‹ Matière et forme; quelques objections contre l'aristotélisme ancien et moderneChapitre 3 sur 13 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Questions préliminaires

1' Pourquoi faut-il remonter jusqu'à la phi/sique cCAristote ? — Elle aide à comprendre la métaphysique. — Qu'une physique fausse doit entraîner à des théories fausses. — La tliéorie de la matiùre et de la forme dérive d'une physique lausse. — 2>5 De Vautorité d'Aristote et de saint Thomas. — Qu'on peut quelquefois s'écarter de leur docirinf". — Exemples de leurs erreurs. — 3' La théorie des contraires — Sa fausseté : les contraires d'Aristote ne sont pas des contiaii'cs. — 4" La thi^orie de l'acte et de la puissance. — Son oljscnrite que reconnaissent les aristotélicieMs, ses contradictions, ses sophisnics^ son iiiuiilité.

1" Pourquoi faut-il remonter jusqu'à la p lysique d'Aristote. — Aristote critique, en maints endroits de ses ouvrages, les philosophes qui émettent des théories sur le monde ou la naturt, sans avoir suffisamment observé les phénomènes et les faits physiques.

Nous devons donc supposer qu'il ne s'est pas rendu coupable lui-même de ce qu'il blâme daris les autres, qu'il a étudié les faits particuliers avant de formuler leurs lois générales, que la métaphysique est chez lui postérieure à la physique, dont elle doit fournir l'ex-

plication la plusélevëe. Comment, dès lors, ne seraitil pas intéressant ponr nous, je dirais même, nécessaire, lorsque nous considérons tel ou tel aspect du système aristotélicien, de passer par le même chemin qu'a suivi le Philosophe depuis le point de départ — observation du fait physique ~ jusqu'au point d'arrivée — loi qui rend compte de ce fait ? Cette méthode aurait, du moins, le grand avantage de nous montrer que les formules aristotéliciennes sont des déductions logiques, des fruits de l'expérience, et non des conceptions a priori qui ne reposent sur rien.

Or, si nous jetons un coup d'œil dans les traités do philosophie aristotélicienne ou. scolastique^ qu'y voyons-nous f des assertions, des thèses dont le simple énoncé sui'prend, déroute tout d'abord celui qui a la moindre teinte de nos sciences naturelles. Sans doute, ces thèses sont ensuite flanquées d'arguments et de preuves multiples ; elles n'en restent pas moins obscures, c'est- à-dii-e douteuses, par suite de cette fausse honte qui a empêché de projeter sur elles la lumière de la physique aristotélicienne d'où elles dérivent. Et qu'importerait, après tout, que cette physique fût erronée, si l'on avait eu la bonne fortune d'en déduire des lois générales rigoureusement vraies, et qui se justifient de par ailleurs? Nous pourrions bien pardonner aux racines de l'arbre en considération de ses fruits.

Il est cependant assez peu vraisemblable que des faits mal observés n'aient pas entraîné ordinairement à des conclusions fausses, que là où la physique aétéen défaut, la métaphysique nes'en soit ressentie ; le contraire serait plutôt surprenant.

Et cependani, nos modernes aristotéliciens s'évertuent à soutenir que leur théorie de la composi-

tion naturelle des corps, appelée encore théorie de la matière et de la forme reste vraie, bien que tous les faits physiques sur lesquels l'appuyaient les anciens aient été reconnus faux, ou tout autres que ne le demanderait une concordance avecleur système. Je vais donc m'efforcer, dans les pages suivantes, de démontrer la fausseté de cette théorie, aussi bien dans le domaine des sciences physiques que dans celui de la métaphysique, et j'ajouterai que tout le talent do ceux qui s'efforcent d'en faire des replâtrages continuels ne rend pas meilleure une mauvaise cause. Ce sont les deux maîtres Aristote et saint Thomas qui vont nous servir d'introducteurs danscette étude. Je donnerai, en tète de chaque chapitre, de larges extraits de leurs traités de physique, pour qu'on soit bien assuré de l'authenticité de leur doctrine, il sera facile ensuite d'examiner si les conclusions qu'ils ont formulées, ou que d'autres continuent à formuler après eux, peuvent être légitimement maintenues.

Mais la théorie de la matière et de la forme est ellemême basée sur ces deux autres théories aristotéliciennes (les contraires et de l'acte et de la puissance, dont elle n'est, à vrai dire, qu'une application ; je crois donc nécessaire, pour déblayer le terrain et pour fermer la porte aux malentendus ou aux échappatoires, de commencer par faire un examen préliminaire do ces deux théories. Et comme mes conclusions ne seront i)as, tant s'en faut, conformes à l'aristotélismc, il me faut bien demander, tout d'abord, s'il est permis, en certains cas, de |)enser autrement qn'Aristote et son école.

2' De l'autorité d'Aristote et de saint Thomas. — Si je place cette question sur le terrain des sciences physiques, toutes les concessions me

sont faites d'avance; mais l'on médit aussitôt, comme on va le répétant sans cesse, qu'Aristote et, après lui, saint Thomas, qui s'est borné à suivre pas à pas la doctrine du Stagyrite, sauf à faire les réserves nécessaires, quand cette doctrine était inconciliable avec les dogmes chrétiens, parlaient la science de leur époque, que si Ton avait pu amener à Aristote le ciel et les planètes, comme Alexandre lui envoya, au cours de ses expéditions en Asie^ des élé[)hants et des girafes, il aurait décrit les mouvements de notre système planétaire aussi exactement que les corps et les mœurs de ces animaux. Je n'aurai certes pas l'impertinence et n'encourrai pas le ridicule de contester l'extraordinaire puissance du génie d'Aristote, ni l'étendue de ses connaissances vraiment encyclopédiques, et ce n'est pas sans un véritable sentiment d'amiration qu'on lit, encore aujourd'hui, ses traités d'histoire naturelle, mais j'ai cru remarquer que, s'il excelle à saisir et à décrire le fait matériel, il a, comme instinctivement, horreur de l'explication simple^ qui se confond souvent avec l'explication Vraie. On dirait qu'un mauvais génie se plaît à le mystifier, en interposant tout un monde de fantômes, entre lui et les choses. Loin de parler alors la science de son époque^ Aristote en prend exactement le contre-[)ied, et il combat, au nom de principes a priori, des tliéories et des hypothèses que la science justifiera plus tard.

Prenons un exemple entre mille: son explication de l'origine des fleuves. « Certains prétendent que l'eau soulevée par le soleil et retombée en pluie se réunit sous la terre, d'où elle s'écoule comme d'un grand réservoir unique pour tous les fleuves, ou de divers réservoirs pour chacun d'eux. Dans le sein

de la terre, disent-ils, il ne se forme pas d'eau, mais c'est l'eau qui, réunie par suite du mauvais temps dans ces réservoirs^ forme ce grand nombre de fleuves. Telle est encore la raison pour laquelle les rivières sont toujours plus abondantes l'hiver que l'été^ et les unes continuelles et les autres non continuelles. Celles pour qui la grandeur du réservoir a réuni une grande masse d'eau suffisant à lenr alimentation jusqu'à ce que les pluies d'hiver reviennent, coulent sans cesse ; celles dont les réservoirs sont moindres tarissent bientôt, à cause de la petite quantité d'eau, avant que la pluie du ciel n'arrive, comme si le vase était vidé » (1).

