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Æ L'IMAGE, ISOLÉE DE LA SENSATION AFFECTIVE

objets; son action réelle le concerne lui-même et se dessine par conséquent en lui. Tout se passera donc enfin comme si, par un véritable retour des actions réelles et virtuelles à leurs points d'application ou d’origine, les images extérieures étaient réfléchies par notre corps dans l’espace qui l’environne, et les actions réelles arrêtées par lui à l’intérieur de sa substance. Et c’est pourquoi sa surface, limite commune de l'extérieur et de l’intérieur, est la seule portion de l’étendue qui soit à la fois perçue et sentie.

Cela revient toujours à dire que ma perception est en dehors de mon corps, et mon affection au contraire dans mon corps. De même que les objets extérieurs sont perçus par moi “où ils sont, en eux et non pas en moi, ainsi mes états affectifs sont éprouvés là où ils se produisent, c'est-à-dire en un point déterminé de mon corps. Considérez ce système d'images qui s'appelle le monde matériel. Mon corps est l’une d'elles. Autour de cette image se dispose la représentation, c’est-àdire son influence éventuelle sur les autres. En elle se produit l'affection, c’est-à-dire son effort actuel sur elle-même. Telle est bien, au fond, la différence que chacun de nous établit naturellement, spontanément, entre une image et une sensation. Quand nous disons que l’image existe en dehors de nous, nous entendons par là qu’elle est extérieure à notre corps. Quand nous parlons de la sensation comme d’un état intérieur, nous voulons dire qu’elle surgit dans notre corps. Et c'est pourquoi nous affirmons que la totalité des images perçues subsiste, même si notre corps s’évanouit, tandis que nous ne pouvons supprimer notre corps sans faire évanouir nos sensations.

» Par là nous entrevoyons la nécessité d'une première cor-

BERGsON. Matière et mémoire. 4

rection à notre théorie de la perception pure. Nous avons rals sonné comme si notre perception était une partie des images détachée telle quelle de leur substance, comme si, exprimant, l’action virtuelle de l’objet sur notre corps ou de notre corpss sur l’objet, elle se bornait à isoler de l’objet total l’aspect qui nous en intéresse. Mais il faut tenir compte de ce que notre corps n’est pas un point mathématique dans l’espace, de ce que ses actions virtuelles se compliquent et s'imprègnent, d'actions réelles, ou, en d’autres termes, de ce qu’il n’y a pas de perception sans affection. L’afiection est donc ce que nous mélons de l’intérieur de notre corps à l’image des corps extérieurs ; elle est ce qu'il faut extraire d’abord de la perception pour retrouver la pureté de l’image. Mais le psychologue qui ferme les yeux sur la différence de nature, sur la différence de fonction entre la perception et la sensation, — celle-ci enveloppant une action réelle et celle-là une action simplement possible, — pe peut plus trouver entre elles qu ’une différence de degré. Profitant de ce que la sensâtion (à cause de l'effort confus qu'elle enveloppe) n’est que vaguement localisée, il la déclare tout de suite inextensive, et il fait dès lors de la sensation en général l’élément simple avec lequel nous obtenons par voie de composition les images extérieures. La vérité est que l'affection n’est pas la matière première dont la perception est faite ; elle est bien plutôt l’impureté qui s’y mêle. Nous saisissons ici, à son origine, l’erreur qui conduit le psychologue à considérer tour à tour la sensation com me inextensive et la perception comme un agrégat de sensations. Cette erreur se fortifie en route, Comme nous verrons; des arguments qu’elle emprunte à une fausse conception du rôie de l’espace et de la nature de l’étendue. Mais elle a en

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