LES DEUX FORMES DE LA UËHOIRE
de la leçon, diflërent seulement du plus au moins, que les images successivement développées par chaque lecture se recouvrent entre elles, et que la lefowune fois apprise n'est que l'image composite résultant de la superposition de toutes les autres ? Il est incontestable que chacune des lectures successives diflère surtout de la précédente en ce que la leçon y est mieux sue. Mais il est certain aussi que chacune d'elles, envisagée comme une lecture toujours renouvelée et non comme une leçon de mieux en mieux apprise, se suffit absolument à elle-même, subsiste telle qu'elle s'est produite, et constitue avec toutes les perceptions concomitantes uo moment irréductible de mon histoire. Ou peut même aller plus loin, et dire que la conscience nous révèle entre ces deux genres de souvenir une différence profonde, une différence de nature. Le souvenir de telle lecture déterminée est une représentation, et une représentation seulement ; il tientdans une intuition de l'esprit que je puis, à mon gré, allonger ou raccourcir ; je lui assigne une durée arbitraire ; rien ne m'empêche de l'embrasser tout d'un coup, comme dans nn tableau. Au contraire, le souvenir de la leçon apprise, même quand je me borne à répéter cette leçon intérieurement, exige un temps bien déterminé, le même qu'il faut pour développer un à nu, ne fût-ce qu'en imagination, tous les mouvements d'articulation nécessaires : ce n'est donc plus une représentation, c'est une action. Et, de fait, la leçon une fois apprise ne porte aucune marque sur elle qui trahisse ses origines et la classe dans le passé ; elle fait partie de mon présent au même litre que mon habitude de marcher on d'écrire ; elle est vécue, elle est « agie >, plutôt qu'elle n'est représentée ; — je pourrais la croire innée, s'il ne me plaisait d'évoquer en même temps.
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LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU ant de représentations, les lectures successives îevvi à l'apprendre. Ces représentations en sont endantes,' et comme elles ont précédé la leçon tée, la leçon une fois sue peut aussi se passer
nnt jusqu'au bout cette distinction fondamentale, t se représenter deux mémoires théoriquement tes. La première enregistrerait, sous forme uvenirs, tous les événements de notre vie quotiisure qu'ils se déroulent ; elle ne négligerait aucun laisserait à chaque fait, à chaque geste, sa place Sans arrière-pensée d'utilité ou d'application praemmagasinerait le passé par le seul elïet d'une iturelle. Par elle deviendrait possible la reconnaisligente, ou plutôt iatellectuelle, d'une perception 'ée ; en elle nous nous réfugierions toutes les fois îmontons, pour y chercher une certaine image, la itre vie passée. Mais toute perception se prolonge laissante; et à mesure que les images, une fois axent et s'alignent dans cette mémoire, les mouli les continuaient modifient l'organisme, créent )s des dispositions nouvelles à agir. Ainsi se forme ;nce d'un tout autre ordre et qui se dépose dans le série de mécanismes tout montés, avec des réacis en plus nombreuses et variées aux excitations , avec des répliques toutes prêtes à un nombre iroissant d'interpellations possibles. Nous prenons de ces mécanismes au moment où ils entrent en i conscience de tout un passé d'efforts emmagasiné 'ésent est bien encore une mémoire, mais uno
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mémoire profondément différente de la première, toujours tendue vers l'action, assise dans le présent et ne regardant que l'avenir. Elle n'a retenu du passé que les mouvements intelligemment coordonnés qui en représentent l'eQort accumulé; elle retrouve ces efforts passés, non pas dans des images-souvenirs qui les rappellent, mais dans l'ordre rigoureux et le caractère systématique avec lesquels les mouvemeuls actuels s'accomplissent. A vrai dire, elle ne nous représente plus notre passé, elle le joue ; et si elle mérite encore 1& nom de mémoire, ce n'est plus parce qu'elle conserve des images anciennes, mais parce qu'elle en prolonge l'efiet utile jusqu'au moment présent.
