pourquoi ce n’est pas seulement chez le satirique de 1660, mais chez quiconque a disserté en vers français de morale ou de littérature qu’on peut retrouver quelque chose de celui qui, sans être philosophe, mérite d’être proclamé pour les qualités de son style le Montaigne de notre poésie.

La postérité du peintre des mœurs est plus glorieuse encore, on le sait, que celle du poète moraliste. Le plus ue honneur de Regnier, c’est que parmi les devanciers

1. L’Espadon Salyrique par le sieur d'Esternod, reveu et augmente de nouveau, à Cologne, chez Jean d’Escrimerie, 1680,

LA POSTÉRITÉ DE REGNIER s15

des auteurs de Tartufe, des Fables et du Lutrin, les historiens de la littérature lui accorderont toujours le premier rang : 1l fit rentrer dans notre poésie la peinture des mœurs qui en avait disparu depuis le moyen âge et il la porta à sa perfection; il ébaucha la comédie de caractères et, en lui empruntant ses sujets et en y mettant leur marque, ni Molière, ni La Fontaine, ni Boileau n’ont effacé la sienne. Les descriptions du Lutrin et des Embarras de Paris font regretter plus d’une fois celles de l’Zmportun et du Mauvais gite. Des fables qui ont servi de modèle à La Fontaine, le Loup et la Lionne de Regnier est l’une des deux ou trois qui soutiennent la comparaison avec l’œuvre de l’imitateur. L’Acaste, l'Oronte et les Fâcheux de Molière, qui sont tous nés du Fâcheux de Regnier, à la fois homme du bel air, bel esprit et indiscret, n’ont pas fait oublier leur père. Le Tartufe inspire le désir de relire la Macette, Le pédant de la dixième Satire a des mots dignes de Vadius, et « à bien peindre les gens ». Célimène n’est pas plus « admirable » que l’auteur de la Satire au comte de Caramain.Célimène, Vadius, Tartufe,les Fâcheux, Oronte, Acaste! de quelle illustre descendance peuvent se vanter les héros de Regnier! Et quelle gloire pour le vieux poète qu’on puisse dire de lui : IL eut pour disciples Molière, La Fontaine et Boileau; et des trois, c'est le plus grand de tous qui reprit le plus souvent ses personnages! Quelle gloire qu'on puisse ajouter : Des trois, c'est aussi le plus grand de tous qui par le style le rappelle le plus souvent! Car ni Boileau ne sut, ni La Fontaine ne prétendit lui prendre sa couleur, Quand ils imitèrent ses descriptions, ni l’un ne réussit, ni l’autre ne chercha à rivaliser avec lui de pittoresque : | Le meuble et l'équipage aidoient fort à la chose :

Quatre sièges boiteux, un manche de balai, Tout sentoit son sabat et sa métamorphose t,

1. La Fontaine, Fables, VII, xv; comparez Regnier, Satüre XI.

Ils ne lui doivent (je parle toujours du style), le premier que la franchise et la hardiesse de son naluralisme, le deuxième que la liberté de sa syntaxe. Plus grande est la dette de Molière. Quand les Allemands posèrent la ques-. tion de savoir s’il avait la poésie de l'expression, on leur répondit en citant le portrait d'Acaste peint par lui-même. et les portraits de Célimène‘; puisqu'ils sont, nous l'avons vu, dans la manière de Regnier, nous sommes logiquement amenés à en conclure que là où, de l’aveu général, l’auteur du Misanthrope est le plus vraiment poète, c’est là où il ressemble le plus à l’auteur de Macelte.

Ce magnifique éloge a sa contre-partie : si Molière s’est formé du bon de Regnier, « du mauvais de Regnier s’est formé Saint-Amant, comme Benserade s’est formé du mauvais de’ Voiture? ». On pourrait ajouter que Scarron but aux mêmes eaux. Car tout le burlesque me paraît être sorti d'une partie de l'œuvre de Regnier; non seulement le burlesque de Saint-Amant, qui se complut, comme Firenzuola, à entasser l’une sur l’autre les comparaisons bouffonnes, mais aussi le burlesque de Scarron, qui parmi les genres de facéties cultivés par Berni se fit une spécialité de l’anachronisme. Celui-là est tout entier en germe dans certains vers de la Satire XI et celui-ci tout entier dans certains vers de la Satire VI:

De là l’'Ambition fit anvahir la terre, Qui fut avant le tans que survindrent ces maux Un hospital commun à tous les animaux,

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