‹ Matière et forme; quelques objections contre l'aristotélisme ancien et moderneChapitre 4 sur 13 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Les quatre éléments

Texir's d'Ar'siotc et de Sriint Thomas. Los éléments sont nu iioinlire de (juati-e : la terre, \'eau, Vair et le fru. — Ils so distinguent pai" les rjuatro qualités coiiti'aires : \o. chaud, lu froid, le sec et Vhuinide. — Leurs transformations mutuelles. — La matièi'e sujet commun des transformations. — Interprétation de colle physique. — Théorie dé la matière et de la forme : Une matière reste dans les divers cliongement, les formes changent : fait d'expérience dont tout le monde convient. — Ln question jirécise : Les notions ari.stotélicieiines de la matière et de la forme sont-elles vraies ?. — La mati/^re ■premiî're uniqne : hypothèse gratuite. — Singulière argumentation des ai'istoléliciens. — Appel à la docti-ine (](î S. Thonifis sni- les corps célestes. — FausscU^ ynt'laphysique de la théorie: Application de la théorie de l'acte et de la puissance à la théorie de la matière et de la forme. — La matière est une simple puissance ou le néant. — Comment on tire l'être du néant son contraii'e. — l^cs êtres lé.snltcnt lie l'association de deux néanis. — Vaines dénégniions des aristotéliciens. — Quelques lémoignage.e. - Où l'on aboutit avec do faux principes. — Que penser des appétits de la matière. — Aristote et Hegel ont la même doctrine.

Textes d'Aristote et de Saint Thomas. - Il y

a quatre éléments, c'est-à-dire quatre corps premiers d'où dérivent tous les autres ; ce sont la terre, l'eau, l'air et \e feu. La raison peut le démontrer aussi bien que l'expérience: le monde^ en effet, étant sphé-

40 MATIÈRE I':t forme

rique(l) il faut nécessairement qu'il y ait des corps au centre, et que ces corps y soient naturellement portés par une qualité essentielle, la pesanteur; l'élément essentiellement lourd c'est la terre. Mais comme dans ]a nature tout a son contraire, il doit y avoir quoique autre corps essentiellement léger et porté naturellement vers le lieu le plus éloigné du centre ou vers la circonférence; ce corps c'est le feu. Or, les extrêmes ne se comprennent pas sans intermédiaires qui les unissent. Il faut donc encore trouver deux autres corps, dont chacun soit lié à l'un des extrêmes : celui qui est lié à la terre, c'est l'eau ; celui qui se rattache au feu c'est l'air (2)

L'expérience confirme, d'ailleurs, ces données de notre raison. Il n'est pas douteux en effets pour qui s'en rapporte à ses sens que notre monde contient tout d'abord ces trois sortes de corps superposés: la terre, l'eau et l'air. L'existence du feu et sa propriété de s'élever au-dessus des autres corps nous est également attestée d'une manière sensible, et la nature n'a-t-elle pas donn(^ à la flamme cette sorte de pointe au sommet pour qu'elle puisse facilement fendre l'air et gagner le lieu qui lui conrient? d'où nous avons le droit de conclure que la place iiaturelle de cet élément est au-dessus de l'air (o).

« Ainsi le corps absolument |)esant est celui qui rsste au-dessous de tous les autres corps; et ie corps

(1) Aristoto, Du Ciel, L. 1>, C. 1, §. 1, T. II, p. 393.

(2) Aiistote, Du Ciel, L. 4, C. 5, ^i^. 1-2 T. II, p. 430. Cf. i.l , L. 1, C. 8, p. 378; L, 4, C. 4 i^§ 6-9, p. 429; De la génération et delà corruption, L. 2, C. 3, ^ 1,T. II, p. 456 ; Uctéores. L. 1,

(3) Goudin, T. III, p. 133.

absolument léger est celui qui reste à la surface de tous les autres (1). Voilà pourquoi l'on peut encore facilement concevoir que le pesant et le léger sont deux choses tout à fait distinctes, car les lieux qu'ils occupent sont deux aussi : le centre et l'extrémité (2). Le corps qui a l'espèce de matière convenable qui le fait léger est toujours 'porté en haut; le corps qui a la matière contraire e'^t pesant et toujours porté en bas (3). Mais il y a aussi le corps qui a des matières différentes de celles-là (4), car rien n'empêche que les contraires n'aient une foule d'expressions et de nuances comme on le remarque dans les couleurs (5). VoilA comment l'eau et l'air ont tous deux de la légèreté et de la pesanteur, et comment l'eau, si l'on en excepte la terre, se tient au-dessous de tous les autres corps ; et l'air, si l'on en excepte le feu, se tient à la surface de tous également (6). Il faut encore admettre que puisque le feu est porté en haut, c'est parce qu'il aquelque chose, comme par exemple le otde, tandis que les autres éléments ne l'ont pas, et que la terre est portée en bas parce qu'elle a \e plein. De même aussi, l'air se rend à sa place et reste audessus de l'eau, parce qu'il a quelque chose de convenable à cette fonction, et qu'enfin, l'eau reste en dessous, parce qu'elle est ainsi faite » (7).

C'est cette manière d'agir opposée des quatre éléments qui nous pouve qu'il y a entre eux une difîé-

(1) Aristote, Du CiolL. 4, C. 4, § 1, T. II, p. 428. v2) Id.,L. 4, C. 4. §9, p. 429.

(3) Id., L.4, C. 5, §1, p. 430.

(4) Id., L. 4, C. 5, §3, p. 430.

iQ)ld., L. 4, C. 5, §1, p. 430.

(DM., L.4, C. 5, §6, p. 431.

rence essentielle (1) puisque l'action d'une chose suit l'essence de cette chose : operatio sequitar esse.

« Les éléments sont encore caractérisés, chacun par l'une des quatre premières qualités tangibles qui sont les principes de l'activité et de la passivité des corps : le chaud et \eJ.roid, le sec et l'humide » (2). Ces qualités s'opposent deux à deux et s'identifient, en quelque sorte avec les éléments eux-mêmes. « Ainsi le chaud est ce qui réunit les substances homogènes; car désunir, comme le fait, à cequ'ondit, le feu, c'est au fond combiner les choses de même espèce, puisque le feu fait alors sortir et enlève les substances étrangères. Le froid, au contraire, réunit et combine également et les choses qui sont de même espèce, et celles qui n'en sont pas. On appelle liquide (humide) ce qui est indéterminé dans sa propre forme, mais peut en recevoir une d'ailleurs. Le secestau contraire ce qui ayant une forme bien déterminée dans ses propres limiteS; ne peut en recevoir une nouvelle qu'avec peine. C'est de ces différences premières que viennent le mince et l'épais, le visqueux et le friable, le dur et le mou et d'autres différences analogues (3). « Un corps qui a la faculté de pouvoir remplir facilement l'espace se rattache au liquide, parce qu'il n'est pas déterminé par lui-même, et qu'il obéit sans la moindre peinC;, à l'action de l'objet qui le touche, en se laissant donner une forme par cet objet.