De ces deux mémoires, dont l'une imagine et dont l'autre répète, la seconde peut suppléer la première et souvent même en donner l'illusion. Quand le chien accueille son maître par des aboiements joyeux et des caresses, il le reconnaît, sans aucun doute ; mais cette reconnaissance implique-t-elle l'évocation d'une image passée et le rapprochement de cette image avec la perception présente ? Ne cousiste-t-elle pas plutôt dans la conscience que prend l'animal d'une certaine attitude spéciale adoptée par son corps, attitude que ses rapports familiers avec son maître lui ont composée peu à peu, et que la seule perception du maître provoque maintenant chez lui mécaniquement f N'allons pas trop loinl chez l'animal luimême, de va^es images du passé débordent peut-être la perception présente; on concevrait même que son passé tout entier fût virtuellement dessiné dans sa conscience ; mais cepassé ne l'intéresse pas assez pour le détacher du présent qui le fascine, et sa reconnaissance doit être plutôt vécue qu& pensée. Pour évoquer le passé sous forme d'image, il faut
LA HÉHOIRE ET LE CERVEAU bstraire de l'action présente, il faut savoir attacher l'inutile, il £aut vouloir rôver. L'homme seul est apable d'un effort de ce genre. Encore le passé où Dtons ainsi est-il glissant, touiours sur le point de tper, comme si cette mémoire régressive était con- ■ l'autre mémoire, plus naturelle, dont le mouve- 'ant nous porte à agir et à vivre.
is psychologues parlent du souvenir comme d'un té, comme d'une impression qui se grave de plus ofondément en se répétant, ils oublient que l'imorité de nos souvenirs portent sur les événements le notre vie, dont l'essence est d'avoir uae date et [uent de ne se reproduire jamais. Les souvenirs iiiert volontairement par répétition sont rares, els. Au contraire, l'enregistrement, par la mémoire, d'images uniques en leur genre se poursuit à tous ts de la durée. Mais comme les souvenirs appris us utiles, on les remarque davantage. Et comme m de ces souvenirs par la répétition du même imble au processus déjà connu de l'habitude, on IX pousser ce genre de souvenir au premier plan, souvenir modèle, et ne plus voir dans le souvenir [ue ce même phénomène à l'état naissant, le comt d'une leçon apprise par coeur. Mais comment ne attre que la diSérenee est radicale entre ce qui doit ler par la répétition et ce gui, par essence, ne peut ? Le souvenir spontané est tout de suite parfait; le ;)ourra rien ajouter à son image sans la dénaturer; sra pour la mémoire sa place et sa date. Au coniouveuir appris sortira du temps à mesure que la
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leçou sera mieux sue ; il deviendra de plus eu plus imper- EODoel, de plus en plus étranger à notre vie passée. La répétition n'a donc nullement pour effet de convertir le premier dans le second; son rôle est simplement d'utiliser de plus en plus les mouvements par lesquels te premier se continue, pour les organiser entre eux, et, eu montant un mécanisme, créer une habitude du corps. Cette habitude n'est d'ailleurs souvenir que parce que je mé souviens de l'avoir acquise ; et je ne me souviens de l'avoir acquise que parce que je fais appel à la mémoire spontanée, celle qui date les événements et ce les enregistre qu'une fois. Des deux mémoires que nous venons de distinguer, la première parait donc bien être la mémoire par excellence. La seconde, celle que tes psychologues étudient d'ordinaire, est l'habitude éclairée par la mémoire plutôt que la mémoire même. /
U est vrai que l'exemple d'une leçon apprise par cœur est assez artificiel. Toutefois notre existence s'écoule au milieu d'objets en nombre restreint, qui repassent plus ou moins souvent devant nous : chacun d'eux, en même temps qu'il est perçu, provoque de notre part des mouvements au moins naissants par lesquels noua nous y adaptons. Ces mouvements, en se répétant, se créent nu mécanisme, passent à l'état d'habitude, et déterminent chez nous des attitudes qui suivent automatiquement notre perception des choses. Notre système nerveux ne serait guère destiné, disions-nous, à un autre usage. Les nerfs afférents apportent au cerveau une excitation qui, après avoir choisi intelligemment sa voie, se transmet à des mécanismes moteurs créés par la répétition. Ainsi se produit la réaction appropriée, l'équilibre avec le milieu, l'adaptatiou, en un mot, qui est la iln générale de la BERaaoB. Matière el mémoire. 6
