‹ Matière et mémoire, essai sur la relation du corps a l'espritChapitre 52 sur 71 · LA MÉMOIRE ET L'ESPRIT · texte numérisé non relu

LA MÉMOIRE ET L'ESPRIT

ditiounent ce qu'on pourrait appeler l'attention à la vie, et c'est pourquoi tout dépend de leur cohésion dans le travail normal de l'esprit, comme dans une pyramide qui se tiendrait debout sur sa pointe.

Qu'on jette d'ailleurs un coup d'ceil sur la fine structure du système nerveux, telle que l'ont révélée des découvertes récentes. On croira apercevoir partout des conducteurs, nulle part des centres. Des 61s placés bout à bout et dont les extrém j tés se rapprochent sans doute quand le courant passe, voilà tout ce qu'on voit. Et voilà peut-être tout ce qu'il y a, s'il est vrai que le corps ne soit qu'un lieu de rendez-vous entre les excitations reçues et les mouvements accomplis, ainsi que nous l'avons supposé dans tout le cours de notre travail. Mais ces fils qui reçoivent du milieu extérieur des ébranlements ou des excitations et qui les lui renvoient sous forme de réactions appropriées, ces fils si savamment tendus de la périphérie à la périphérie, assurent justement par la solidité de leurs connexions et la précision de leurs entre-croisements l'équilibre sensori-moteur du corps, c'est-à-dire son adapta* tion à la situation présente. Relâchez cette tension ou rompez cet équilibre : tout se passera comme si l'attention se détachait de la vie- Le rêve et l'aliénation ne paraissent guère être autre chose.

Nous parlions tout à l'heure de la récente hypothèse qui attribue le sommeil à une interruption de la solidarité entre neurones. Même si l'on n'accepte pas cette hypothèse (confirmée pourtant par de curieuses expériences), il faudra bien supposer pendant le sommeil profond une interruption au moins fonctionnelle de la relation établie dans le système nerveux entre l'excitation et la réaction motrice. De sorte que le

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rive serait toujours l'ëtat d'uD esprit dont l'attentiou n'est pas fixée par l'équilibre sensori-moteur du corps. Et il parait de plus en plus probable que cette détente du système nerveux est due à l'intoxication de ses éléments par les produits non. éliminés de leur activité normale à l'état de veille. Or, le rêve imite de tout point l'aliénation. Non seulement tous les symptômes psychologiques de la iolie se retrouvent dans le rêve, — au point que la comparaison de ces deux états est devenue banale, — mais l'aliénation parait bien avoir également son origine dans un épuisement cérébral, lequel serait causé, comme la fatigue normale, par l'accumulation de certains poisons spécifiques dans les éléments du système nerveux'. Oo sait que l'aliénation est souvent consécutive aux maladies iniectieuses, et que d'ailleurs on peut reproduire expérimentalement avec des toxiques tous les phénomènes de la folie *. N'est-il pas vraisemblable, dès lors, que la rupture de l'équilibre mental dans l'aliénation tient tout simplement à une perturbation des relations sensori-motrices établies dans l'organisme? Cette perturbation suffirait à créer une espèce de vertige psychique, et à faire ainsi que la mémoire et l'attention perdent contact avec la réalité. Qu'on lise les descriptions données par certains fous de leur maladie naissante : oo verra qu'ils éprouvent souvent un sentiment d'étrangeté ou, comme ils disent, de > non-réalité >, comme si les choses perçues perdaient pour eux de leur relief et de leur solidité'. Si nos analyses sont exactes, le sentiment concret que

1, Cette idée a été déreloppée récemment par divers auteurs. On entrouvera l'exposé très ayatématique dans le travail de Cowles, The mechanUm of inianily (American Journal of Insanily, 1890-91),

S. Voir surtout Moreau de Tours, Du hachisch, Paris, 1845.

3. Bail, Ltfont lur le» maladie» jneniales, Paris, 1S90, p. 608 et suiv. —

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nous avons de la réalité présente consisterait en eSet dans la conscience que nous prenons des mouvements eOectifs par lesquels notre organisme répond naturellement aux excitations ; — de sorte que là où les relations se détendent ou se gâtent entre sensations et mouvements, ]e sens du réel s'atlaiblit ou disparaît*.

Il y aurait d'ailleurs ici une foule de distinctions à faire, non seulement entre Les diverses formes de l'aliénation, mais encore entre l'aliénatiou proprement dite et ces scissions de la personnalité qu'une psychologie récente en a si curieusement rapprochées*. Dans ces maladies de la personnalité, il semble que des groupes de souvenirs se détachent de la mémoire centrale et renoncent à leur solidarité avec les autres. Mais il est rare qu'os n'observe pas aussi des scissions concomitantes de la sensibilité et de la motricité*. Nous ne pouvons nous empêcher de voir dans ces derniers phénomènes le véritable substrat matériel des premiers. S'il est vrai que notre vie intellectuelle repose tout entière sur sa pointe, c'est-à-dire sur les fonctions sensori-motrices par lesquelles elle s'insère dans la réalité présente, l'équilibre intellectuel sera diversement troublé selon que ces fonctions seront lésées d'une manière ou d'uae autre. Or, à cAté des lésions qui aOectent la vitalité générale des fonctions sensori-motrices, affaiblissant ou abolissant ce que nous avons appelé le sens du réel, il en est d'autres qui se traduisent par une diminution mécanique, et non plus dynamique, de ces fonctions, comme si

r-r — i,!„Q curieuse aaalyie : Ymota, a pertonal «arralitie [Journal of

îce, 1S96, p. 2S4).

us haut, page liS.

lanet. Les aecidents mentaux, ParU, 1SS4, p. SJ2 et auiT.

lanel, L'aulomalimne vsychologiqae, Puii, 1889, p. 95 et iniv.

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