NATURE DE LA SENSATION AFFECTIVE
M-ontation de l’univers matériel est relative, subjective, “et, pour ainsi dire, qu'elle est sortie de nous, au lieu que nous nous soyons d’abord dégagés d’elle.
Avant de critiquer cette interprétation contestable d’un fait exact, montrons qu’elle n’aboutit à expliquer, qu’elle ne réussit même à éclaircir, ni la nature de la douleur ni celle de la
perception. Que des états affectifs essentiellement liés à ma personne, et qui s'évanouiraient si je disparaissais, arrivent, par le seul effet d'une diminution d'intensité, à acquérir l’extension, à prendre une place déterminée dans l’espace, à constituer une expérience stable, toujours d’accord avec elle- même et avec l’expérience des autres hommes, c’est ce qu’on arrivera difficilement à nous faire comprendre. Quoi qu’on fasse, on sera amené à rendre aux sensations, sous une forme ou sous une autre, d’abord l’extension, puis l'indépendance dont on voulait se passer. Mais, d'autre part, l'affection ne sera guère plus claire, dans cette hypothèse, que la représentation. Car si l’on ne voit pas comment des affections, en diminuant d'intensité, deviennent des représentations, on ne comprend pas davantage comment le même phénomène, qui était donné d’abord comme perception, devient affection par un accroissement d'intensité. Il y a dans la douleur quelque ‘chose de positif et d’actif, qu’on explique mal en disant, avec certains philosophes, qu’elle consiste dans une re présentation “confuse. Mais là n’est pas encore la difficulté principale. Que l'augmentation graduelle de l’excitant finisse par transformer la perception en douleur, c’est incontestable; il n’en est pas moins vrai que la transformation se dessine à partir d'un moment précis : pourquoi ce moment plutôt qu'un autre? et quelle est la raison spéciale qui fait qu'un phéuouniene dont
je n’étais d'abord que ï spectateur indifférent acquiert tout à coup pour moi un intérêt vital ? Je ne saisis donc, dans cette hypothèse, ni pourquoi, à tel moment déterminé, une diminution d'intensité dans le phénomène lui confère un droit à l'extension et à une apparente indépendance, ni comment un accroissement d'intensité crée, à un moment plutôt qu’à un autre, cette propriété nouvelle, source d’action positive, qu on nomme douleur. {
Revenons maintenant à notre hypothèse, et montrons com: ment l'affection doit, à un moment déterminé, surgir de l’image. Nous comprendrons aussi comment on passe d’une perception, qui occupe de l’étendue, à une affection qu’of croit inextensive. Mais quelques remarques préliminaires sont indispensables sur la signification réelle de la douleur. ,
Quand un corps étranger touche un des prolongements de l'amibe, ce prolongement se rétracte; chaque partie de là masse protoplasmique est donc également capable de recevoir l’excitation et de réagir contre elle; perception et mouvement se confondent ici en une propriété unique qui est la contract tilité. Mais à mesure que l'organisme se complique, le travail se divise, les fonctions se différencient, et les éléments anatomiques ainsi constitués aliènent leur indépendance. Dans un organisme tel que le nôtre, les fibres dites sensitives sont exclusivement chargées de transmettre des excitations à une région centrale d’où l’ébranlement se propagera à des éléments moteurs. Il sble donc qu'elles aient renoncé à l’action individuelle pour concourir, en qualité de sentinelles avancées, aux évolutions du corps tout entier. Mais elles n’en demeurent pas moins exposées, isolément, aux mêmes causes de destruc} tion qui menacent l'organisme dans son ensemble; et tandis
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| que cet organisme a la faculté de se mouvoir pour échapper “au danger ou pour réparer ses pertes, l’élément sensitif con- “erve limmobilité relative à laquelle la division du travail | le condamne. Ainsi naît la douleur, laquelle n’est point autre
chose, selon nous, qu’un effort de l’élément lésé pour remettre les choses en place, — une espèce de tendance motrice sur un
nerf sensible. Toute douleur doit donc consister dans un eftort, et dans un effort impuissant. Toute douleur est un effort local, et c’est cet isolement même de l'effort qui est | cause de son impuissance, parce que l'organisme, en raison “de la solidarité de ses parties, n’est plus apte qu'aux eftets “d'ensemble. C’est aussi parce que l'effort est local que la douleur est absolument disproportionnée au danger couru par l'être vivant : le danger peut être mortel et la douleur légère; | la douleur peut être insupportable (comme celle d'un mal de dents) et le péril insignifiant. Il ‘y a donc, il doit y avoir un moment précis où la douleur intervient : c'est lorsque la portion intéressée de l'organisme, au lieu d'accueillir l’exci- “tation, la repousse. Et ce n'est pas seulement yne différence de ‘degré qui sépare la perception de l'affection, mais une diftérence de nature.
Ceci posé, nous avons considéré le corps vivant comme une | espèce de centre d’où se réfléchit, sur les objets environnants, j'action que ces objets exercent sur lui : en cette réflexion “consiste la perception extérieure. Mais ce centre n'est pas un
point mathématique : Kvr un corps, exposé, comme tous les Corps de la nature, à l’action des causes extérieures qui. » menacent de le désagréger. Nous venons de voir qu’il résiste | … l'influence de ces causes. Il ne se borne pas à réfléchir l’ac- “tion du dehors ; il lutte, et absorbe ainsi quelque chose de
cette action. Là serait la source de l'affection. On pourrait donc dire, par métaphore, que si la perception mesure le pou* voir réflecteur du corps, l'affection en mesure le pouvoir absorbant. | | Mais ce n’est là qu’une métaphore. Il faut voir de plus près les choses, et bien comprendre que la nécessité de l’affec tion découle de l’existence de la perception elle-même. La perception, entendue comme nous l’entendons, mesure notre. action possible sur les choses et par là, inversement, l’action. possible des choses sur nous. Plus grande est la puissance d'agir du corps (symbolisée par une complication supérieure: du système nerveux), plus vaste est le champ que la perception embrasse. La distance qui sépare notre corps d’un objet perçu mesure donc véritablement la plus ou moins grande imminence d’un danger, la plus ou moins prochaine échéance d'une promesse. Et par suite, notre perception d’un objet dis tinct de notre corps, séparé de notre corps par un intervalle, n’exprime jamais qu'une action virtuelle. Mais plus la dis: tance décroît entre cet objet et notre corps, plus, en d’autres termes, le danger devient urgent ou la promesse immédiate, plus l’action virtuelle tend à se transformer en action réelle: Passez maintenant à la limite, supposez que la distance devienne nulle, c’est-à-dire que l’objet à percevoir coïncide avec notre corps, c’est-à-dire enfin que notre propre corps soit l’objet à percevoir. Alors ce n’est plus une action vi tuelle, mais une action réelle que cette perception toute spé: ciale exprimera : l’affection consiste en cela même. Nos sen: sations sont donc à nos perceptions ce que l’action réelle de notre corps est à son action possible ou virtuelle. Son action virtuelle concerne les autres objets et se dessine dans ces