Cette explication qu'Aristote va combattre, n'est sans doute contestée aujourd'hui par personne. C'est" bien l'eau changée en vapeur par les rayons du soleil, qui retombe ensuite en pluie^ s'emmagasine dans la terre d'où elle s'échappe en formant les sources, et les sources diminuent ou tarissent quand les pluies du ciel ne les alimentent plus ; les sources réunies forment les fleuves.

Les choses se passeraient tout autrement, si nous en croyions Aristote et saint Thomas, et cela pour plusieurs raisons.

1° « Si quelqu'un veut bien considérer attentivement la quantité d'eau qui tombe continuellement en pluie, il est évident que le volume en surpasserait la masse entière de la terre ou, du moins, que toute l'eau reçue dans le courant d'une année ne serait pas loin

(1) Aristote, Météores L. I, C. 13, §§ 6-7: T. III. p. 568.

Comparez pour ce passage et les suivants qui traitent de l'origine des fleuves le comntientaire de saint Thomas: Meteorologica, L. I, C. 15, T. XXIII, pp. 432-434.

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de l'égaler (1). Si donc il y avait sous la terre un ou plusieurs réceptacles d'où coulerait l'eau des fleuves, toute la terre devrait être creuse pour coiitenir cette énorme masse d'eau, et même elle n'y suffirait pas. Or c'est faux manifestement » (2).

Quelle était donc la violence des pluies qui ruisselaient du ciel bleu de TAltiquc, au temps d'Aristote, qui inondaient Tlle de Franco, quand saint Thomas enseignait à Paris, pour leur donner à croire que le volume de l'eau tombée égalait le volume de la terre ? Les cataractes du ciel, qui crevèrent à l'époque du déluge, répandirent de bien maigres ondées en comparaison, puisque l'eau s'éleva seulement de quinze coudées au-dessus desplus hautes montagnes. Nous voilà bien loin des 85 centimètres que les météorologistes assignent aujourd'hui comme la hauteur moyenne des pluies annuelles. Aristote a été ici victime de son imagination. Il ne semble pas^ d'ailleurs, s'être aperçu qu'une grande quantité de pluie n'a pas à être emmagasinée dans la terre, puiqu'elle coule à la surface du sol, aboutit bientôt aux rivières, et de là à la mer ; et chez un naturaliste, qui veut démontrer l'impossibilité pour Teau de pluie d'être absorbée par la terre, l'omission est grave; une idée préconçue l'empêche de tout examiner et de bien voir.

2* (( Il estabsurde, continue Aristote^ de croire que ce n'est par par la même cause que l'eau se produitdans l'air et sur la terre. Par conséquent, si c'est le froid qui, dans l'atmosphère, change l'air vaporisé «n eau,

(1) Aristote, yjc'téorcs, L. I, C. 13, § 8, p. 568.

(2) Ibid. § 9.

il faut bien penser que c'est encore le froid renfermé dans la terre qui. sons la terre, produit le même effet (1). « Ce n'est donc pas seulement de Teau réunie sous la terre comme dans un récipient qui^ en s'échappant, forme les fleuves ; il y a encore sous terre une continuelle production (génération) d'eau, par suite du refroidissement des vapeurs » (2). « N'allons pas croire cependant que ces eaux se réuniraient dans des endroits souterrains, comme certains l'ont prétendu pour l'eau de pluie^ car il est impossible de croire que des cavités souterraines aient en acte toute l'eau qui s'écoule par les fleuves. Autant vaudrait dire que les fontaines, que nous voyons coulera la surface du sol, ont en acte toute Teau des fleuves, ce qui est manifestement faux » (3). Il faut donc admettre que de même qu'au-dessus de la terre, de petites gouttes se réunissent entre elles, puis celles-là à d'autres, pour former à la fin une quantité considérable d'eau de pluie; de même aussi, sous terre, ce sont d'abord des petites parcelles qui se réunissent ; et puis, la terre s'égouttant en un certain point, pour ainsi dire, c'est de là que viennent les fleuves » (4). « Cela explique pourquoi les fleuves viennent des montagnes, et les plus grands fleuves des plus hautes, et pourquoi les fleuves sont presque toujours rapprochés des montagnes ou des lieux élevés. C'est que les montagnes et les lieux élevés sont comme des éponges resserrées,

(1) Ai-istote,, Méiéores, L. 1, C. 13, § 9 ; p. 568.

(2) S. Thomas, Meteor., L. I, C. 15, p. 433.

(3) S. Thomas, Meteor., L. I, C. 15, p. 434. Cf. Aiistote. Météores, L. I, C. 13, § 10, p. 568.

(4) A-ristote, Météores, L. I, C. 13. § 10, pp. 568-569,

à cause de la dureté des pierres, pour faire jaillir Teau. Elles sont élevées pour que l'eau puisse en couler et se répandre en mille endroits. Elles ramassent encore l'eau dei)luie, mais rien qu'en petite quantité; elles produisent surtout l'eau^ comme si elle était engendrée'à leur intérieur sous l'influence du froid. En effet, la vapeur qui se dégage de la terre, et qui en monte, sous l'influence de la chaleur naturelle, est en partie contractée par le froid de la terre, et dans l'intérieur de la terre, et se change ainsi de nouveau en eau. Les montagnes sont donc de véritables réfrigérants de la vapeur qui monte des entrailles de la terre » (1).

Ces textes^ quoique un peu longs, méritaient d'être cités, car ils montrent, comme pris sur le vif, un procédé trop habituel : négation gratuite du fait physique: les fleuves viennent des pluies; négation basée sur des raisons imaginaires : nul réservoir ne pourrait contenir ces pluies, etc.; énoncé de causes non moins imaginaires : la terre produit l'eau par une sorte de génération ; explication non moins imaginaire de ces causes : transformation des éléments en eau.

Il ne faut donc pas contester qu'Aristote et saint Thomas n'aient quelquefois parlé en assez mauvais naturalistes. Ont-ils été plus heareux quand ils ont fait une incursion dans le domaine des sciences exactes? C'est eux-mêmes qui vont nous fournir la réponse, au moyen d'une comparaison qu'ils allèguent souvent, dans leur théorie des éléments, comme une raison décisive. « Si les éléments^ disent-ils^ viennent

(1) S. Thomas, Meteor., L. I, C. 15, p. 433. Cf. Aiistote, Météores, L. I. C. 13, §§ 11-14. p. 569.

les uns des autres par transformation, on arrive nécessairement à admettre que les corps sont indivisibles, car s'ils étaient divisibles, une partie du feu ne serait plus «lu feu, une partie de la terre ne serait plus de la terre, attendu qu'une partie de pyramide n'est plus une pyramide^ ni une partie de cube, un cube » (1). Et pourtant, un enfant de huit ans n'ignore pas que le mètre cube peut se diviser en décimètres cubes, en centimètres cubes, et que ces subdivisions, que l'on pourrait pousser plus loin> sont bien des parties du mètre cube, et elles-mêmes des cubes. Il n'est pas non plus nécessaire d'avoir des connaissances bien étendues en géométrie, pour savoir qu'un plan qui coupe une pyramide parallèlement à la base découpe une pyramide semblable à la première, tandis que le tronc ainsi obtenu peut être sectionné en autant de pyramides qu'il contient d'arêtes, et toutes ces pyramides, qui sont des parties de la première, se prêteront à leur tour, et chacune séparément,, à pareille subdivision. Pour Aristote et saint Thomas, les parties du cube ou de la pyramide ne semblent pas pouvoir être autre chose que les fragments de formes diverses, qui voleraient en éclats, sous le marteau, avec lequel on briserait un cube ou une pyramide de marbro.

