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PASSAGE AU PROBLÈME DE LA MATIÈRE

a pour premier eftet, comme on le verra en détail, de vicier profondément la théorie de la mémoire; car en faisant du souvenir une perception plus faible, on méconnaît la diftérence essentielle qui sépare le passé du présent, on renonce à comprendre les phénomènes de la reconnaissance et plus généralement le mécanisme de l'inconscient. Mais inversement, et parce qu’on a fait du souvenir une perception plus faible, on ne pourra plus voir dans la perception qu’un

souvenir plus intense. On raisonnera comme si elle nous était donnée, à la manière d'un souvenir, comme un état intérieur, comme une simple modification de notre personne. On méconnaîtra l'acte originel et fondamental de la perception, cet acte, constitutif de la perception pure, par lequel nous nous plaçons d'emblée dans les choses. Et la même erreur, qui s'exprime en psychologie par une impuissance ‘radicale à expliquer le mécanisme de la mémoire, imprègnera profondément, en métaphysique, les conceptions idéa- | liste et réaliste de la matière.

= Pour le réalisme, en effet, l'ordre invariable des phénomènes de la nature réside dans une cause distincte de nos perceptions mêmes, soit que cette cause doive rester inconnaissable, soit que nous puissions l’atteindre par un effort “toujours plus ou moins arbitraire) de construction métaphysique. Pour l’idéaliste, au contraire, ces perceptions sont le tout de la réalité, et l’ordre invariable des phénomènes de la nature n’est que le symbole par lequel nous exprimons, à côté des perceptions réelles, les perceptions possibles. Mais pour le réalisme comme pour l’idéalisme les perceptions sont des « hallucinations vraies », des états du sujet projetés hors de lui ; et les deux doctrines diffèrent simplement en

ce que dans l’une ces états constituent la réalité, tandis q dans l’autre ils vont la rejoindre.

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Mais cette illusion en recouvre encore une autre, qui

s'étend à la théorie de la connaissance en général. Ce qui constitue le monde matériel, avons-nous dit, ce sont des objets, ou, si l’on aime mieux, des images, dont toutes les parties agissent et réagissent par des mouvements les unes. sur les autres. Et ce qui constitue notre perception pure, c’est, au sein même de ces images, notre action naissante qui se dessine. L'actualité de notre perception consiste donc dans son activité, dans les mouvements qui la prolongent, et non dans sa plus grande intensité : le passé n'est qu’idée, le pré. sent est idéo-moteur. Mais c’est là ce qu’on s’obstine à ne pas | voir, parce qu’on tient la perception pour une espèce de cos templation, parce qu’on lui attribue toujours une fin pure ment spéculative, parce qu’on veut qu'elle vise à je ne sais quelle connaissance désintéressée : comme si, en l’isolant de. l’action, en coupant ainsi ses attaches avec le réel, on ne la rendait pas à la fois inexplicable et inutile! Mais dès lors toute. différence est abolie entre la perception et le souvenir, puisque | le passé est par essence ce qui n’agit plus, et qu’en méconnais sant ce caractère du passé on devient incapable de de dis= tinguer réellement du présent, c’est-à-dire de l’agissant. Il ne pourra donc subsister entre la perception et la mémoire qu'ung simple différence de degré, et pas plus dans l’une que dans l’autre le sujet ne sortira de lui-même. Rétablissons au con traire le caractère véritable de la perception ; montrons, dans la perception pure, un système d’actions naissantes qui plonge dans le réel par ses racines profondes : cette perception se distinguera radicalement du souvenir : la réalité des choses

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