(1) S. Thomas. De gcaer. et corrupt., L. 2, C. 1. T. XX III, p.

;(2) Arislote, Génération et corruption, L. ~, C. 1,§3. C.2, §§2-3 T. II, p. 454 : S. Th )inas, Dd gêner, et corrupt., L. 2, C. 2, T. XXIII, p. 348 ; De Meteoris, L. 1, C. ?, T. XXIII, p. 390. ,3) ArisLole, Générationet corruption, L. ?. C.2, §4, p. 455.

Le mince peut également remplir l'espace parce que, n'ayant que des parties légères et petites, ilremplitbien et touche tout à fait, propriété qui distingue surtout le corps mince. Donc évidemment, lemince se rapproche du liquide, tandis que, d'autre part aussi le visqueux appartient au liquide ; le visqueux n'est qu'une sorte de liquide avec de certaines propriétés comme l'huile. Mais le friable se rattache au sec, parce que le friable est ce qui est complètement sec ; et l'on peut croire qu'il ne s'est coagulé que par l'absence complète de tout liquide. On peut dire encoreque le mou fait partie du liquide, parce que le mou cède en se repliant sur soi et sans se déplacer, comme le liquide le fait précisément aussi. Voilà pourquoi le liquide n'est pas appelé mou, tandis que le mou se rattache à la classe du liquide. Enfin le dur tient au sec, parce que le dur est quelque chose de coagulé et que le coagulé est sec )) (1).

(' Il est donc établi que toutes les autres différences peuvent être ramenées aux quatre premières, c'est-àdire chaud, froid, sec et humide, et que celles-là ne peuvent être restreintes à un moindre nombre, car le chaud n'est pas la môme chose que l'humide ou le sec, pas plus que l'humide n'est ni le chaud ni le froid. Le froid et le sec ne sont pas davantage subordonnés entre eux, pas plus qu'ils ne le sont au chaud et à l'humide. En résumé, il n'y a nécessairement que ces quatre différences » (2).

«Comme il y a quatre éléments, et que les combi-

(1) Aristote, Génération et corruption. L. 2, C. 2, §§ 5-7, p. 455.

(2) !•!.. L. 2, C.2, § 8, p. 455. Voir pour tous ces passages d'Aristote le commentaire de S. Thomas, De qener et corrupt., L. 2, C.2. T. XXIII, pp. 347-350.

44 MATIÈRIC ET FORME

liaisons possibles pour quatre termes sont au nombre de six, mais comme aussi les contraires ne peuvent I^as être accouplés entre eux, le froid et le chaud, le sec et l'humide ne pouvant jamais se confondre en une même chose, il est clair qu'il ne restera que quatre combinaisons des éléments : d'une part^ chaud et sec, chaud et humide, et d'autre part, froid et sec, froid et humide. Ceci est ii le conséquence toute naurelledes corps qui paraissent simples: lefeu,rair^ l'eau et la terre, Ainsi le feu est chaud et sec, l'air est chaudet humide, puisque l'air est une sorte de vapeur; l'eau est froide et humide; enfin la terre' est froide et sèche. Il en résulte que la répartition de ces différences entre les cor[js premiers se comprend très bien, et que le nombre des uns et des autres est en rapport parfait » (1).

«Les éléments ne viennent pas d'un autre; ils vien nent réciproquement les uns des autres et chacun peut venir de n'importe quel autre (2). Cette transformation sera d'autant plus facile ou difficile que l'élément détruit et l'élément à produire auront ou n'auront pas une qualité commune. Par exemple, l'air, par laseule altération du sec^ produira du feu, car le feu est chaud et sec, et l'air, cliaud et tiumide. Si donc le sec du feu est corrompu sous l'influence de l'humidité^ il restera le chaud et l'humide, c'est-à-dire l'air. L'eau peut venir de l'air, si l'humidité amène la corruption de la chaleur de l'air. De même, la terre peut venir de l'eau, et le feu, de la terre^ puisque ces

(1) Aristote, Génération et corruption, L. 2, C. 3, §§ 1-2, T. II, p. 456. Cf. S Tliomas, De gêner, et corrupt., L. 2, C.3, p. 351.

(2) Aristote, Du Ciel, L 3, C.(j, M, T. II, pp. 412-420. Génération et corrup'Aon, L. '2, C. 4, § 2. T. II, p. 457.

éléments ont une propriété commune Teau étant froide et humide, et la terre, froide et sèche « (1).

(( La transformation entre deux, éléments n'aurait pas lieu, si aucune des deux propriétés caractéristiques de chaque élément ne leur était commune. Néanmoins, ces deux éléments pourront en produire un troisième. Ainsi le feu et l'eau, qui n'ont aucune qualité commune, pourront produire la terre ou l'air. L'air et la terre pourront produire l'eau et le feu. En effet, quand l'eau perd sa froideur, et le feu, son sec, il se produit de l'air qui est chaud et humide. Si c'est la chaleur du feu et l'humidité de l'eau qui se corrompent, il reste le sec du feu et la froideur de l'eau, et cela produit la terre froide et sèche. De même, l'air et la terre peuvent produire le feu et Teau . Quand la chaleur de l'air et le sec de la terre disparaissent, il reste l'humidité de l'air et le froid de la terre, et cela produit l'eau qui est froide et humide. Si l'humidité de l'air et le froid de la terre sont corrompus, il reste la chaleur de l'air et le sec de la terre, et cela produit le feu qui est chaud et sec. Cette génération du feu est admise de tous et elle apparaît à nos sens, puisque dans le bois, où se trouve l'humidité de l'air, il se produit latîamnie qui est la réalisation la plus parfaite du feu, dans les choses qui participent à la nature de cet élément. Or, l:i flamme n'est qu'une fumée allumée, et la fumée est une production de la terre et de l'air. L'humidité de l'air en se dissipant entraîne avec elle les parties terrestres, et par suite, elle noircit ce qu'elle touche » (2).

(1) S.Thomas. De gêner, et corru'pt., L.2, C. 4, p. 355.

(2) Id., p. 356.

Voici d'ailleurS; le tableau que dresse Saint Thomas pour expliquer comment deux éléments tout à fait opposés peuvent en produire un troisième.

ex

: aqua

et

terra

ex

aqua

et

igné

ex

aère

et

terra

ex

aqua

giie

ignis corrupto

aer corrupto

aqua corrupto

humide frigide

frigide sicco

caiide

sicco

, ( humide terra corrupto ,., .

I calido (i;

« La production simple et complète des choses n'est pas une simple union ou séparation [des éléments] ; elle résulte du changement total d' une substance en une autre » (2).