Mais il y a mieux ou pire, comme on voudra. Voici maintenant, et encore à propos de la nature des corps, le raisonnement sophistique, celui qui tire ses conclusions de la chose même qui est en question : « La génération récipru jue des éléments est impossible, si l'on n'admet pas que dans une grandeur

(1) Arigtote, Traité du Ciel, L. 3. C. 7, § 5, T. II, p. 420.

limitée, il puisse y avoir une infinité de grandeurs finies. En effet, quand l'eau se forme en se séparant de la terre, quelque chose est enlevé à la terre, si, comme on le dit, la génération se fait par la sépararation des éléments; et, une seconde fois, il en sera encore de même, quand l'eau se séparera de nouveau de la portion déterre qui reste. Si donc cette séparation est toujours possible, il s'ensuit qu'il pourra y avoir des divisions infinies dans un corps fini. Mais comme c'est là une chose impossible, il en résulte que les éléments ne peuvent pas naître toujours les uns des autres... par leur simple séparation » (1). Cette argumentation suppose qu'un élément, dont un autre est extrait, reste toujours le même élément. Il fallait envisager l'hypothèse où l'élément terre ne resterait pas de la terre après la séparation de l'eau ; quand nous extrayons l'hydrogène de l'eau, ce n'est plus <le l'eau qui nous reste, mais de l'oxygène.

Est-il étonnant, après tout, qu'Aristote et son disciple saint Thomas se soient trompés quelquefois et même grossièrement? La question serait inutile, si certaine école ne voulait faire accroire que la puissance de Tesprit humain a atteint en eux ses dernières limites, qu'ils ont été les interprètes les plus parfaits de la vérité, qu'on ne peut sans une arrogante témérité mettre en doute, ni, à plus forte raison, combattre certaines de leurs thèses ; en un mot, qu'ils ne sont pas seulement des phares, mais des bornes. Un grand écrivain, dont j'apprécie assez peu le système philosophique, Malebranche, après avoir reproduit les éloges hyperboliques qu'Averroès donne à Aristote, les apprécie comme il convient:

il) Aristote, Traité du Ciel, L. S, C. 7, § 4, T. II, p. 420.

« Aristotelis doctrina est summa veritas, quoniain ejas iniellectas fuit finis Iiumani intellectus : qaavehene dicitar de illo quod ipse fuit creatus, et datus nobis divina p^rovidentia ut non ignoremus possibilia sciri. En vérité, ne faut-il pas être fou pour parler ainsi; et ne faut-il pas que l'entêtement de cet auteur soit dégénéré en extravagance et en folie ? La doctrine d'Aristote est la souveraine vérité. Personne ne peut avoir de science qui égale, ni même i\uï approche de la sienne. C'est lui qui nous est donné de Dieu pour apprendre tout ce qui peut être connu. C'est lui qui rend tous les hommes sages : et ils sont d'autant plus savants qu'ils entrent mieux dans sa pensée, comme il le dit en un autre endroit. A ristoteles fuit princeps per queni perfici'.intur omnes sapientes qui fuerunt post eum... Ainsi un homme entêté d'Aristote ne peut goûter qu'Aristote, il veut juger de tout par rapport à Aristoie ; ce qui est contraire à ce philosophe lui paraît faux... parce qu'Aristote lui est ce que la raison et Tévidence sont aux autres » (1). « II est assez diiïicilede comprendre comment il se peut faire que des gens qui ont de l'esprit, aiment mieux se servir de l'esprit des autres, dans la recherche de la vérité,, que de celui que Dieu leur a donné... Un homme qui a de bons yeux ne s'avisera jamais de se les fermer ou de se les arracher dans l'espérance d'avoir un conducteur » (3).

La véritéj dont Aristote et saint Thomas ont été les zélés investigateurs, n'a rien à faire des exagérations

(1; De la recherche de la virile, L. II, 2* Partie, C. 6. (2) Id., ibid., C. 3.

extravagantes qui seraientla négation de tout progrès. Ces puissants génies étaient des hommes ; ils ont eu le sort commun de l'humanité d'être faillibles, et ils n'en ont certainement jamais douté eux-mêmes. Nous avoua donc le droit de peser, de discuter leurs raisons, de montrer où et par quoi elles pèchent, comme ils ont pesé, discuté, accepté ou rejeté les raisons de leurs devanciers ou deleurs contemporains. Aristote, après avoir émis diverses hypothèses sur la génération des abeilles, fait remarquer qu'il n'en garantit pas l'exactitude parce qu'on n'a pas encore assez observé les faits, et il ajoute sagement : « Quand on les aura tous recueillis, il vaudra toujours mieux s'en rapporter à l'observation sensible plutôt qu'au raisonnement; on ne devra ajouter foi aux théories que si elles sont d'accord avec les faits )) (1). Renoncer aux théories qui ne sont pas d'accord avec les faits, tel est donc le conseil et l'esprit d'Aristote. Ses disciples ont-ils suivi ce conseil ? Qu'on examine leurs commentaires. Ce qui était douteux pour Aristote paraît moins douteux pour eux. Comme ils attribuaient à leur maître une sorte d'infallibilité philosophique (2), leur préoccupation constante a été, non pas d'examiner si ce que disait Aristote était vrai, (c'était

(1) Aristote, Génération des animaux, L. 3, C 10, T. III, p. 388.

(2) Qu'on ne croie pas ici à une boutade : Toutes les fois que saint Tiiomas, par exemple, rapporte les opinions des Pères de l'Eglise sur des questions naturelles, il les rejette si elles sont contraires aux opinions d'Aristote qu^'il adopte invariablement. Il y aurait une intéressante étude à faire sur ce sujet.

cependant le point important), mais de rechercher quelle était la vraie pensée d'Aristote pour l'exposer et la développer ensuite dans des paraphrases. Ils se sont bornés à commenter la lettre; la lettre est quelquefois ennemie de l'esprit.

3° La théorie des contraires. — S'il est un dogme philosophique auquel Aristote et saint Thomas en appellent sans cesse, c'est bien celui des contraires. Il constitue la base même deleur physique, puisque c'est d'après les seules qualités sensibles et contraires des corps, comme le lourd et le léger, le sec et Vhumide, le froid et le chaud, qu'ils ont affirmé, comme nous le verrons dans la suite, la nature et le nombre des éléments, leurs actions i-éciproques, lein's transformations, l'existence de la matière qui leur sert de sujet commun.

L'unique défaut de cette théorie des contraires, assez grave peut-être, c'est de ne pas résister à l'examen.

Sans doute, dans le langage courant, le froid est le contraire du chaud ; le sec, de l'humide; le lourd, du léger. Faut-il en conclure qu'il y ait, par exemple, des corps essentiellement lourds, essentiellement légers, que, de cette différence de nature, résulte la différence d'action et de mouvement, les corps légers se dirigeant en haut, les corps lourds en bas, et qu'il se trouve, dans l'univers, des mouvements naturels contraires, des lieux contraires et des éléments contraires? Il s'agit là, nous le voyons, de quelques-unes des dées fondamentales de l'aristotélisme, et l'on peut iméme assurer quetoutes les autres en sont de simples déductions.