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LA mËUOIRE ET LE CERVEAU ;re vivant qui se contenterait de vivre n'aurait l'autre cliose. Mais en mèmeteraps que se pouressus de perception et d'adaptation qui aboutit à lentdu passé soustornie d'habitudes motrices, la comme nous verrous, retient l'image des situaquelles elle a passé tour à tour, et les aligne danb les se sont succédé. A quoi serviront ces imagesla se conservant dans la mémoire, en se repros la conscience, ne vont-elles pas dénaturer le itique de la vie, mêlant le rêve à la réalité ? Il en sans doute, si notre conscience actuelle, consîflète justement l'exacte adaptation de notre sys- X à la situation présente, n'écartait toutes celles assées qui ne peuvent se coordonner à la percep- ; et former avec elle un ensemble utile. Tout au s souvenirs confus, sans rapport à la situation bordent-ila les images utilement associées, dessid'elles une frange moins éclairée qui va se perdre tnense zone obscure. Mais vienne un accident qui uilibre maintenu par le cerveau entre l'excitaire et la réaction motrice, relâchez pour un inson des fils qui vont de la périphérie à la périssant par le centre, aussitAt les images obscurcies ser en pleine lumière : c'est cette dernière condi- ■éalise sans doute dans le sommeil où l'on rêve, imoires que nous avons distinguées, la seconde, ve on motrice, devra donc inhiber constammière, ou du moins n'accepter d'elle que ce qui : et compléter utilement la situation présente ; [lisent les lois de l'association des idées. — Maia
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iadëpendamment des services qu'elles peuvent rendre par leur associatiOD à une perception présente, les images emmagasinées par la mémoire spontanée ont encore un autre usage. Sans doute ce sont dçs images de rêve ; sans doute elles paraissent et disparaissent d'ordinaire indépendamment de lotre volonté; et c'est jastement pourquoi nous sommes ■>bligés, pour savoir réellement une chose, pour la tenir à notre disposition, de l'apprendre par cœur, c'est-à-dire de substituer à l'image spontanée un mécanisme moteur capable de la suppléer. Mais il y a un certain effort sid generis qui nous permet de retenir l'image elle-même, pour un temps limité, sous le regard de notre conscience; et grâce à cette faculté, nous n'avons pas besoin d'attendre du hasard la répétitioB accidentelle des mêmes situations pour organiser en habitude les mouvements concomitants ; nous nous servons de l'imjge fugitive pour construire un mécanisme stable qui la remplace. — Ou bien donc enfin notre distinction de deux mémoires indépendantes n'est pas fondée, ou, si elle répond aux faits, nous devrons constater une exaltation de la mémoire spontanée dans la plupart des cas où l'équilibre sensorimoteur du système nerveux sera troublé, une inhibition au contraire, dans l'état normal, de tous les souvenirs spontaaés qui ne peuvent consolider utilement l'équilibre présent, enfin, dans l'opération par laquelle on contracte le souvenirhabitude, l'intervention latente du souvenir-image. Les faits coufirment-ils l'hypothèse?
Nous n'-insisterons, pour le moment, ni sur le premier point ni sur le second : nous espérons les dégager eu pleine lumière quand nous étudierons les perturbations de la mémoire et les lois de l'association des idées. Bornons-nous à
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montrer, eu ce qui coucerue les choses apprises, commeut les deux mémoires vont ici càte à cAte et se prêtent ud mutuel appui. Que les leçons inculquées à la mémoire motrice se répètent automatiquement, c'est ce que montre l'expérience journalière ; mais l'observation des cas pathologiques établit que l'automatisme s'étend ici beaucoup plus loin que nous ne pensons. On a vu des déments faire des réponses intelligentes à une suite de questions qu'ils ne comprenaient pas : le langage fonctionnait chez eux à la manière d'un rétloxe '. Des aphasiques, incapables de prononcer spontanément un mot, se remémorent sans erreur les paroles d'une mélodie quand ils la chantent*. Ou bien encore ils réciteront cou* ramment une prière, ta série des nombres, celle des jours de la semaine et des mois de l'année '. Ainsi des mécanismes d'une complication extrême, assez subtils pour imiter l'intelligence, peuvent fonctionner d'eux-mêmes une fois construits, et par conséquent obéir d'ordinaire à la seule impulsion initiale de la volonté. Mais que se passe-t-il pendant que nous les construisons? Quand nous Aous exerçons i apprendre une leçon, par exemple, l'im^e visuelle ou auditive que nous cherchons à recomposer par des mouvements ne serait-elle pas déjà dans notre esprit, invisible et présente? Dès la première récitation, nous reconnaissons à un vague seûtiment de malaise telle erreur que nous venons de commettre, comme si nous recevions des obscures profoU*
1. RobertïOQ, Refiex Speech (Journal of mental Science, STril 1SS8). CL l'article de Ch. Féré, Le langage riftexe(Revue Philosophique, iaaviet 1896},
2. Oppenheim, Veber dae Verhalten der musikaliichen Aiudrucksbeweguitgen bel Aphaliachen {Charité Annalen, Xlll, 1888, p. 3t8 et Buir.)