« Ce phénomène de la production [ou de la destruction] doit ètredistinguéde la simple altération. Il y a altération, lorsque le sujet, demeurant lemême et toujours perceptible, subit un changement dans ses qualités qui peuvent être contraires ou entre deux contraires; par exemple, le corps peut être bien portant et ensuite malade, tout en restant la même corps; un morceau d'airam peut tour à tour être rond ou anguleux. Mais lorsque l'être vient à changer tout entier, sans qu'il reste rien de perceptible du sujet considéré comme tel, et que, par exemple, l'air vient de toute l'eau et réciproquement l'eau, de tout l'air, il y a, dans ce cas, production d'une chose et destruction

(1) S. Thomas, De Gêner, et corrupt., L., 2, C. 4, p. 356.

(2) Aristete, Génération et corruption., L. 1, C. 2, % 21, T. H, p. 436.

d'une autre. C'est surtout vrai, lorsque le changement fait passer une chose imperceptible à nos sens en une chose qu'ils perçoivent, ou réciproquement, comme quand l'air produit de l'eau, ou quand l'eau produit de J'air^ car l'air est, pour ainsi dire^ imperceptible » (1).

«Par suite, il est nécessaire de supposer qu'il y a toujours quelque nature, élément ou matière unique sous ces contraires, sous ces qualités opposées qui changent les unes en les autres; que le changement se produise selon le lieu, soit par accroissement ou diminution ou par altération (2). C'est cette matière qui est le sujet susceptible de la génération et de la corruption des choses (3), parce qu'elle est le sujet des choses naturelles (4). Elle est cause que la génération et la corruption ne manqueront jamais dans la nature (5). Elle n'est cependant pas infinie, car rien n'est infini ; et elle serait épuisée depuis longtemps, si les êtres détruits retournaient au néant absolu (6). Mais il n'en est rien, parce que la destruction d'une chose est la production d'une autre^ et la production de celle-ci, la destruction de celle-là » (7).

luterprétation de cette physique. — Théorie de la matière et de la forme, — Les textes qui précèdent, et auxquels il serait facile d'en ajou-

(1) Id., L. 1, C. 4, §§ 2-3, p. 440. Cf. S Thomas, De Ganer. et corrupt.,l.. 1, C. 2, p. 272.

(2) Aristote, Génération et corruption, L. \. C 1, §§ 9-10, p, 433. Cf. S. Thomas, De Gêner et corrupt., L. 1, C. 1, p, 273

[3)Id., L. 1,C.4, §6, p. -110.

(4; S. Thomas, De Gêner, et corrupt., L. 1, C- 8, p. 289.

(5) Ari&tote, Génération et corruption, L. 1, C. 3, § 6, p. 438.

^6) Id., L. 1, C. 3, § 7, p. 438.

(7)id., L. 1,C. 5, §8, p. 438.

1er beaucoup d'antres^ sont d'une importance capitale dans la physique aristotélicienne dont ils nous tracent les grandes lignes. Nous verrons, au chapitre suivant, comment les éléments concourent à la formation des mixtes; mais il va, dès maintenant, nous être facile de saisir exactement la théorie de la matière et de la forme. Peut-être aussi concevons-nous déjà quelques doutes sur la possibilité de conserver les conclusions tirées d'une physique où tout a dû nous paraître, je ne dirai pas contestable, mais entièrement faux.

Ainsi les quatre éléments peuvent se métanmorphoser réciproquement. Nous devons en conclure qu'il y aen eux quelque chose de commun à tous qui subsiste sous tous les changements ; car les choses, qui ne dériveraient pas d'un seul principe, ne pourraient se transformer les unes en les autres (1). Ces changements revêtent ce quelque chose, ce principe commun/de manières d'être ou déformes diverses (2). Suivant Taxiome antique: rien ne se crée, rien ne se perd, la nature ne fait rien de rie.i; elle tire, comme d'une mine, les êtres qu'elle étale à nos regards et elle ne les ramène pas au néant. Au moment de leur destruction, elle en laisse subsister une sorte de résidu qui passe aussitôt dans de nouveaux êtres, et cela sans fin, aussi longtemps que durera le monde.

« Marbre, perle, rose, colombe, Tout se dissout, tout se détruit; ■ La perle fond, le marbre tombe, La fleur se fane et l'oiseau fuit.

(1) S. Thomas, De Gêner, et corrupt., L. 1, C 18, p. 316, ii)Id.,L.2, C. 8,pp. 368-369.

Eii se (|iiittai]t. chaque parcelle S'en va dans le creuset profond Grossir la pâle universelle Faile des formes que Dieu fond.

Par de lentes métamorphoses.

Les marbres Ijlancs en Ijlanches chairs,

Les fleurs roses en lèvres roses

Se refont dans des corps divers » (1).

Or, ce premier élément dont les êtres sont formés au moment de leur génération, et qui reste d'eux après leur destruction, voilà la matlèi'e première. Ce qui au contraire, caractérise un être à son origine, le type qu'il réalise, l'entité qui le constitue, toutes choses qui disparaissent au moment de la destruction de cet être, voilà \a forme.

Aristote et Saint Thomas vont nous fournir des comparaisons qui illustrerons cette doctrine. « La matière première est susceptible de -recevoir tous les contraires, c'est-à-dire la forme des quatre éléments, comme un morceau de cire peut être tour à tour sphère, cube ou- pyramide » (2). «Grâce à cette matière, qui leur est commune, les éléments et les contraires sont en puissance les nns à l'égard des autres:- la terre peut devenir de l'air, l'humide peut devenir le sec, comme une clef peut devenir un couteau et un couteau, une clef, à cause que le fer est leur commune matière » (3). (Cependant l'expesé tout à la fois le plus complet et le plus concis de la théorie nous est peut-être donné dans ces quelques lignes de Plotin: « La transfor-

(Ij Théophile Gantiei-, £wrti(j; et Camées, Poésie : A /jîni' tés secrètes.

c2) Aristote, Du Ciel, L. 3, C. 7, §5, T. II, p. 420. (3) S. Thomas, De gêner, et corrupt., L. 1, C. 2, p. 393.

mation des éléments les uns dans les autres démontre qu'ils doivent avoir un sujet (un subsùratum commun). Leur transformation n'est pas une destruction complète, sinon il y aurait une essence qui irait se perdre dans le non-être. D'un autre côté, ce qui est engendré ne passe pas du non-ètre absolue l'être. Tout changement n'est que le passage d'une forme à une autre. Il suppose un sujet permanent qui reçoive la forme de la chose engendrée et perde la forme antérieure. C'est ce que démontre la destruction; en effet, elle n'atteint que le composé; donc chaque objet dissout est composé d'une forme et d'une matière » (1).