Qui ne sait aujourd'hui que tous les corps sont doués de pesanteur, d'une densité propre résultant de

l'attraction universelle, et qu'il n'y a entre le lourd et le léger que la différence du plus ou du moins? Un corps se dirige en haut, non i)arce qu'il est essentiellement léger, mais parce qu'il l'est plus que le corps qui se place en dessous, comme, dans une bouteille où nous mélangerions de l'huile et de l'eau, l'huile monterait rapidement à la surface, parce qu'elle est moins dense que l'eau. Ne croyons pas que cette vérité une fois établie ait pu être admise sans contestation. Elle contredit cette opinion d'Aristote que « les contraires différent d'espèce et ne sont pas une même chose » (1), et trop souvent les aristotéliciens, -tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui, se sont distingués par leur obstination à nier, tout d'abord, les découvertes opposées au péripatétisme, pour en donner ensuite des ex[)lications fantaisistes.

Écoutons Goudin, thomiste célèbre du 17* siècle, nous parler de cette pesanteur de l'air: «On insiste, dit-il, [pour prouver que l'air est {)esantj, avec Texpérience de Toricelli, celle du baromètre. On remplit de mercure un tube de verre fermé par un bout ; par l'autre bout, ce tube est recourbé, plus largo et ouvert à la pointe. Puis on le dresse de manière à ce que le boutfermé, qui estaussile plus long, soiten haut, l'autre est plus bas. Si le tube a plus de vingt-sept pouces (soixante-seize centimètres) de longueur, le mercure descendra et restera suspendu à la hauteur de vingtsept pouces. Pourquoi cela? Parce que, dit-on, il est soutenu à cette hauteur par lecontre-poidsde la colonne d'air qui pèse sur le mercure à travers l'orifice

1) Physique, L. 8, C.8, ^ 1, T. II, p. 358.

QUESTIONS PRILIMINAIRES 19

béant de la pointe la moins élevée : il faut sans doute que cette colonne soit immensément élevée, car le mercure est lourd ; mais elle arrive à faire un poids égal à celui de la colonne si courte du mercure, comme une colonne de bois de cent pieds ferait un poids éi^al à celui d'une colonne de plomb de deux pieds. Cette affirmation se vérifie. Portez le baromètre dans une caverne profonde, le mercure montera; portez-le sur une montagne, il descendra plus ou moins, toujours suivant l'élévation du lieu : la colonne d'air, en effet, dans les bas-fonds, se trouve plus considérable, et par conséquent, plus lourde que dans les points élevés. De là vient à cet instrument le nom dé baromètre, c'est-à-dire mesure de pesanteur ; par son moyen on reconnaît la pesanteur de l'air. C'est ce qu'il fallait démontrer. »

(( Je réponds : 1" Cette expérience si vantée sert à établir, tout au plus, que l'air voisin de la terre est lourd ; mais est-ce par sa nature? N'est-ce pas plutôt à cause des parties de terre et d'eau qui s'y trouvent môléeSj et qui effectivement tendent en bas, comme le limon tend au fond de l'eau ? Personne encore n'a résolu ces questions. On accorde pourtant que cette colonne d'une matière qu'ils disent graviter, ne s'étend ])a3 au-delà de quatre lieues, distance à laquelle parviennent les exhalaisons de la terre et de l'eau, tandis que la hauteur de l'air s'étendrait beaucoup plus loin».

« 2' On ne prouve pas même ce que nous venons de dire; car %n faisant arriver quelque peu d'air dans la partiesupérieuredu tube, on voitlo mercure descendre subitement et d'une manière considérable. Au lieu d'air, introduisez de l'eau, même en plusgrande quantité, le mercure ne descendra pas autant; or, s''il ne contenait par le poids égal de l'air extérieur supposé

gravitant, l'eau, qui est plus lourde, ledéprimeraitplus que l'air intérieurement insufflé : donc, c'est par une autre cause que le mercure reste suspendu ».

«Disons donc nous-mème quelle est cette cause. Tandis que le mercure suspendu dans le tube tend, par l'effet de sa pesanteur naturelle, à descendre, deux choses font obstacle à cet abaissement : d'abord, c'est que l'espace qu'il abandonneraitresterait vide; ensuite, c'est que l'air extérieur ne pou vaut parvenir dansla partie supérieure du tube, et se trouvant repoussé du verre qui le contient^ parle mercure qui descend, subit une pression, est réduit à un espace un peu moindre, et y résiste en retenant autant qu'il peut le mercure. Quand donc le poids du mercure est moindre, c'est-à-dire qu'il n'arrive pas à la hauteur de vingt-sept pouces, le mercure demeure suspendu tout entier; s'il est plus considérable, ce surcroît de forces suffit pour presser l'air extérieur» (1). Arrêtons ici cette citation, le lecteur est édifié ; dans la réfutation, autant d'erreurs que de lignes ; et dans l'explication, des paroles vides de sens.

Le même Goudin dit ailleurs sur le même sujet : «D'aprèsquelques expérience.-, récentes, certains physiciens ont cru que l'air inférieur est comprimé par l'air supérieur,, et, par conséquent, plus pressé près de nous. Mais outre que Tair, de sa nature, n'est pas pesant, qu'il est, au contraire, léger, l'air supérieur, serait-il pesant, ne pourrait presser l'air inférieur ; car la force par laquelle il presserait ainsi, il la subirait luimême en se dilatant, et, par conséquent, il se ferait violence à lui-même: ce qui ne peut être naturellement.

(1) Goudin, Philosophie suivat.l l'fs principes de S. T/ioriius, T. III, pp. 141-142.

Si donc quelque expérience établissait que l'air qui nous entoure est pressé, la masseentière devrait l'être. Aucune partie de l'air ne saurait être pressée sans presser également les parties voisines, et ainsi la pression serait également partout. Peut-étrecette pression sera-t-elle attribuée aux exhalaisons que dégagent la terre et l'eau : celles-ci, en effet, ne peuvent se raréfier sans que l'air en soit pressé » (1). Encore ici un exempledu procédé que nous avons déjà constaté: négation du fait physique pour des raisons imaginaires, et explications non moins imaginaires.

Une distinction essentielle entre le //'OïV/ et \q chaud serait-elle plus heureuse et mieux justifiée qu'entre le lourd et le léger ? Qui oserait le prétendre ? Cela ne veut pas dire que le froid de l'hiver et le chaud de l'été ne nous fassent pas éprouver des sensations très différentes; nous voyons les corps inanimés eux-mêmes profondément modifiés ou altérés parsuitcdegrandes variations de température; autre est la faune et la flore des régions tropicales ; autre, la faune et la flore des régions polaires. Voilà bien des effets très divers qui ne peuvent venir que de causes diverses. Cette conclusion est vraie en un certain sens, c'est-à-dire d'une vérité toute relative. Allons, en etîet, au fond des choses : quand nous disons 10 degrés de froid, nous entendons une température qui se traduit par 10 degrés au-dessous de zéro dans le thermomètre centigrade, et nous comprenons, dans un sens contraire 35 degrés de chaleur. Mais ce point de déjmrt de 0, pour indiquer le froid, est une démarcation purement arbitraire, puisque, au même endroit, le thermomètre

(1) Ibid, p. 287.

Périer

22 MATIÈIŒ ET FORME

Fahrenheit marquerait 32 degrés de chaleur ; 10 degrés de froid, 35 degrés de chaleur c'est, en réalité, un écart de 45 degrés de température ou de chaleur» si vous voulez. Le froid n'est pas autre chose que l'absence de chaleur ou plutôt une moindre chaleur(l ). Toute la différence enti-e l'un et l'autre porte sur la quantité; ils ne sont donc pas contraires^ car, bien que dans lelangage courant petit soit lecontrairede grand, une i)etite quantité n'est pas le contraire d'une grande quantité, la quantité, suivant la remarque d'Aristote, n'ayant pas de contraire (2).

