Kay, Memory and how to improve it, New-York, 1888. Re ES
schématique suffira provisoirement. Disons donc, pour résumer ce qui précède, que le passé paraît bien s’'emmagasiner, comme nous l’avions prévu, sous ces deux formes extrêmes : d’un côté les mécanismes moteurs qui l’utilisent, de l'autre les images-souvenirs personnelles qui en dessinent tous les événements avec leur contour, leur couleur et leur place dans le temps. De ces deux mémoires, la première est vérita
blement orientée dans le sens de la nature; la seconde, laissée à elle-même, irait plutôt en sens contraire. La première, con-
quise par l'effort, reste sous la dépendance de notre volonté;
la seconde, toute spontanée, met autant de caprice à reproduire que de fidélité à conserver. Le seul service régulier et certain que la seconde puisse rendre à la première est de lui montrer les images de ce qui a précédé ou suivi des situations analogues à la situation présente, afin d’éclairer son choix : en cela consiste l'association des idées. Il n’y a point d'autre cas où la mémoire qui revoit obéisse régulièrement à la mémoire qui répète. Partout ailleurs, nous aimons mieux cons-
* truire un mécanisme qui nous permette, au besoin, de dessi-
… ner à nouveau l’image, parce que nous sentons bien que nous
ne pouvons pas compter sur sa réapparition. Telles sont les deux formes extrêmes de la mémoire, envisagées chacune à Yétat pur. |
Disons-le tout de suite : c’est pour s’en être tenu aux formes jntermédiaires, et en quelque sorte impures, qu’on a méconnu ja véritable nature du souvenir. Au lieu de dissocier d’abord les deux éléments, image-souvenir et mouvement, pour chercher ensuite par quelle série d'opérations ils arrivent, en abandonnant quelque chose de leur pureté originelle, à se couler l’un dans l’autre, on ne considère que Île phénomène
mixte qui résulte de leur coalescence. Ce phénomène, étant mixte, présente par un côté l'aspect d’une habitude motrice, par l’autre celui d’une image plus ou moins consciemment localisée. Mais on veut que ce soit un phénomène simple. Il faudra donc supposer que le mécanisme cérébral, médullaire ou bulbaire, qui sert de base à l’habitude motrice, est en même temps le substrat de l’image consciente. D’où l'étrange hypothèse de souvenirs emmagasinés dans le cerveau, qui deviendraient conscients par un véritable miracle, et nous ramèneraient au passé par un processus mystérieux. Quelquesuns, il est vrai, s’attachent davantage à l’aspect conscient de : l'opération et voudraient y voir autre chose qu’un épiphéno- | mène. Mais comme ils n’ont pas commencé par isoler la mémoire qui retient et aligne les répétitions successives sous forme d'images-souvenirs, comme ils la confondent avec l’habitude que l’exercice perfectionne, ils sont conduits à croire que l'effet de la répétition porte sur un seul et même phénomène indivisible, qui se renforcerait simplement en se répétant : el comme ce phénomène finit visiblement par n’être qu'une habitude motrice et par correspondre à un mécanisme, : cérébral ou autre, ils sont amenés, bon gré mal gré, à sup- * poser qu’un mécanisme de ce genre était dès le début au fond de l’image et que le cerveau est un organe de représentation.
Nous allons envisager ces états intermédiaires, et faire dans chacun d’eux la part de l’action naissante, c'est-à-dire du cerveau, et la part de la mémoire indépendante, c’est-à-dire celle des images-souvenirs. Quels sont ces états? Etant moteurs par un certain côté, ils doivent, selon notre hypothèse, pro
longer une perception actuelle : mais d’autre part, en tant
qu'images, ils reproduisent des perceptions passées. Or l’acte
concret par lequel nous ressaisissons le passé dans le présent est la reconnaissance. C’est donc la reconnaissance que nous devons étudier.
IE. De la reconnaissance en général : images-souvenirs et mouvéements. — Il y a deux manières habituelles d’expliquer le | sentiment du « déjà vu ». Pour les uns, reconnaître une per- | ception présente consisterait à l’insérer par la pensée dans un l'entourage ancien. Je rencontre une personne pour la pre- “mière fois : je la perçois simplement. Si je la retrouve, je la reconnais, en ce sens que les circonstances concomitantes de la perception primitive, me revenant à l'esprit, dessinent autour de l'image actuelle un cadre qui n’est pas le cadre actuellement aperçu. Reconnaître serait donc associer à une perception présente les images données jadis en contiguité “avec elle!. Mais, comme on l’a fait observer avec raison ?, une perception renouvelée ne peut suggérer les circonstances con- ‘comitantes de la perception primitive que si celle-ci est évoquée d’abord par l’état actuel qui lui ressemble. Soit A la perception première ; les circonstances concomitantes B, C, D y restent associées par contiguité. Si j'appelle A’ la même perception renouvelée, comme ce n’est pas à A’ mais à À que “sont liés les termes B, C, D, il faut bien, pour évoquer les “termes B, C, D, qu’une association par ressemblance fasse surgir À d’abord. En vain on soutiendra que A’ est identique à À. Les deux termes, quoique semblables, restent numéri-
- 1. Voir l'exposé systématique de cette thèse, avec expériences à l'appui, dans les articles de Lehmann, Ueber Wiedererkennen (Philos. Sludien de Wundit, t. V, p. 96 et suiv., et t. VII, p. 169 et suiv.).