Reconnaissons sans difficulté que^ loin d'être obscure, cette théorie est, jusqu'à présent, très simple, que loin d'être ridicule, reproche qu'on lui a adressé fort injustement, et dont devaient la préserver les grands génies qui l'ont créée ou s'en sont accommodés, elle présente, par la vue d'ensemble qu'elle jette sur le perpétuel mouvement des êtres de l'univers, un caractère de véritable grandeur. J'y aurais cru, comme Leibnitz, même après les traités de Descartes ou de Gassendi ; car les atonies de ces derniers, leur existence, leurs mouvements et leurs figures m'auraient semblé, en l'absence des progrès réalisés par la chimie contemporaine, des hypothèses purement gratuites. Aujourd'hui, la situation est quelque peu changée ; et peut être devrons-nons convenir que vouloir démontrer l'accord d'Aristote avec nos sciences naturelles est une tentative aussi vaine que d'adapter son système solaire à l'astronomie de nos

(l) Plotin, 2° Ennéadi', L. 4, !^ 6 ; trndnction Bouillet, T. 1, pp. 201-202.

jours.

Mais ici, il convient de faire une rennarque de très grande importance afin d'éviter toute équivoque. Il n'est pas question de contester les transformations que nous voyons se produire dans la nature. L'arbre p^randit^ parce que le sol fournit les substances qui passeront dans son organisme; l'homme s'assimile les éléments nutritifs qui se changent en chair, en sang et en os. Tout le monde est d'accord sur ces faits matériels; ils sont du domaine de notre expérience et constituent, avec les autres phénomènes semblables, l'objet propre des sciences physiques ou naturelles. Mais l'expérience ne va pas au-delà de cette simple constatation des faits. Elle se déclare satisfaite quand elle a déterminé dans quelles conditions et de quelle manière ces faits se produisent; elle s'interdit de rechercher les causes ouïe pourquoi, parce que ces questions ne sont pas de son domaine^ et qu'on entre, en les abordant, sur le terrain de la philosophie ou de la métaphysique. Cette dernière science s'efforce de donner des explications rationnelles ;elle remonte aux causes et aux lois des ))hénomènes. Nous ne pouvons lui contester la légitimité de son objet : mais nous avons, en retour, le droit d'exiger qu'elle soit d'accord avec les faits dûment constatés et contrôlés, qu'elle n'en propose pas des interprétations inutiles, fantaisistes ou manifestement erronées. Il faut^ en un mot, que la métaphysique ne paraisse pas l'ignorance ou le dédain de la physique.

La question précise, — On le voit donc^ dans ce problème philosophique de la nature des corps, nous n'avons pas précisément à examiner s'il y a une naatière quelconque apte à se revêtir de formes

diverses, puisque l'expérience elle-même nous dit qu'à travers les multiples modifications éprouvées par les corps, quelque chose reste de tous ces changements: une certaine matière; et qu'il disparaît quelque chose que nous pouvons ap[)eler forme. Mais il s'agit de savoir si cette matière et cette forme correspondent bien à la matière et à la forme des aristotéliciens, aux définitions qu'ils nous donnent de l'une et de l'autre; il s'agit de savoir, en d'autres termes, si les notions de matière et de forme, au sens aristotélicien, sont vraies.

La matière première unique; hypothèse gratuite. — Parce que les quatre éléments se transforment les uns dans les autres, nous devons conclure, dit Saint Thomas, qu'ils ont un sujet commun, une matière unique. La matière est donc ce quelque chose que notre raison conçoit comme ia base commune de tous les corps. Nous ne pouvons l'étudier directement, parcequ'elle n'est pas en réalité séparable de toutes formes d'éléments ni de toute contrariété des éléments. Elle est toujours sous une certaine forme et sous certaines contrariétés qui accompagnent cette forme (1). Par exemple, l'or, le marbre ou la cire, étant des corps étendus, peuvent avoir les figures les plus diverses. Aucune ne leur est essentielle ; et cependant ils doivent avoir une figure quelconque. Or, ce que les choses étendues sont à la figure, ia matièi-e première l'est à la forme substantielle; et de même que la figure rend figurées les choses étendues, de même

(1) Ai'istote, Gt'néradon et corruittion L. 2,1,5, p. 454. S. 1 11 ornas De Gêner el conmption., L. 2. C. 1, p. 345.

la forme substantielle fait la matière corps de telle 011 telle espèce (1). Puis donc que c'est la forme seule qui détermine l'essence de la chose, qu'elle est le principe de toutes les qualités qui en dérivent, il nous faut admettre que la matière, considérée en elle-même, n'est rien de tout cela. Selon la formule d'Aristote, elle nest pas quelque chose, ni la qualité d'une chosL\ ni sa quantité, ni quoi que ce soit des choses qui déterminent Uètre (2). Cette définition purement négative exclut de la matière i remièro tous modes d'être. Ailleurs, Aristote nous donne une définition positive: « Lft matière est le premier sujet; quand elle est, les choses se font premièrement et non selon Vaccident ; cest ce en quoi elles retournent en dernier lieu quand elles périssent (3), définition qui correspond à cette antre universellement admise dans l'École: « Cest le premier sujet de chaque chose, duquel se produisent, comme d'un élément intime, toutes les choses naturelles. On dit qu'elle esilQ^ujet premier ,\)a.rce qu'elle est antérieure à toute production ou génération et qu'elle ne suppose pas de principe précédent. On ajoute : comme d'un élément intime, pour indiquer qu'elle est intérieure et fait partie de la composition de la ciiose. L'on dit enfin que toutes les substances naturelles s'en produisent, parce qu'aucune ne se fait sans matière première (4 .

Il faut toutefois faire une exception pour les corps célestes. C'est du moins Topinion d'Aristote (5) et de

(1) Kleutgeii, La philosop/iie scolasdguc. T. III, p. 298.

(2) Aristoto, M'Haplii/siquc, L. 6, C. 3, § 4, T. II, p. 539.

(3) IJ., L. 1, C. 9, ^ 1, p. 2G0

(4) Goiidiii, T. II, ]). 100.

(5) ArisLote, Mctéores, L 1, C. 2, ?; 1, T. Ill, p. 552.

Périer

Saint Thomas qui ont enseigné contre Platon et Saint Augustin, que la matière des corps célestes n'était pas celle des corps terrestres. L'analyse spectrale a justifié Platon et Saint Augustin et démontré, d'une manière certaine, qu'il n'y a aucune différence dans la composition descorps terrestres et des astres. Mais ce sont surtout les raisons exposées par Saint Thomas qui méritent de retenir notre attention ; elles vont nous fournir un argument décisif, irréfutable, pour ruiner cette théorie aristotélicienne de la matière unique. « Puique le corps céleste, dit l'illustre Docteur, a un mouvement naturel différent de celui des quatre éléments, sa nature doit, en conséquence, être différente. F^-t comme le mouvement circulaire, qui est celui des corps célestes, est exempt d'opposition, tandis que les mouvements des 3orps terrestres sont opposés entre eux, (ainsi celui qui monte est opposé à celui qui descend) ; de même, les corps célestes sont exempts d'opposition, tandis que les corps des éléments y sont sujets. Or, comme la corruption et la génération viennent des choses contraires, il en résulte que les corps célestes sont incorruptioles et les éléraents,jsujetsà la corruption... Il s'ensuit nécessairement que la matière des corps corruptibles et des corps incorruptibles n'est pas identique ; car la matière considérée en elle-même est en puissance à l'égard de la forme de tous les corps dont elle est la matière commune... Ainsi donc, la matière affectée de la forme d'un orjjs incorruptible serait en j)uissanccà l'égard delaforme d'un corruptible. Nel'ayant pas en acte, elle serait, souslaforme [de corps incorruptible], à l'état de privation ; car l'absence d'inic forme, dansée qui est en puissance à l'égard de cette forme, constitue une privation. Mais cette

disposition, [c'est-à-dire cet état de privationj ^1), est le propre du corruptible. Il est donc impossible qu'un corps corruptible et un cor|is incorruptible l)ar nature aient une même matière » (2).

