‹ Mathurin RegnierChapitre 96 sur 168 · Voir Satire VII · texte numérisé non relu

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ramassa pour les asséner d'une main plus lourde encore sur la tête d'Henri IV :

Toute extresme louange est pour toy trop petite !.

Encore n'est-ce pas là le pavé le plus pesant dont il ait accablé ce noble chef. Si Molière, qui prenait son bien partout où il le trouvait, n’a pas eu beaucoup de choses à changer au discours de Macette pour en faire un discours de Tartufe, il a eu moins encore à changer à l'Épitre liminéaire de Regnier au Roi pour en faire un discours de Thomas Diafoirus : « On lit qu’en Etyopie, il y avoit une statuë qui rendoit un son harmonieux toutes les fois que le soleil levant la regardoit. Ce mesme miracle, Sire, avez vous faict en moy, qui touché de l’Astre de V. M. ay receu la voix et la parole. » Pour apprécier à sa juste valeur un des mérites les plus contestés et cependant les moins contestables de Despréaux, il suffit de relire après cette Épitre liminéaire et après la Satire I de Regnier, le Discours au Roi et l'Épitre 1 de Boileau, qui en sont des imitations. L'expression en paraîtra souvent terne et décolorée; l’alexandrin, monotone et dépourvu de résonance :

On verra les abus par ta main réformés,

La licence et l'orgueil en tous lieux réprimés, Du débris des traitants ton épargne grossie, Des subsides affreux la rigueur adoucie.

On regrettera ces admirables vers qui font pardonner à Regnier les platitudes qui les entourent :

Et c’est aux mieux disans une temerité

De parler...

Où ta bonté discourt au bien de tes sujets,

Où nostre aise et la paix ta vaillance publie,

SAS AMEN: De Re où le vice abatu

Semble en ses pleurs chanter un hymne à ta vertu ?.

1. Du Bellay, Sonnet à la Royne de Navarre, éd. de 1513, chez Morel p.151, f° 2; Regnier, Salire I, vers 56, éd. Courbet, p. 11. 2. Satrre I, vers 59, éd. Courbet, p. 11.

Mais en revanche quelle urbanité! quel bon goût! Comme le poète loue délicatement le roi en se moquant de ceux qui le louent trop! Comme il sait tout dire en se déclarant incapable de rien dire! Comme il tourne ingénieusement en compliment exquis jusqu’à une satire décochée contre Cotin! Et surtout, tandis que chez Regnier se heurtent durement les allégories mythologiques, les comparaisons épiques, les familiarités et les proverbes, et que l’on y passe sans transition de l’ampoulé au trivial, du sublime au plaisant, quelle harmonie! quelle unité de ton!

Car, ce qui manque le plus à Regnier, c’est de savoir composer. Sauf quand il emprunte un plan tout fait à quelque poète ancien ‘, ou qu'il peut adopter le procédé facile de l’énumération ?, il va au hasard, se æépétant, se contredisant, étranglant en deux vers une idée principale, délayant en deux pages une idée secondaire, s’égarant en des digressions, d'où il ne sort qu'à grand renfort de transitions artificielles. Que sont les rares « ce n’est pas que » de Boileau en comparaison des innombrables «or » de Regnier? Car entre toutes les conjonclions de coordination il préfère celle qui, ayant à cette date le sens le plus vague, peut donner le plus facilement l'illusion que ses idées se tiennent quand il se contente de les juxtaposer. Aussi, pour apprécier la composition de Nicolas, faut-il le lire après Mathurin. Les Satires de Boileau sont monotones, pénibles et pesantes, tant qu’on voudra. Mais quel progrès depuis Regnier! Si Boileau ne sait ni faire converger ses idées à la manière des orateurs, ni voler capricieusement de l’une à l’autre, sans laisser cependant oublier jamais son but, à la facon d'Horace, est-ce qu'il n’arrive pas cependant et à présenter son sujet sous toutes les faces et à laisser une