Les mêmes remarques s'appliquent exactement aux prétendus contraires sec et/iamide. Sur nos baromètres, ces deux termes marquent simplement une diffé-

(1) Goudin est naturelleinent d'un avis différent:'» 11 y eu a qui [tensent que le froid est une pure privation de la clialeur; mais beaucoup do raisons on font une qualité positive : 1° le sens liii-rnènie qui en est affecté ; 2" une opposition absolue ne peut se trouver qu'en tre des extrêmes positifs; oi-, le froid est de la sorte opposé à la clialeur : donc le froid est quelque chose <le positif; 3" la privation ne détruit pas la forme, Pt elle ne se propage point en pi'oduisant son seml)laljle ; elle n'altère point les corps, elle ne produit aucun effet positif: ainsi, l'omljre conligiie à la lumière,, ne la

détruit ni ne la diminue Le froid, au contraire, détruit

la chaleur, il se propage aux objets qui l'avoisinent en les affectant de sa qualité, et il les altère considérablement, même il les corrompt. » Op. cit. T. III, p. 273. Je ne cite pas Goudin ici, ni ailleurs, pour le plaisir de relever ses ei-reurs, mais pour montrer le cas qu'il convient défaire de conclusions tirées de principes incei tains. Lorsqu'on nous dit que la réunion d'atomes restant en acte ne peut produire une substance, qu'il faut ad:îiettre un changement substantiel dans les atomes, quand on les voit pioduire des effet nouveaux, on raisonne comme Goudin.

(2) Aristotc, Cat'gories, C. 4, $5 10, T. I, p. 8

rence dans l'état hygrométrique de l'air, suivant qu'il contient plus ou moins d'humidité; donc, ici encore, simple différence de quantité. Le sec absolu, serait l'absence de toute molécule d'eau dans un corps, état réalisable, mais purement accidentel, auquel l'on ne saurait, dès lors, attribuer la marque essentielle de ce corps, comme le fait la scolastique en disant : le sec de la terre, le sec fait la terre. D'autre part, c'est Teau qui produit l'humide, et non l'humide qui fai t l'eau, com.meon l'a prétendu faussement, en prenant l'effet pour la cause. Ainsi, qu'elle que soit notre manière d'envisager le sec et l'humide, nous, n'y trouvons pas une application, ctencore moins une justification de lathéorie des contraires ; la quantité n'est pas le contraire de la quantité; un accident, le sec absolu, n'est pas le contraire d'une substance, l'eau ; et cette dernière substance est encore moins le contraire d'une autre substance, la terre.

Nous avons donc le droit de conclure qu'en parlant de contraires^ dans des faits d'ordre physique, les tenants de cette hypothèse, depuis Aristote jusqu'à ses disciples d'aujourd'hui, ont été les victimes des mots. Ils n'ont pas pesé des notions vulgaires, ni examiné si elles étaient rigoureusement exactes ; ils ont cru voir des contrariétés entre deux extrêmes de même espèce reliés pai- un continu toujours semblable à lui-même. L'erreur est grave. Elle vicie les théories de l'acte et de la puissance et de la matière et de la forme qui en porteront Tempreinte indélébile. Il va nous être facile d'en faire la démonstration, bien que nous pussions nous en tenir à cet axiome des mathématiques que si la première opération d'un problème est fausse, il est inutile d'examiner les autres ; elles sont faîisses nécessairement.

4' La théorie de l'acte et delà puissance.— (1)

Les notions d'acte et de puissance ne peuvent être rigoureusement définies, nous disent les disciples d'Aristote. Cela signifie donc qu'il est impossible d'en donner une notion précise, parce que l'état de puissance 'est quelque chose de mystérieux et malaisé à comprendre (2). Mauvais, détestable préambule pour une doctrine, car « il ne faut pas parler sans savoir ce qu'on dit, c'est-à-dire sans avoir des idées distinctes qui répondent aux termes dont on se sert )) (3), et « c'est marcher dans les ténèbres que de raisonner sur des idées obscures et sur des principes incertains » (4). Et puis, le vers de Boileau reste toujours vrai :

« Ce que l'on co:;çoit bien s'énonce clairement »

A défaut de définition ou de notions précises, l'on nous apportera, du moins, des exemples : « On remarque, toutd'abord, que dans la nature le mouvement succède au repos, et le repos, au mouvement. Je pense, j'écris, je parle ; mais je ne pense pas toujours, je ne parle pas toujours, Etjlorsque je me repose je sens très bien que j'ai la puissance d'agir: cette puissance, ma conscience la saisit très clairement lorsqu'elle fait effort pour passer à l'acte et qu'elle se déploie librement dans l'action » (5).

(1 Voir sur cette théorie: Aristote, Métaphysique, L. 8. T. II. pp. 564-573; S. Thomas Metaphyaica, L, 9, C. 2, T, XXV, pp. 70-77. M. Farges que je cite reproduit la doctrine et les exemples de S. Thomas.

(2) Farges, Théorie fondatnenlate de l'acte et de In puissance, p. 136.

(3; Malebranche, Da la rechercha de la Vérité, L. 1, C. 18.

(4) Ibid. L. 6, 2° Partie, C. -2.

(5) Farges. Acte et puissance, p. I(i3.

« Il y a donc un état d'action et un état de repos. De là découle la distinction fondamentale entre Vacte « entelecheia » et \3. puissance « dynamis ». Lorque le mouvement est produit ou subi, l'objet possède alors en acte « energicos » la qualité qu'il ne possédait pas réellement auparavant, si ce n'est en puissance « dynamicos »... L'acte est la déterminalion, l'achèvement, la perfection de la puissance. Telle est la notion générale de l'acte. Après avoir désigné primitivement Vaction ou l'opération, on l'a étendue à toute autre qualité ou perfection de l'être et jusqu'à l'être lui-même » (1). « Et la puissance c'est Tétat d'une chose déjà partiellement existant qui ne jouit encore que d'un être incomplet, comme le poulet dans l'œuf: c'est un devenir » (2).

« Ainsi le disciple qui vient à l'école du docteur, n'est pas encore réellement docte, doctus in aciu, mais il peut le devenir, doctus in potentia ; le fer que l'on plonge dans la fournaise n'est pas encore incandescent, mais il peut le devenir^ tandis qu'un autre corps, l'eau par exemple, ne possède pas la même aptitude » (3). « Nous disons encore que la statue de Mercure existe en puissance dans le bois^ quand il n'est pas encore sculpté, mais si le bois est sculpté, la statue est alors en acte » (4).

L'existence de l'état de puissance ou de potentialité est confirmée « par le caractère absurde de l'opinion opposée ». Ce serait « prétendre que la puissance de

(1) Farges, Acte et puissance, p. 104.

(2) Farges et Barbedette, Cours do philosophie scolastique, T. I, p. 258.

(3) Farges, Acte et puissance, p. 104.

(4) S. Thomas, Metaph., L. 9, C. 2, T. XXV, p. 77,

construire, d'écrire etc. disparaît quand elle ne s'exerce point, c'est-à-dire que l'homme endormi est aveugle, et que le professeur en vacances est un ignorant. De la sorte, tout mouvement comme tout progrès deviendraient impossibles » (1).