L'argumentation est, certes, fort bien bâtie, très serrée, et elle aboutit cependant aune conclusion fausse. Serait-ce, |)ar hasard, qufi ces fameux ])rincipes de mouvements et de contraires, d'acte et de puissance, de privation et de corrii itiou, de matière et de forme, qui rendent compte de tout dans l'aristotélisme, n'auraient pas la valeur qu'on leur attribue ? Puisqu'ils

(1) Ici, comme plus haiil, j'ai ajouté ces :moIs entre crochets pour plus do clarté.

(2) « Cum enim coipus cœleste liaheat uatuialcin motum diversum a uaturali motu elementorum, seijuitur quod ejus jiatur-a sit alia a iiatura f|uaiuoi- elomcn torurn. Et sicut motus cii-cularis, qui est pcoprius coi'poris ca^lestis^ caret coiitranetatc, motus autem elementorum suiit invicem contrai ii (ut qui est sursum ei qui est (icoisum) ila corpus cœleste est absque couti-arieta te, corpora vepo elemeiilaiia sunt contraria. Et quia con uptio et, generatio suntc.x contraiiis, sequiturquod gecumdum suam naturam corpus cœlesto sit incorriiptil.ile, elemenia vero siiit corruptil^ilia... -Sequitiir de necessitate quod non sit eadem tnateria coiporuuj corruiJli- Ijilium et incorruptiiiilium. MaterJa enim, secundum id quod est, est in p')tentia aJ for-uiau . Oportet (!rgo f|uod maleria secundum se considéra ta sit in potentia ad formam omnium illorum quorum est materia commun is .. . Sic er^'o niatcria secundum quod est sub forma incui-ruptiijilis corporis, erit adtiuc ii; |)otentia ad formam corruptildlis corporis, et cum non haljeat eam in actu, erit simul sui» forma et nrivnlione. quia carentia f.jrnue in eo quod est in potentia ad foi-mam est privatio. Haec antem iiispositio est corruptil)ilis corporis. Impossibile ergo est quod corporis corruptiliiliset incorruptiljilis per natui-am, sit una materia ». Summa tlieol., P. I, Q, 'i6, a, 2. Lâchât a si mal tiaduit la fin de ce passage qu'on peut se demander s'il l'a compi ise. Voir son édition de la Somme th>^ologique; T. III, pp. 25-26.

produisent rerreur^ quand on les applique à déterminer la nature des corps célestes, n'ai-je pas tout lieu de craindre qu'il n'en soit de naême, quand je leur demanderai de me renseigner sur la nature des corps terrestres? C'est au moins probable.

Voici, en toutcas^ comme nous pouvons raisonner maintenant. C'est seulement parce qu'ils peuvent se changer les uns en les autres, ou qu'ils sont en puissance les uns à l'égard des autres, qu'il est permis d'affirmer l'unité de matière première pour les quatre éléments simples : terre, eau, air, feu. Or^ les corps simples de la chimie ne se changent jamais les uns en les autres; sur quoi donc vous basez-vous pour leur appliquer la théorie d'une matière unique? Saint Thomas nous a démontré que les corps célestes n'ont pas la même matière que les corps terrestres, parce qu'ils ne sont pas en puissance de devenir des corps terrestres, et qu'ils forment, dès lors, un cinquième élément tout différent. Je fais donc de ses raisons celte application très légitime: un corps simple de la chimie ne devient jamais un autre corps simple; il n'a donc pas avec lui une même matière commune, et il forme, dès lors, un élément tout différent.

Pour échapper à cette conséquence qui est la ruine d'un de leurs dogmes fondamentaux, la matière unique, les aristotéliciens ont recours à des arguments bien curieux. Nous concluons àl'unité de lamatière, disent-ils^ par le raisonnement; car rien ne nous empêche de considérer la matière, abstraction faite de l'essence et des qualités qui la déterminent dans les corps. Lorsque, par cette opération de notre intelligence, nous dépouillons les corps de toutes leursnotes individuelles et changeantes, nous concevons en eux

quelque chose de commun à tous, c'est la matière première (1). Étrange façon, en vérité, de disserter sur les choses physiques; est-ce donc notre imagination qui fait le monde, et la nature va-t-elle se façonner suivant nos rêveries? Lorsque nous aurons enlevéaux corps toutes leurs notes individuelles, sommes-nous bien assurés qu'il restera encore quelque chose de réel ? Voici dessinéSj au tableau noir, des triangles, des carrés, des cercles ; enlevez à toutes ces figures ce qui les distingue, et représentez-moi, d'une façon concrète, ce qui reste : il ne reste rien du tout. Si, répondra quelqu'un ; il reste la notion de figure. Admirons la trouvaille ; la notion de figure existe-t-elle donc ailleurs que dans notre intelligence? Empèche-telle que tout ce qui éiml physique, concret, réel dans ces carrés ou ces trian.yies ne se soit évanoui ? De même, j'ai là sur ma table des morceaux de fer, de bois, de marbre, de phosphore ; je suprime tout ce qui les distingue : ils se volatilisent entièrement et me font table nette. 11 reste, il est vrai, dans mon esprit, à moins que ce ne soit sur la table, la notion de matière. Puisque cette notion est un des principes constitutifs des fcorps physiques^ ne désespérons pas de la voir recueillir un jour dans les cornues de nos laboratoires !

Mais j'en appellerai à l'autorité de Saint Thomas lui-même, pour démontrer que cette échappatoire n'a aucune valeur. En effet, si nous faisions, à l'égard des corps célestes, cette mèmeopération de les dépouiller abstractivement de leurs notes particulières, '\\

(l) Cf.: Sansevei-iua, Elominla philosopkiœ christianœ, T. Il, p. 244; Farges, Malière et torme, pp. 137, 141 ; Nys, CosmoLogie, pp. 177-178.

resterait quelque chose de tout à fait identique à ce que nous obtenons avec les corps terrestres, c'est-àdire une même matière première pour les uns et pour les autres. Or, d'après Saint Thomas, il n'en est rien. Il nous enseigne que la matière des corps terrestres n'est pas de même nature que celle des corps célestes, par cette seule raison qu'un cori)S céleste n'a rien qui puisse devenir un corps terrestre et réciproquement. Pour lui donCj l'identité de la matière suppose la transformation des corps. Il fait appel à un phénomène constaté, il le croit du moins, dans la nature, pour conclure à l'existence de ce sujet commun appelé matière première. Ces transformations n'existant pas, nous n'avons, en bons aristotéliciens que nous sommes, qu'à suivre ce conseil du maître, de renoncer à des théories qui ne s'accordent pas avec les faits.

