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le processus par lequel la sensation rejoint l’étendue, le choix par chaque sensation élémentaire d’un point déterminé de l'espace, demeureront inexpliqués.
. Passons sur cette difficulté. Voici l’étendue visuelle constituée. Comment rejoint-elle à son tour l’étendue tactile ? Tout ce que ma vue constate dans l’espace, mon toucher le vérifie. Dira-t-on que les objets se constituent précisément par la coopération de la vue et du toucher, et que l’accord des deux sens dans la perception s'explique par ce fait que l’objet perçu est leur œuvre commune ? Mais on ne saurait rien admettre ici de commun, au point de vue de la qualité, entre une sen- | sation visuelle élémentaire et une sensation tactile, puis-
“qu’elles appartiendraient à deux genres entièrement diffé=
rents. La correspondance entre l'étendue visuelle et l’étendue
“tactile ne peut donc s'expliquer que par le parallélisme de . l’ordre des sensations visuelles à l’ordre des sensations tactiles.
Nous voici donc obligés de supposer, en outre des sensations visuelles, en outre des sensations tactiles, un certain ordre qui leur est commun, et qui, par conséquent, doit être indépendant des unes et des autres. Allons plus loin : cet ordre est indépendant de notre perception individuelle, puisqu'il apparaît de même à tous les hommes, et constitue un monde matériel où des effets sont enchaînés à des causes, où les
… phénomènes obéissent à des lois. Nous nous trouvons donc - enfin conduits à l'hypothèse d'un ordre objectif et indépen- » dant de nous, c’est-à-dire d’un monde matériel distinct de la
sensation.
Nous avons, à mesure que nous avancions, multiplié es données irréductibles et grossi l'hypothèse simple d'où
— nous étions partis. Mais y avons-nous gagné quelque chose ?
Si la matière à laquelle nous aboutissons est indispen-”
sable pour nous faire comprendre le merveilleux accord” des sensations entre elles, nous ne connaissons rien d'elle puisque nous devons lui dénier toutes les qualités aperçues,
toutes les sensations dont elle a simplement à expliquer la
correspondance. Elle n’est done, elle ne peut être rien de cé
que nous connaissons, rien de ce que nous imaginons. Ellen
demeure à l’état d’entité mystérieuse.
Mais notre propre nature, le rôle et la destination de notre.
personne, demeurent enveloppés d’un aussi grand mystère.
Car d’où sortent, comment naissent, et à quoi doivent servir
ces sensations élémentaires, inextensives, qui vont se déve-
lopper dans l’espace ? Il faut les poser comme autant d’absolus, dont on ne voit ni l’origine ni la fin. Et à supposer qu'il faille
distinguer, en chacun de nous, l'esprit etle corps, on ne peut
rien connaître ni du corps, ni de l'esprit, ni du rapport qu'ils
soutiennent entre eux.
Maintenant, en quoi consiste notre hypothèse et sur quel
point précis se sépare-t-elle de l’autre ? Au lieu de partir de
l'affection, dont on ne peut rien dire puisqu'il n’y à aucune
raison pour qu’elle soit ce qu’elle est plutôt que tout autre”
chose, nous partons de l’action, c’est-à-dire de la faculté que
nous avons d'opérer des changements dans les choses, faculté
attestée par la conscience et vers laquelle paraissent converger «
toutes les puissances du corps organisé. Nous nous plaçons
donc d'emblée dans l’ensemble des images étendues, et dans
cet univers matériel nous apercevons précisément des centres |
d’indétermination, caractéristiques de la vie. Pour que des «
actions rayonnent de ces centres, il faut que les mouvements
ou influences des autres images soient d’une part recueillis, -
| de l’autre utilisés. La matière vivante, sous sa forme la plus simple et à l’état homogène, accomplit déjà cette fonction, en “mème temps qu'elle se nourrit ou se répare. Le progrès de “cette matière consiste à répartir ce double travail entre | deux catégories d'organes, dont les premiers, appelés organes de nutrition, sont destinés à entretenir les seconds : ces der- | niers sont faits pour agir ; ils ont pour type simple une chaîne “d'éléments nerveux, tendue entre deux extrémités dont l’une | recueille des impressions extérieures et dont l’autre accom- plit des mouvements. Ainsi, pour revenir à l’exemple de la perception visuelle, le rôle des cônes et des bâtonnets sera simplement de recevoir des ébranlements qui s’élaboreront ensuite en mouvements accomplis ou naissants. Aucune perception ne peut résulter de là, et nulle part, dans le système “nerveux, il n’y à de centres conscients ; mais la perception naît de la. même cause qui a suscité la chaîne d'éléments nerveux avec les organes qui la soutiennent et avec la vie en « général : elle exprime et mesure la puissance d’agir de l’être | vivant, l’indétermination du mouvement ou de l’action qui “suivra l’ébranlement recueilli. Cette indétermination, comme “nous l'avons montré, se traduira par une réflexion sur ellesmêmes, ou mieux par une division des images qui entourent notre corps ;.et comme la chaîne d'éléments nerveux qui recoit, arrête et transmet des mouvements est justement le siège et donne la mesure de cette indétermination, notre perception suivra tout le détail et paraîtra exprimer toutes les variations de ces éléments nerveux eux-mêmes. Notre perception, à l’état pur, ferait donc véritablement partie des choses. Et la sensation proprement dite, bien loin de jaillir spontanément des profondeurs de la conscience pour s'étendre,
en s’aflaiblissant, dans l’espace, coïncide avec les modifications. nécessaires que subit, au milieu des images qui l’influencent, cette image particulière que chacun de nous appelle son corps.
Telle est la théoriesimplifiée, schématique, que nous avions 1 annoncée de la perception extérieure. Ce serait la théorie de la perception pure. Si on la tenait pour définitive, le rôle de notre conscience, dans la perception, se borneraïit à relier parl ‘4 fil continu de la mémoire une série ininterrompue de visions, instantanées, qui feraient partie des choses plutôt que de nous. Que notre conscience ait surtout ce rôle dans la pers ception extérieure, c’est d’ailleurs ce qu’on peut déduire a priori de la définition même des corps vivants. Car si ces corps ont pour objet de recevoir des excitations pour les la borer en réactions imprévues, encore le choix de la réactions ne doit-il pas s’opérer au hasard. Ce choix s'inspire, sans aucun doute, des expériences passées, et la réaction ne se fait pas sans un appel au souvenir que des situations analogues ont pu laisser derrière elles. L'indétermination des actes à. | accomplir exige donc, pour ne pas se confondre avec le pur. É caprice, la conservation des images perçues. Ou pourrait dire. que nous n’avons pas de prise sur l’avenir sans une perspec-… tive égale et correspondante sur le passé, que la poussée, de notre activité en avant fait derrière elle un vide où les souve-. | nirs se précipitent, et que la mémoire est ainsi la répercus-\ : sion, dans la sphère de la connaissance, de l’indétermination de notre volonté. — Mais l’action de la mémoire s'étend beaucoup plus loin et plus profondément encore que ne | laisserait deviner cet examen superficiel. Le moment est venu. de réintégrer la mémoire dans la perception, de corriger par |