Nous [Pouvons donc résumer les explications précédentes en deux ou ti'ois propositions très courtes : Les choses qui cxisloiit réellement, d'une façon concrète, sont en acte ; celles qui se produiront ou pourraient se produire sont en puissance . Les deux termes correspondent donc à peu près à possibilité et à réa/<7e. Toutefois, j'indique cette synonymie en guise de simple éclaircissement ; comme elle a été contestée, d'ailleurs par d'assez mauvaises raisons, je n'y aurai jamais recours.

On a remarqué, sans doute, que, jusqu'à présent, ces deux concepts d'acte et de puissance semblent assez simples, et nous pourrions dire d'eux, comme des contraires, qu'ils sont vrais d'une certaine manière, c'est-à-dire à condition qu'on ne les examine pas de trop près. Or, voilà qu'on leur applique précisément la fausse théorie des contraires : « l'acte et la puissance sont choses opposées », et, dès lors, pour montrer leurs relations réciproques, on va tomber dans la contradiction et l'incohérence.

« Puisque la puissance est un non-ètre relativement à l'acte, ces deux notions sont opposées et s'excluent mutuellement.,. L'état d'acte et l'état de puissance sont deux alternatives nécessaires et contradictoires entre lesquelles il n'y a pas de milieu possible (2). ))

(1) Fai-ges et Barl>edeUe, T. I, p. 26"..

^2) Farges, A.cto et puissance, p. 116 ; cf. p. 361.

Cette opposition contradictoire établie, ou va cependant trouver le milieu qu'on avait nié tout d'abord : motus est médium iater poteniiam et actum. Le mouvement est une sorte d'intermédiaire entre l'acte et la puissance ; c'est l'acte du devenir en tant que devenir, c'est le devenir en marche vers l'acte (1). Remplaçons dans cette proposition les termes contraires acte, deoenir, on puissance, par les termes contraires froid et chaud qui sont dans le même rapport que puissance et acte, et nous aurons une nouvelle proposition qui vaudra ni plus ni moins que la première: « Le mouvement c'estle chaud du froid en tant que froid, c'est le froid en marche vers le chaud) » ; galimatias et simple logomachie.

Que vaut d'ailleurs l'exemple allégué pour établir ce passage d'un contraire à l'autre : « Entre deux contradictoires: aimer et ne pas aimer, il 'n'y pas de milieu proprement dit, mais il peut y avoir dans le même être passage de l'un à l'autre de ces deux états ? (2). « Remarquons ici, dit le docteur Compagnion, l'embarras de l'auteur: entre deux contradictoires il n'y a pas de « milieu proprement dit». Y aurait-il pour la circonstance un « milieu » improprement dit f Et que dire de cette tournure impersonnelle « il y a passage » ? N'est-ce plus l'être, Pierre, qui d'aimant devient non-aimant ou inversement? Elle rappelle celle de M. Bergson « Il y a devenir de l'enfant à l'homme, » et contre laquelle l'auteur en question s'élève avec raison » (3). Dans l'espèce, « s'il y a contradiction entre

(1) Cf. Farges, Acte et puissance, p. 137.

(2) Farges, Acte et puissance, p. 362.

(3) Critique néo-scotisle du thomisnie, p. 35.

cette idée en général d'aimer et sa contradictoire, dans la réalité, c'est-à-dire dans la nature^ l'acte concret d'aimer contient toujours encore quel.'|ue degré d'amour en puissance^ autrement il serait l'acte pur ou parfait d'aimer, le propre de Dieu. Et inversement, l'acte concret de ne pas aimer et même de haïr contient encore quelque amour en acte ou quelque haine en puissance dont se défait,, si je puis ainsi parler, celui qui hait, (^u l)i(?i) le mal serait parfait (Manichéisme) » (1).

Car c'est en vain que l'on parle de puissances qui ne sont pas en acte et que l'on allègue des exemples qui se tournent précisément contre cette affirmation (2). Ne voit-on pas qu'il y a une différence réelle et profonde, entre un aveugle et un homme endormi, mais douédela vue, entre un savant, même en vacance, et un ignora*nt?Chez les deux premiers, la différence résulte de la conformation des organes de la vue, conformation qui fait que le voyant a en acte la faculté de voir dont est dépourvu l'aveugle. Le savant, même au repos, a en acte, et comme emmagasinées dans son intelligence, les connaissances acquises. Ses cellules cérébrales sont, pour ainsi dire^ impressionnées autrement que chez l'ignorant. Si un disque de phonographe, qui vient de nous faire entendre la Marseillaise, reste au repos, en puissance de nous la faire entendre

(1) Ibid., p. 47

(2) « Si igitur poteiitia non esl absqiie actu sequeiur quod aliquis non habot sensiini nisi quando sentit, utputa visum aut anditum ; sed illc qni noii liabet visum, ciim sit natus habere est cœcus, et qui nan habet auditnni est surdns. Sic igiuii- eadeni die erit vidons et cœcus, quod manifeste est faUum » S. Thomas, Metapli., L, 9, C. 2, T. XXV, p, 73.

de nouveau, c'est qu'il conserve toujours en acte quelque chose que n'a pas un disque vierge; et la Marseillaise est en puissance dans le disqueau repos, parce qu'elle y est d'une certaine manière en acte. Est-elle en acte dans un disque vierge? non, à moins que l'on ne veuille entendre que le disque vierge est en puissance de recevoir l'empreinte de la Marseillaise. Mais cette potentialité, plus éloignée d'un degré que la précédente, existe, elle aussi, parce que le disque est constitué en acte d'une matière impressionnable^ ébonite ou autre, qualité en acte que n'aurait pas un disque de bois ou de plomb.

Il est donc bien certain que toute puissance réelle ou concrète, c'est-à-dire existant réellement, par opposition à la notion abstraite de puissance ; (il n'y a dans l'univers que des choses concrètes ; et la confusion dans le raisonnement sur les choses naturelles^ provient souvent de ce que l'on passe, sans s'en apercevoir ou sans en avertir, de l'abstrait au concret); il est certain, dis-je, que toute puissance réelle est en acte, mais en acte plus ou moins éloigné de l'acte linal. Loin d'être contraires selon l'énoncé du dicton : actus et potentia sunt contraria, l'acte et la puissance sont des choses de même espèce reliées par un continu. A mesure qu'elle parcourt les étapes de ce continu, la puissance-acte se perfectionne en se rapprochant d'autant plus de l'acte qu'elle s'éloigne davantage de la puissance. Ainsi le savant en puissance, c'est-à-dire l'ignorant, a cependant en acte les facultés aptes à acquérir la science. Ses facultés sont, en outre, actualisées par certaines connaissances rudimentaires : il peut compter jusqu'à dix, il sait que deux et deux font quatre; et c'est assez pour que nous ne puissions parler du passage d'un contraireà l'autre

contraire, lorsqu'il sera devenu un grand mathématicien. Cettesciencedu début, rendimentaire tantqu'on voudra, mais néanmoins en acte-puissance, ne change pas de nature'durant son évolution continue vers un acte plus parfait. A chaque étape du trajet, elle acquiert un nouveau degré'd'acte ou de science, et laisse derrière elle un degré de puissance ou d'ignorance, comme la colonne de mercure, en montant dans le thermomètre, montre un degré de chaleur de plus et la disparition d'un degré de froid. Même arrivée à ce degré de perfection où l'homme méritera d'être appelé savant en acte, sa science n'en demeurera pas moins à l'état d''acte-puissance, car il lui restera toujours des connaissances à acquérir ; l'acte pur de la science ne se trouvant, comme tout acte pur, qu'en Dieu seul.