Fausseté métaphysique de la théorie. — La doctrine aristotélicienne de la matière et d(? laforme vient donc de sortir en assez mauvais état de la première vérification à laquelle nous l'avons soumise. Ce n'est qu'un commencement. Elle va lecevoir ses coups les plus sérieux sur le terrain de la métaphysique où nous allons, dès maintenant, porter le débat en la confrontant avec la théorie de l'acte et de la puissance. Matière et forme, acte et puissance, c'est en réalité une même doctrine, avec cette particularité que, lorsqu'il s'agit des principes constitutifs des corps, la puissance s'appelle matière et l'acte s'appelle torme.

La nature produit ses effets en faisant passer un être de la puissance à l'acte (1) ; et l'acte par rapport auquel la matière première est en puissance, s'appelle

(1) S. Tlioaias, Suinma theoL, P. 1, Q. 86, a. 1.

forme substantielle (l).La'matière est pour la forme; quand elle la reçoit, elle est constituée dans une espèce particulière des choses, soit du feu, soit de toute autre substance (2). La forme peut donc être définie l'acte premier delà matière (3). En s'unissant ces deux principes constitutifs, matière et forme, se complètent mutuellement, car ils n'existent qu'en vue de leur union. Il y a entre eux une communication totale et réciproque fondée sur le rapport de la puissance à l'acte, et sur l'impuissance radicale où ils se trouYcnt d'exister isolément.

« La matière est une puissance pure, comme Dieu est un acte pur » (4) ; elle n'a pas d'être (5), car l'être désigne proprement ce qui est en acte (6); elle est donc souverainement imparfaite (7) ; car la puissance sans l'acte est l'imperfection même (8). Étant puissance pure, elle ne peut-être connue par elle-même -(9). Suivant la définition déjà citée, «elle n'est pas quelque chose, ni la qualité, ni la quantité, ni quoi que ce soit des choses qui déterminentfrêtre ». Après ces définitions qu nous font connaître à quoi se réduit cette pure puissance de la matière, on serait mal venu, à moins que les mots n'aient aucun sens, à contester l'identité que j'ai ' énoncée plus haut, (voir p. 36), de la puissance

(1) S. Thomas, Sanm^i th-ioL, 1'. 1, Q. 77, a, 1.

(2) LL. P. 1, Q 50, a. 2.

(3) Goudin, T. II, p. 147.

(4) S. Thomas. Sinmi th • )J., l'.],Q. 115. a. 1.

(5) Id., P. ],Q.12. a. 3.

(6) Id., P. 1, Q. 5, a. 1.

(8) Id.,y 1, Q. 2, a. 3, (9)Id., P.l, Q. 15, a. 3.

60 MATIÈRt; ET FORME

pure et du néant absolu. L'on aura beau pour éviter

cette conclusion, et pour trouvei- le passage entre le

^ >fr^ et r Hre, accoupler des mots qui jur^^nt de

■ !v>'r ensenibl ■ : la matière est un être qui est

.il uou-ètre ; c'est pre-que un uéa it d), comme

s'il y avait un milieu possible entre l'être et le néant);

tout ce que l'on dira se réduira à des formules vides

de sens, à des sons, flatas vocis ; et il serait plus

juste de dire avec Rabelais: cluinerœ invacuum bom-

binantes.

De quelle manière maintenant la puissance-matière devient-elle l'acte-forme ? Il s'agit, ne l'oublions pas, dansle système aristotélicien, de principes contraires « actus et poteritia saut contraria », donc opposés réciproquement, comme l'afïirmation à la négation, le nombre à zéro, l'être au néant. Comment zéro va-til devenir le nombre ? oui, je dis bien zéro, et non pas l'unité ; car l'unité est en acte dans la série des nombres ; elle peut exister seule et réellement; elle ne doit donc pas être comparée à la matière, puisqu'il répugnerait à la puissance même de Dieu de créer la matière sans la forme {2). Comment la négation et le néant vont-ils devenir l'afî'irmatiou et l'être^? C'est très simple, avec un peu de bonne volonté, et à une toute petite condition . Il suffit d'admettre que zéro, qui n'est pas un nombre en acte, est nombre en puissance, que le néant est l'être en puissance, que la n'>gation est l'affirmation en puissance. Cette potentialité accordée, nous n'avons plus un zéro, une négation, un néant absolus, mais quelque chose

(1) Cf. Saiiseveriiio, ELemeniapliilosophice ckristianœ, T. II, pp. 275-276. Voir surtoiu les textes cités dans les notes. (2j S. TlvJiiias, Summa thaoL, P. 1, Q. 66, a. 1,

d'intermédiaire entre zéro et le nombre^ entre la négation et l'affirmation, entre le néant etl'èti'o (1). Ce quelque chose est sans doute très imparfait, car la matière, pure puissance^ est un être qui n'est pas un ètre^ ens non-ens, tout près du néscnt, prope nihil (2); mais cet être, qui n'est presque rien, est en puissance de devenir tout. Faisons-lui parcourir une nouvelle étape; qu'une cause extérieure déterminée donne à cette potentialité la chiquenaude excitatrice, comme le choc fait jaillir du caillou l'étincelle qu'il renfermait en puissance ; aussitôt, une forme^ correspondant à la puissance excitatrice, éclot de la puissance de la matière, (c'est-à-dire de la puissance, de la, puissance \, puisque la matière est une simple puissance) : educitur e potentia materiœ ; l'être en puissance devient l'être en acte ; la matière et la forme s'unissent indissolublement, se compénètrent en quelque sorte, pour composer la nouvelle substance.

Ainsi ces deux néants réunis, matière et forme, car la forme, considérée abstractivement en dehors de la matière qui lui sert de sujet, est elle aussi un néant, forma educitur e nihilo sui (3), ces deux néants réunis^ dis-je, produisent, par leur accouplement, tous les êtres ; les corps bruts, les plantes, les animaux^ le Mont Blanc, l'Himalaya.

(1) (( Aristote enseigne perpétuellemeiu que l'êlre pris simplement^ quand il se produit, ne se produit ni du néant ni de l'être, mais de la matièij, qui n'est ni le néant ni un être en acte, mais une puissance réelle d'être, tenant le milieu entre l'être actuel et le néant ».Goudin, T. II, p. 105.

(2) Cf. Farges, Matière et forme, pp. 139, 148.

(3) « La forme est tirée de son proprs néant ».