1. Par ex. dans la Satire posthume (XVIe dans l'éd. Brosselte), éd. Courbet, p. 199.

2. Satire III : Pourquoi irais-je à la cour? Je ne sais ni faire ceci, ni

faire cela, etc.; Salire VII : j'aime les brunes, j'aime les blondes, j'aime les savantes, j'aime les sottes, etc.

impression dominante? Et par conséquent, n'est-ce pas à lui, plus qu'à Ronsard et plus qu'à Regnier, que revient l'honneur d’avoir véritablement créé en France la satire des idées et la poésie morale? à lui — et à ses amis, les Aristes de Molière ?

Avant donc que d'écrire apprenez à penser :

s’il est trois écrivains dont l’œuvre atteste la vérité de ce précepte, c’est Ronsard, c’est Regnier et c’est Boileau : ils ont contribué à créer la langue de notre poésie didactique, chacun dans la mesure où il a pensé.

Penser, c’est ce que Ronsard, il me semble, n'a jamais fait. Toute sa philosophie et toute sa morale ont consisté en ceci qu'il a été patriote et catholique, patriote ardent, catholique convaicu, confondant dans un même amour, comme d'Aubigné, son pays et sa religion, incapable de comprendre, comme lui, qu’on püt trahir l’un et déserter l’autre. Aussi, parce qu’il eut comme d’Aubigné une foi et non pas une philosophie, il n’a pas rendu notre alexandrin capable d'autre chose que de s’émouvoir, c’est-à-dire, à prendre le mot dans un sens étroit, d'être éloquent.

De grandes passions, Regnier n’en connut jamais que deux : il détesta cordialement le détracteur de son oncle; comme tous ses contemporains, il eut une sorte de tendresse filiale pour le bon citoyen qui avait réparé les maux de la France : de là, soit dans la Satire contre Malherbe, soit dans les discours au Roi, quelques beaux mouvements, d’ailleurs fort clairsemés. D’idées générales, il en fut entièrement dépourvu. Expérimentale et vulgaire, sa philosophie consista à résoudre toutes les difficultés de la vie à la lumière de maximes proverbiales, qui n’ont pas d’autre lien entre

elles que leur banalité. Mais enfin, ces lieux communs,

qu'aucune idée générale ne rattache les uns aux autres, :

et qui même se contredisent quelquefois, il les fit siens : et voilà pourquoi, si la langue de notre poésie philosophique ne lui doit rien autre, elle lui doit du moins — et c'est beaucoup — la vigueur etla hardiesse de l'expression.

La morale de Boileau fut plus honnête qu'originale. Mais en littérature, il n'eut pas seulement des idées, il eut une doctrine, c’est-à-dire un corps d'idées d’une parfaite cohésion. Je doute même qu'il se soit jamais rencontré un critique plus systématique, au meilleur sens du mot. La plupart de ses règles particulières sont des conséquences tellementnécessaires de ses principes fondamentaux, que si l’on s'attaque à l’une de ses règles, c’est aux principes mêmes qu'on a affaire. Et ici éclate l'évidence de celle de ces règles que nous citions tout à l'heure : on apprend à écrire en apprenant à penser. Boileau n'était rien moins qu'orateur : aussi n’a-t-il pas la faculté d’enchaïîner étroitement ses idées. A peine d'autre part était-il né poète : aussi son expression, quand elle n’est pas spirituelle, manque-t-elle toujours un peu de relief et d'éclat. Et cependant il n’en réussit pas moins et à dire tout ce qu'il veut dire et à le dire avec cette plénitude d'expression qui à elle seule est déjà de la poésie. Et voilà pourquoi, de Ronsard, de Regnier et de lui, c’est lui Nicolas, lui le moins poète et le moins éloquent des trois, mais le plus « penseur », qui a fait réaliser les plus grands progrès à ce que nous pourrions appeler la « poésie des idées ».

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