Ce qui précède suffit pour nous démontrer ce qu'ont de sophistique divers axiomes sur la théorie de l'acte et de la puissance. On en fait de fréquentes applications, comme s'ils étaient vrais d'une façon absolue ; et nous allons voir qu'ils peuvent être considérés sous certainsaspects où ils apparaissent complètement faux. Comme il n'y a pas de milieu entre l'acte et la puissance^ ce qui n'est pas en acte est simplement en pndssance; soit la statue dans le bloc de marbre. L'exemple ne pouvait être plus mal choisi. Supposons en effet un bloc de marbre brut. Vous prétendez qu'il contient en puissancelastatueque sculptera l'artiste, ou, autrement dit, que cette statue est en simple puissance. Erreur complète. De quoi se compose cette statue? d'une forme sans doute ; mais aussi, je dirais même surtout, de la matière du marbre ; forme et marbre vont de pair et font la statue. La forme était en puissance, j'en conviens ; mais le marbre, revêtu maintenant de la forme d« la statue était réellement en acte

dans ]e bloc brutetnon passeulement en puissance. Représentons la statue en acte par S, le marbre, par M, la forme par F, nous pourronsétablir les équations suivantes:

S en acte = M en acte -[-F en acte; S en puissance = M en acte -j- F en puissance. La formule: Ce qui n'est pas en acte est en simple puissance, escamote le second terme de cette dernière équation et dit seulement : S en puissance rz: F en puissance. Eh! bien, S eu puissance, égalant F également en puissance, sans M en acte, égale 0 et le néant. Conclusion à tirer : rien n'est en puissance qui ne soit partiellement en acte.

Quod fit non est (1;, ou non est in actu. Ce qui se fait n'est pas, ou 71 est pas en acte. Autre erreur qui touche de près àlaprécédente. Quand on travaille le bois pour faire une porte, cette porte qui est dans le devenir, fit, n'a pas été entièrement extraite du bois, mais elle y existe réellement, comme l'épée setrouve sous le fourreau qui la recouvre. Notre corps^ depuis son premier jusqu'à son dernier moment, change sans cesse ; il est donc dans un iierpétuel devenir, fit seniper. Nous devrions conclure, d'après l'axiome, que nous mourons sans avoir jamais été, ou, du moins, sans avoir jamais été en acte. J'amène de l'eau dans un bassin ; le plein se fait progressivement, fit ; le qaod fit non est in actu équivaut à dire qu'il n'y a pas d'eau dans un bassin qui est en train

(1) Oportet oiniiein mutationem esse nioliim vel teimiiium motus qui est successivus, et proptei- hoc quod fit non est, quia quaiidiu duiat motus aiiquid fit et non est ; in ipso autem termine motus iu quo iucipit quies, jam non fit aiiquid sed factum est. S. Thomas, Gontra Gentes, L. 2, C. 17, T. XII, p. 119.

de se remplir !

Quod transit de potentia ad actum mutatur- Ce qui passe de la puissance à l'acte change. Oui et non, suivant le point de vue auquel on se place. Le marbre en puissance de devenir statue ne change pas, en tant que marbre, quand'il revêt Jalforme de la statue, ou quand il devient statue en acte. Si nous appelions science en acte, celle d'un collégien terminant sa classe de philosophie, pouvons-nous dire que la science qu'avait ce même collégien en troisième, et qui est passée par conséquent de la puissance à l'acte, a réellement changé? Il faut encore répondre oui et non. La science en acte, qu'avait déjà le collégien de troisième, n'a pas changé ; mais il s'y est ajouté des connaissances nouvelles, qui ne modifient pas plus les connaissances antérieures, que les murailles du troisième étage d'une maison en construction ne modifient les murailles des étages inférieurs.

La conclusion rigoureuse est donc que la science du collégien, la hauteur de la maison, considérées comme un tout, changent par l'accroissement, mais que les parties de ce tout, qui ont été les touts successifs réellement existants, ne changent pas elles-mêmes. Or, voici à quoi tend le sophisme : à appliqueraux parties réelles, qui composent le tout, ce qui n'est vrai que du tout considéré abstractivement. Parce que la hauteur d'un édifice change, sans cesse, durant la construction^ en passant de la puissance à l'acte, c'est-à-dire en s'élevant depuis le sol jusqu'au faîte, on insinue que le changement s'étend à ce qui est une fois bâti. L'opinion erronée que la croissance dans les êtres vivants est continue, et s'étend en même temps et également à toutes les parties n'a pas d'autre source.

Mais le sophisme le plus dangereux de la théorie de l'acte et de la puissance est celui en vertu duquel on établit/dans une chose actuellement en acte, l'existence potentielle d'une autre chose, par la seule raison que celle-ci succédera à celle-là.

Ce sophisme pourrait s énoncer ainsi : Une chose qui dérive cVune antre y était renjermée en puissance. 1! ne se trouve peut-être pas, sous cette formule, dans les ouvrages aristotéliciens ; mais s'il n'y a pas les mots, il y a la chose. Le poulet, nous dit-on, est eu puissance dans l'œuf, les moissons, dans la semence, et le gland contient le chêne. Je ne conteste pas, bien entendu, que le gland ne soit le commencement, le point de départ du chêne; et si les notions d'acte et de puissance ne servaient qu'à relier des états su ccessifSj ou même des rapports de cause à effet, il n'y aurait pas lieu d'en faire la critique. Mais c'est se payer de mots, lorsqu'il s'agit d'expliquer ce qu'une chose, le gland par exemple, est liic et nanc physiquement en acte, de répondre qu'il est telle autre chose en puissance, c'est-à-dire qu'il est ce qu'il deviendra ou du moins peut devenir. Le chêne est dans le gland, le poulet est dans l'œuf, à peu près comme le fleuve est dans la source : le gland devient chêne, Tœuf devient poulet, et nous disons tous les jours que la petite source devient le grand fleuve, que la boule de neige devient l'avalanche. Mais c'est ce mot devenir qu'il faut bien examiner. Il nous ferait tomber dans une erreur grossière, s'il nousamenaitàcroireque, nécessairement et toujours, une chose n'en devient uneautre que par une transformation complète, alors qu'il suffit, la plupart du temps, qu'une chose s^it le commencement d'une autre. La boule de neige est devenue l'avalanche ;

et cependant, dans cette masse qui a emporté, sur son passage, la chaumière du berger, ses troupeaux et les grands arbres, la boule de neige initiale n'a éprouvé elle-mèmeaucun changement. Nous la retrouverions telle quelle, si nous fouillions dans les profondeurs de l'avalanche.