Ou je ne comprends rien à la valeur des termes, ou voilà une des conceptions les plus abracadabra ites et les plus monstrueuses de l'esprit humain.

Arrivé à ce point, j'éprouve le besoin de de mander si je fais de la fameuse théorie une in. terprétation inexacte, si j'ai mal compris des textes qui paraissent pourtant clairs dans leur sens naturel. On me répondra très probablement que je n'y ai vu goutte, et que je me bats contre des moulins à vent. 11 ne m'en coûtera pas de le reconnaître, et me rappelant Verrare humanum, perseverare in errore diabolccum, je demande, pour ne pas persévérer dans l'erreur, qu'on veuille bien m'expliquer comment il faut entendre les termes de l'objection, que rapporte saint Thomas, contre la création, o Ce qui commence d'être était possible avant qu'il fût, car autrement il ne commencerait pas d'être : donc le monde, s'il a commence, était possible avant qu'il fût. Or, ce qui est possible constitue la matière première qui est en puissance à être, ad esse, par la forme, et à ne pas être, ad non esse, par la privation [de toute forme]. Si donc le monde a commencé, la matière a existé avant le monde. Mais la matière ne peut être sans la forme, et la matière du monde avec sa forme, c'est le monde. Donc le monde a commencé avant d'exister, chose impossible» (1).

Ce n'est qu'une objection. Mais Saint Thomas va-t-il nous la résoudre en contestant que la matière première soit identique avec la simple puissance, ou avec le néant, antérieurement à

(1) S. Thomas, Summa theoL, P. 1, Q. 46, a. 1.

la création';^ Point du tout; et cependant, une pure dénégation fournissait une réponse facile et lumineuse. Au lieu de cela, le saint Docteur se borne à distinguer les modes de possibilité : « Avant son existence, le ^monde était possible, non par la puissance passive qu'est la matière^ mais par la puissance active de Dieu, et encore par la convenance de termes qui n'impliquent pas contradiction, dans le sens ou le mot possible est opposé à impossible ».

Il n'est pas sûr qu'Aristote, dont est tirée l'objection (1), se fût déclaré satisfait de la réponse ; et d'ailleurs, ne nous dit-on pas que la possibilité d'une chosj, dont le concept n'implique rien de contradictoire, ne doit pas être considérée comme un simple néants par la seule raison qu'elle est possible ou en puissance ?

Voici maintenant un passage très significatif de Goudin : « Concluons donc avec saint Thomas (IP partie, contre lefi Gentils, chap. XIV). On trouve trois degrés dans les choses : d'abord une chose qui est seulement acte, c''est Dieu très bon et très grand ; ensuite, une cho-^e qui est seulement puissance, c'est la matière première ; enfin une troisième chose, qui est mélangée d'acte et de puissance, ce sont les créatures, placées entre Dieu et la matière première. 11 en résulte que^ toujours suivant le même Docteur (1^ partie, Q. CV, art. 1, rép. au 2^ arg.), de même que Dieu est un acte pur n'ayant aucune potentialité, ainsi la matière est une pure puissance ne renfermant aucun acte » (2). C'est «exactement la doctrine que j'ai

U) Aristote, Du Ciel, . L 1, C. 12, T IL p. 385-589. \2) Goudin T. II, p. 108.

déjà formulée .(voir encore p. 36), et dont je vais tirer ici les trois propositions suivantes : 1" A l'acte pur, à la plénitude de l'être s'oppose la puissance purSj l'absence complète de l'être ou le néant : donc la matière qui est puissance pure est le néant. 2° En dehors de Dieu et des créatures, il iT'y a que le néant : la matière est donc le néant puisqu'elle est en dehors do Dieu et des créatures. 3*^ Les choses existant eu raison de leur acte, ce qui u'a aucun acte n'a aucun être : puisque la matière n'a aucun acte^ elle n'a donc aucun être.

Peut-on encore désirer quelque chose de plus explicite que ces paroles d'un commentateur de la Somme théologiqae ? « La matière, nous le savons, c'est le premier sujet d'où sortent les choses. C'est r.ne pure puissance, un être incomplet^ commencé ; elle tend à sortir du néant, mais elle est encore dans son sein, elle devient toujours mais elle n'est jamais » (1). Avons-nous tort de croire qu'une chose qui n'est pas sortie du néant, qui reste dans le sein du néant, est un pur néant, que puisque elle n'est jamais^ elle n'est pas du tout ? Les aristotéliciens n'ont donc à s'en prendre qu'à eux-mêmes, si on ne les entend pointj s'ils emploient les mots au rebours du sens commun, s'ils n'ont pas su, depuis des siècles, formuler leur doctrine en termes clairs et à l'abri de toute équivoque.

Vous avez tort, me dira quelqu'un, de supposer que la forme viendrait de la matière comme le nombre viendrait de zéro, l'affirmation^ de la né-

fl) Lâchât, note] à son édition delà So-n'U'} tkJotojiqw^, T. 1, p. 323.

gation, et l'être, du néant. Les formes viennent toujours d'une forme antérieure ; la corruption de l'une est la production de l'autre, et la matière passe de l'une à l'autre. Voilà pourquoi, Aristole enseigne l'éternité du monde, et pourquoi, avec le dogme chrétien de la création, nous croyons que Dieu n'a pu créer la matière avant les Jformes. — Mais c'est j^récisément ce qui condamne votre doctrine: les formes viennent les unes des autres ; mais de quel droit concluez-vous que ce qui passe d'une lorme à l'autre, et que vous appelez matière, n'est qu'une simple potentialité, est dépourvu de tout acte, est, par rapport à la forme, comme le contraire à Tégard du contraire? — C'est par induction, par le raisonnement : ce qui passe d'une forme à l'autre, ou la matière, ne peut être en acte après avoir quitté la forme corrompue, avant de recevoir la forme nouvelle ; car il n'y aurait autrement qu'une différence accidentelle entre la matière et les formes, et entre les formes ellesmêmes. Les formes auraient leur acte ajouté à celui de la matière; cela ferait deux actes dans une seule chose, hypothèse absurde, car une substance ne saurait avoir qu'un seul acte substantiel (1). — S'il en est ainsi, j'en conclus que toutes

(1) « Il n'y aurait pas génération substantielle pour produire la substance ou le premier être actuel ; tout changement se i-édnirait a un changement d'accidents; c'est ce que dit à ce sujet Saint Thomas i Opuscule XV, chap. VII) : si l'on veut que la rnatAèro soit un être actuel, il n'y aura pas de différence entre dire madère ou substance delà chose: c'est- i dire, si la matière est un être actuel, elle sera réellement lasubstance, et ce qui s'y ajoutera ne pourra être considéré que comme accident » Goudin, T. Il, p. 106.

