‹ Matière et mémoire, essai sur la relation du corps a l'espritChapitre 36 sur 71 · U LA MÉMOIRE ET L'ESPRIT · texte numérisé non relu

U LA MÉMOIRE ET L'ESPRIT

«ultës et la source des équivoques qui entourent le problème de l'iucouscient. L'idée d'une représentation inconsciente est «laire, en dépit d'un préjugé répandu ; on peut même dire que nous en faisons un usage conAant et qu'il n'y a pas de conception plus familière au sens commun. Tout le monde admet, eu effet, que les images actuellement présentes à notre perception ne sont pas le tout de la matière. Mais d'autre part, que peut être un objet matériel non perçu, une image non imaginée, qinnn nijp aep&fH rf'iifai mo ntai ipc^DScienl ? Au delà des murs de votre chambre, que vous percevez en ce moment, il y a les chambres voisines, puis le reste de la maison, enfin la rue et la ville où vous demeurez. Peu importe la théorie de la matière à laquelle vous vous ralliez : réaliste ou idéaliste,- vous pensez évidemment, quand vous parlez de la ville, de la rue, des autres chambres de la maison, à autant de perceptions absentes de votre conscience et pourtant données en dehors d'elle. Elles ne se créent pas à mesure que votre conscience les accueille: elles étaient donc déjà en' quelque manière, et puisque, par hypothèse, votre conscience ne les appréhendait pas, comment pouvaient-elles exister on 'soi sinon à l'état inconscient T D'où vient alors qu'une existence en dehors de la conscience nous parait claire quand il s'agit des objets, obscure quand nous parlons du sujet ? Nos perceptions, actuelles et virtuelles, s'étendent le long de deux lignes, l'une horizontale AB, qui contient tous les objets simultanés dans l'espace, l'autre verticale CI, sur laquelle se disposent nos souvenirs successifs échelonnés dans le temps. Le point l, intersection des deux lignes, est le seul qui soit donné actuellement à notre conscience. D'oti vient que nous n'hésitons pas à poser la réalité de la ligne AB tout entière,

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quoiqu'elle reste inaperçue, et qu'au coutraire, de la ligue C[ le présent I actuellement perçu est le seul point qui bous paraisse exister véritablement ? Il y a, au fond de cette distinction radicale entre les deux séries temporelle et spatiale, tant d'idées confuses ou mal ébauchées, tant d'hypothësea dénuées de toute valeur spéculative, que nous ne saurions en épuiser tout d'un coup l'analyse. Pour démasquer entièrement l'illusion, il faudrait aller chercher à son origine et suivre à travers tous ses détours le double mouvement par lequel nous arrivons A poser des réalités objectives sans rapport à la conscience ^ et des états de conscience sans ^^ j

réalité objective, l'espace paraissant alors conserver indéfiniment des choses qui s'y juxtaposent, tandis que le temps détruirait, au fur et à mesure, des états qui se succèdent en lui. Une partie de ce travail a été faite dans notre premier chapitre, quand nous avons traité de l'objectivité en général ; une autre le sera dans les dernières pages de ce livre, lorsque nous parlerons de l'idée de matière. Bornons-nous ici à signaler quelques points essentiels.

D'abord, les objets échelonnés le long de cette ligne A6 représentent à nos yeux ce que nous allons percevoir, tandis que la ligne CI ne contient que ce qui a été déjà perçu. Or, le passé n'a plus d'intérêt pour nous ; il a épuisé son action possible, ou ne retrouvera une influence qu'en empruntant la vitalité de la perception présente. Au contraire, l'avenir immédiat consiste dans une action imminente, dans une énergie non

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encore dépensée. La partie noa perçue de l'univers matériel, grosse de promesses et de menaces, a donc pour nous une réalité que ne peuvent ni ne doivent avoir les périodes actuellement inaperçues de notre existence passée. Mais cette distinction, toute relative à l'utilité pratique et aux besoins matériels de la vie, prend dans notre esprit la forme de plus en plus nette d'une distinction métaphysique.

Nous avons montré en effet que les objets situés autour de nous représentent, à des degrés différents, une action que nous pouvons accomplir sur les choses ou que nous devrons subir d'elles. L'échéance de cette action possible est justement marquée par le plus ou moins grand éloignement de l'objet correspondant, de sorte que la distance dans l'espace mesure la proximité d'une menace ou d'une promesse dans le temps. L'espace nous fournit donc ainsi tout d'un coup le schème de notre avenir prochain ; et comme cet avenir doit s'écouler indéliniment, l'espace qui le symbolise a pour propriété de demeurer, dans son immobilité, indéûnimeot ouvert. De là vient que l'horizon immédiat donné à notre perception nous parait nécessairement environné d'un cercle plus lai^e, existant quoique inaperçu, ce cercle en impliquant lui-même un autre qui l'entoure, et ainsi de suite indéfiniment. Il est donc de l'essence de notre perception actuelle, en tant qu'étendue, de n'être toujours qu'un contenu par rapport à une expë* rieoce plus vaste, et même indéfinie, qui la contient ; et cette expérience, absente de notre conscience puisqu'elle déborde l'horizon aperçu, n'eu parait pas moins actuellement donnée. Mais tandis que nous nous sentons suspendus à ces objets matériels que nous érigeons ainsi en réalités présentes, au contraire nos soavenirs, en tant que passés, sont autant de

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poids morts que doqs traînons avec nous et dont nous aimons mieux nous feindre débarrassés. Le mâine instinct, en vertu duquel nous ouvrons indéfioiinent devant nous l'espace, fait que nous refermons derrière nous le temps à mesure qu'il s'écoule. Et tandis que la réalité, en tant qu'étendue, nous parait déborder à l'inQai notre perception, au contraire, dans noire vie intérieure, cela seul nous semble réel qui commence avec le moment présent ; le reste est pratiquement aboli. Alors, quand un souvenir reparaît à la conscience, il nous fait l'efiet d'un revenant dont il faudrait expliquer par des causes spéciales l'apparition mystérieuse. En réalité, \ l'adhérence de ce souvenir à notre état présent est tout à fait 1 comparable à celle des objets inaperçus aux objets que nous / percevons, et Vinconscient joue dans les deux cas un rAle duj môme genre.

Mais nous éprouvons beaucoup de peine à nous représenter ainsi les choses, parce que nous avons contracté l'habitude de souligner les différences, et an contraire d'effacer les ressemblances, entre la série des objets simultanément échelon- Dés dans l'espace et celle des états successivement développés dans le temps. Dans la première, les termes se conditionnent -d'une manière tout à fait déterminée, de sorte que l'apparition de chaque nouveau terme pouvait être prévue. C'est ainsi que je sais, quand je sors de ma chambre, quelles sont les chambres que je vais traverser. Au contraire, mes souvenirs se présentent dans un ordre apparemment capricieux. L'ordre des représentations est donc nécessaire dans un cas, contingent dans l'autre; et c'est cette nécessité que j'hypostasie, en quelque sorte, quand je parle de l'existence des objets en dehors de toute conscience . Si je ne vois aucun

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