Les aristotéliciens qui nous disent que le gland devient chêne « parce qu'il réalise peu à peu la quantité qu'il contenait tout d'abord en simple puissance », pensent-ils nous faire ac.croire que le mince filet de la source réalise, lui aussi, le volume des eaux que nous voyons à Tembouchure (1), et que ce volume était en puissance dans la source? Ce serait tout aussi vrai ; car la masse de matière contenue dans le gland n'augmente pas i)lus, au cours de la croissance, que le volume d'eau de la source n'augmente durant le parcours. La source est en puissance de devenir le grand fleuve, parce qu'elle se trouve en actesur un sommetfortéloigué de la mer, qu'elle coule naturellement vers la vallée, où d'autres sources, également en acte, viennent la rejoindre et l'accroître du tribut de leurs eaux. Le gland est eu puissance de devenir chêne, parce qu'il est déjà, en acte, un organisme constitué d'une manière bien déterminée, et qu'il est placé dans un terrain dont certaines substances en acte se joignant à la

(1) Bossuet dit quelque cliose de semblalile, inais ce n'est qu'une conipaiaisoii pour indiquer les relations du Père et du Fils dans la Trinité" « C'est comme dans une source don^ le ruisseau n'a rion de moins f|u'ollo ; puisque les eaux de la source passent continuellement et. inépuisablement au mis seau, qui, à vrai dire, n'est autre chose que la source continuée dans sa plénitude». Sixièmn avertissement sur les lettres de Juricu, Art. V.

sienne, lui fourniront la naatière de son complet déve]op[)ement. Mais ici s'arrête la comparaison, puisque toute com[)araison pèche par quelque endroit: tandis que le gland transforme les sucs dont il se nourrit, l'eau des sources reste de l'eau en se jetant dans le tieuve. A cela près, la croissance de l'arbre et du fleuve sont semblables, et le bassin d'un fleuve peut nous paraître un grand arbre couché sur le sol, mais se développant en sens contraire d'un arbre ordinaire. Tandis que l'arbre tire du sol sa substance qu'il distribue jusqu'aux extrémités, le fleuve amène de ses extrémités ou de ses atttuents, comme par autant de branches, sa substance, l'eau, . qu'il rend à la mer.

Admettons donc, si l'on veut, que le gland et la source soient le chêne et le fleuve en puissance dans le sens de commencement, Toute autre acception est un concept imaginaire, auquel on recourt pour se dispenser de dire ce que sent réellement les clioses. Est-ce donc résoudre le problème de la nature actuelle d'une chose, d'affirmer qu'elle est ce qu'elle sera, mais qu'elle peut fort bien ne jamais être, car tout gland ne devient pas un chêne. Et qui ne voit, d'ailleurs, le sophisme de la réponse? Gland et chêne sont deux points extrêmes reliés par une lignecontinue que parcourt un mobile. Ce mobile, ici un arbre, quitte le point A pour se rendre au point B. Ces deux points n'existent pas simultanément ; donc énoncer que le gland est le chêne en [)uissance équivaut à dire que le point d'arrivée est dans le point de départ ; c'est oublier que le présent et le futur s'excluent, puisque l'on identifie, en quelque sorce, le gland d'aujourd'hui, qui n'estquelechèneen puissance, avec le chêne

de demain, qui seul sera un vrai cliène, ou le chêne en acte.

11 ne nous reste plus qu'à tirer quelques conclusions que les observations précédentes nous permettent déjà d'entrevoir.

(^e sont seulement les notions d'acte en cjénéral et de puissance en général (i[m soui contradictoires; mais dans la réalité, il n'y a et il ne saurait y avoir d'acte en général ni de puissance en général; il n'y a que des puissances et des actes concrets, individualisés, pour ainsi dire, et requérant un sujet, comme l'essence d'une espèce n'est actualisée que par le sujet individu.

La notion dC acte pur, sur laquelle tous les philosophes sont d'accord, nous servira de point de départ. Dieu seul est acte pur, parce qu'il possède la plénitude de l'être, qu'il est exempt de potentialité, qu'il est l'être immuable.

A cette notion d'acte pur^ s'oppose la notion de puissance pure, exempte par conséquent de tout acte; négation de l'être, comme l'acte pur en est la plénitude; l'idée de puissance pure correspond logiquement au néant absolu.

Entre la puissance pure — néant — et l'acte pur — Dieu — se trouve ce qui n'est pas acte pur ni puissance pure, c'est-à-dire toutes les créatures. Elles sont en acte, parce qu'elles participent à l'être ; elles sont en puissance, puisqu'elles ne sont pas l'acte pur.

0^ N'étant pas en acte pur, elles ne peuvent avoir une qualité essentielle de l'acte pur : l'immutabilité. Elles sont donc soumises au mouvement ou mobiles et changeantes. Cette dernière proposition demanderait un développement et des preuves. Qu'une seule

suffise : toutes les créatures sont sujettes au temps, et il n'y a pas de temps sans mouvement, puisque, selon la définition d'Aristote, le temps est la mesure du mouvement.

Le mouvement rend la puissance en acte. Puissance et acte sont continus. Il n'y a entre eux ni milieu, ni i)assage, ni « fusion dGscontradictoires))(l). La fin de l'acte est le commencement de la puissance, comme la fin du chaud est le commencement du froid. Rien n'est donc en acte dans les créatures qui ne soit en puissance sous certains rapports; et rien n'est en puissance qui ne soit partiellement en acte sous le rapport même qu'il est en puissance.

Ces conclusions, je n'ai pas besoin de Tajouter, sont loin d'être d'accord avec les principes aristotéliciens ; c'est une raison [)lus que suffisante pour qu'elles soient rejetées, même sans examen, par ceiiN.qui, comme Averroès, veulent voir dans la doctrine (V \r\siote]-di souoeraine vérité, et oublier qu'on marche dans les ténèbres en raisonnant sur des idées obscures et sur des [>rincipes incertains. Que les idées soient obscures, nous en avons recueilli l'aveu de la bouche des aristotéliciens euxmêmes; et Ton n'aboutit [)as aux axiomes soj'jhistiques que nous avons examinés, (la liste j)Ourrait en être alloni;-ée), sans avoir marché dans les ténèbres. Lt, d'ailleurs, serait-elle vraie, ia fameuse théorie de l'acte et de la puissance, n'en resterait jias moins une théorie stérile: elle ne rend compte de rien, n'explique rien, nesert à rien. Le feu, dit Aris'ote, est un corps simple, et puisque les corps mixtes sont

(1) Aristote, ,\'Iétaph., L i), C 7, ^ 6,T II, p. 581.

Périer

composés de tous les corps simples, il y a donc du feu dans tous les 'corps mixtes, mais un feu qui n'est pas semblable à celui que nous voyons, car le feu n'est souvent qu'en puissance dans les corps qui en sont composés. « Qu'est-ce que ces discours péripatétiques nous apprennent? qu'il y a du feu dans tous les corps soit actuel, soit potentiel, c'est-à-dire que tous les corps sont composés de quelque chose qu'on ne voit point et dont on ne connaît point la nature. Nous voilà donc fort avancés » (1). Nous couvrons d'un mot notre ignorance, et le pire, c'est que nous nous imaginons savoir. .

Or, ces notions d'acte et de puissance reviennent sans cesse dans les écrits aristotéliciens. « On s'en est servi comme de principes incontestables pour expliquer toutes choses; on en a tiré une foule de conséquences qui ont aussi, à leur tour, servi de principes pour tirer d'autres conséquences; et ainsi on a composé peu à peu ces sciences imaginaires sans corps et sans réalité, après lesquelles on court aveuglément^ mais qui., semblables à des fantômes, ne laissent autre chose à ceux qui les embrassent que la confusion et la honte de s'être laissé séduire, ou ce caractère de folie qui fait qu'on prend plaisir à se repaître d'illusions et de chimères « (2). Ainsi parle Malebranche, et à la violence des expressions près, que je ne fais pas miei'nes, je crois que « le fou qui voyait tout en Dieu » a tenu, pour cette fois au moins, le langage de la raison.

(1) Malebranche, Rcckcrcke d'j la vh-U'', L. VI, 2" p.wiie C. 5.

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