VOS notions d'acte et de potentialité, de substance et d'accident, de génération et de corruption, et les différences que vous établissez, par spéculation, entre les unes et les autres, ne répondent à rien de réel. Je les dis fausses, parce qu'elles vous acculent à' des absurdités. Je nie que la matière des corps créée par Dieu, à l'origine du monde soit jamais réduite, au cours de ses transformations multiples, à l'état de juire potentialité, c'està-dire dépourvue de toutes les pro|)riétés inhérentes à la nature des corps : étendue, densité, etc. Aucune force de la nature ne peut l'amener à cet état voisin du néant. Mais admettons-le par hypothèse ; quelle cause retirera maintenant la matiière de cet état de potentialité et la revêtira d'une iupuvelle formera Les formes, dites-vous, ne peuvent être tirées de la matière, comme le glaive est tiré du fourreau ; elles n'en sont i)as tirées comme de leur cause active, puisque la matière est purement passive. Il reste donc qu'elles soient tirées de la matière par les forces actives de la nature capables de les produire » (1).

Il vous reste cela? Eh ! bien, il ne vous reste rien du tout. De quelles forces actives parlez-vous ? Je nie encore qu'aucune force de la nature soit capable de produire un tel effet. En ramenant dans vos changements substantiels, la matière à une simple |)otentialité, vous ressemblez à celui qui détacherait un bloc, de la crête d'une montagne, le ferait rouler dans la vallée, et attendrait,

(1) cf. Farges, Maiière et forin,.', p. 163, et les textes de saint Thomas cités dans cette page.

les bras croisés, qu'il gravît jusqu'au haut de la crête opposée. Il attendra longtemps. Il vous faut un Sisyphe pour cette besogne ; montrez donc votre Sisyphe. Les anciens le trouvaient dans l'influencG mystérieuse et toute puissante des corps célestes. Mais vous qui aujourd'hui croyez tout juste autant que moi, c'est-à-dire pas du tout, à une pareille influence, par quoi la remplacez-vous? Par rien, avouez-le (1), et vous demandez de croire à un véritable mystère. Vous me permettrez donc, quand nous raisonnons sur les choses naturelles, de ne pas m'enp-ager, même sur l'autorité de votre Aristote, dans une voie qui n'aboutit qu'au mystère. Mais revenons aux concepts les plus authentiques qui nous ont été donnés sur la matière. Cette puissance pure^ cet être qui n'est pas un être, quelque minime que soit ce degré d'être, a cependant, du fait de cet être, une certame ressemblance avec l'Etre premier, avec l'Etre divin (2). La matière désire la forme, la puissance désire l'acte, parce que tout être tend à sa perfection (3). D'après le con-

(1) Pour sortir de cette difficulté certains Tlionnistes contemporains en appellent au concours divin qui supplée à l'insuffisance des causes naturelles. Voir Nys. Cosmologie, p. 369. Le concours de Dieu est certain, mais si l'on admet en philosophie le dt-us ex machina, on pourra justifier les hyp'Jthèses et les systèmes les plus invraisemblables. Il est ai: moinsétiange de supposer (|ue Dieu, vou ant la transformation, larepi-oduciion, la multiplication desétres, n'ait pas mis, dans la natui'e, des causes proportionnées à ces effets. •

(2) S. Thomas, Summa tlieoL, P. I, Q. 14, a. 11;

(3) S.Thomas, Phi/sica., L. 1, C. 14, T. XXII, p. 335.

cept panthéiste d'Aristote, elle tend ver.'» l'acte pur, vers Dieu, elle aspire à s'unira l'acte pur (1). De là, le ])erpétuel mouvement qui la fait passer d'une forme à une autre, chaque forme nouvelle étant comme une étape vers le but désiré. Elle ne se contente pas des formes déjà obtenues, parce qu'elles n'épuisent pas sa potentialité et qu'elles la laissent dans un état de [privation à l'égard de celles qu'elle peut encore acquérir (2). Comme l'eau s'engouffrait, sans jamais le remplir, dans le tonneau des Danaïdes, de môme, cette succession continuelle des formes laisse inassouvi le désir de la matière et ne la rapproche pas du terme final. C'est que la matière, au lieu d'évoluer à travers des formes toujours de plus en plus parfaiteSj revient sans cesse à son point de départ. Revêtue de la forme du corjis de l'homme, qui est le roi de la création, incarnée dans une Vénus ou un Adonis, elle se hâte vers ce « je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue » ; elle aime à dire, comme Job, aux vers et à la pourriture : vous êtes ma mère et mes sœurs (3), Elle est le Sisyphe maudit, l'éternel damné qui roule son rocher vers les cimes noyées dans le ciel bleu, et le voit sans cesse retomber dans l'abîme. Reconnaissons-nous là l'ouvrage d'un Dieu juste, d'un Dieu bon à l'égard de ses créatures, du Dieu qui, après avoir achevé les cieux, la terre et tout leur ornement, vit que ses œuvres étaient très belles (4) ?

(1) Aristate, Plu/siq-i", L. 1. C '•), S3,T. II, p. 2f>0.

(2) S. Thomas, Physica, L. 1, C. 14, p. :i]G.

(3) Job, 17, 14,

(4) Genèse, 1, 31.

parce qu'il leur avait donné, dès le début, toute la perfection convenable ? Par quelle aberration^ par quel aveugle engouement pour Aristote, est-on allé lui emprunter ses vues panthéistes, sa nature aveugle et Tultime explication de l'univers? Voici maintenant le digne couronnement de tout le svstème.

Heraclite avait dit : <* L'être et le néant sont même chose ». Hegel a repris sa formule : « Le néant dans sa nature immédiate, identique à lui-même est précisément la même chose que l'être. La vérité de l'être et celle du néant sont celle des deux. Cette unité c'est le devenir)). C'est le non-être qui devient l'être. Écoutons maintenant l'argument d'Aristote contre Heraclite qu'on peut invoquer et qu'on invoque en effet contre Hegel (1) : « Prétendre que l'être et le non-être sont identiques c'est admettre l'éternel repos du monde^ et non l'éternel devenir. Il n'y a rien en effet dans ce système, en quoi puissent se transformer les êtres, puisque tout est identique à tout » (2). Peut-il y avoir rê[)onse plus faible, aveu plus significatif? Aristote rejette ce qui n'est pas en question : le repos du monde ; il admet l'essentiel delà doctrine: l'éternel devenir. Chez lui, la matière-puissance ens non-ens, c'est-à-dire un contraire tend à l'actcforme, ens, son contraire et s'unit avec lui pour former la substance ; chez Hegel, le néant devient

(I) Cf. Farges, Acto et puissance, p. 81.

(2j Aristote, MtUaphysique, L. 3, C. 5, § 16, T. II, p. 510.

Périer 5

l'être ; les deux contraires s'identifient par le devenir. Il me semble qu'Aristote, Hegel et leurs disciples peuvent se donner la main: les deux doctrines ne sont pas différentes, ou si peu, que je laisse à de plus clairvoyants de distinguer et de montrer la différence.

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