. 2. Pillon, La formation des idées abstraites et générales (Crit. Philos. 1885, t. I, p. 208 et suiv.). — Cf. Ward, Assimilation and Association (Mind, juillet 1893 et octobre 189
quement distincts, et diffèrent tout au moins par ce simple fait que À’ est une perception tandis que A n’est plus qu'un souvenir. Des deux interprétations que nous avions annoncées la première vient ainsi se fondre dans la seconde, que nous allons examiner.
On suppose cette fois que la perception présente va toujours chercher, au fond de la mémoire, le souvenir de la perception antérieure qui lui ressemble : le sentiment du « déjà vus viendrait d'une juxtaposition ou d’une fusion entre la percep. tion et le souvenir. Sans doute, comme on l’a fait observé avec profondeur !, la ressemblance est un rapport établi par l'esprit entre des térmes qu'il rapproche et qu'il possède par conséquent déjà, de sorte que la perception d'une ressemblance est plutôt un effet de l'association que sa cause. Maisà côté de cette ressemblance définie et perçue qui consiste dans la communauté d’un élément saisi et dégagé par l'esprit, il y a une ressemblance vague et en quelque sorte objective, répandue sur la surface des images elles-mêmes, et qui pour. rait agir comme une cause physique d'attraction réciproque? Alléguerons-nous qu’on reconnaît souvent un objet sans réussir à l'identifier avec une ancienne image? On se réfugiera dans l'hypothèse commode de traces cérébrales qui coïncideraient, de mouvements cérébraux que l'exercice facilite. rait*, ou de cellules de perception communiquant avec des
1. Brochard, La loi de similarité, Revue Philosophique, 1880, t. IX, p. 25%" M. Rabier se rallie à cette opinion dans ses Leçons de Philosophie, t. À Psychologie, p. 187-192.
2. Pillon, article cité, p. 207. — Cf. James Sully, The human Mind, London, 1892, t. I, p. 331. s 1
3. Hôffding, Ueber Wiedererkennen, Associalion und psychische Activität (Vierteljahrsschrift [. wissenschaflliche Philosophie, 1889, p. 433).
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cellules où reposent les souvenirs'. À vrai dire, c’est dans des hypothèses physiologiques de ce genre que viennent se perdre, bon gré mal gré, toutes ces théories de la reconnaissance. Elles veulent faire sortir toute reconnaissance d'un rapprochement entre la perception et le souvenir; mais d'autre part l'expérience est là, qui témoigne que, le plus souvent, le souvenir ne surgit qu’une fois la perception reconnue. Force est donc bien de rejeter dans le cerveau, sous forme de “combinaison entre des mouvements ou de liaison entre des cellules, ce qu’on avait annoncé d’abord comme une associa- “tion entre des représentations, et d'expliquer le fait de la “reconnaissance, — très clair selon nous, — par l’hypothèse à notre avis très obscure d’un cerveau qui emmagasinerait des idées.
… Mais en réalité l'association d'une perception à un souve- . nir ne sufñt pas du tout à rendre compte du processus de la reconnaissance. Car si la reconnaissance se faisait ainsi, elle - serait abolie quand les anciennes images ont disparu, elle aurait toujours lieu quand ces images sont conservées. La cécité psychique, ou impuissance à reconnaître les objets aperçus, n’irait donc pas sans une inhibition de la mémoire visuelle, et surtout l’inhibition de la mémoire visuelle auraï} .invariablement pour effet la cécité psychique. Or, l'expérience “ne vérifie ni l’une ni l’autre de ces deux conséquences. Dans un cas étudié par Wilbrand ?, la malade pouvait, les yeux fermés, décrire la ville qu’elle habitait et s’y promener en imagination : une fois dans la rue, tout lui semblait nouveau;
4. Munk, Ueber die Functionen der Grosshirnrinde, Berlin, 1881, p. 108 : et suiv. |
9. Die Seelenblindheit als Herderscheinung, Wiesbaden, 1887, p. 56.
elle ne reconnaissait rien et n’arrivait pas à s'orienter. Des“ faits du même genre ont été observés par Fr. Müller‘! et Lissauer *. Les malades savent évoquer la vision intérieure d’un objet qu’on leur nomme ; ils le décrivent fort bien : ils pe peuvent cependant le reconnaître quand on le leur pré-
sente. La conservation, même consciente, d’un souvenir” visuel ne suffit donc pas à la reconnaissance d’une perception”
semblable. Mais inversement, dans le cas étudié par Charcot?
et devenu classique d’une éclipse complète des images visuelles, toute reconnaissance des perceptions n’était pag abolie. On s’en convaincra sans peine en lisant de près la. relation de ce cas. Le sujet ne reconnaissait plus, sans doute, les rues de sa ville natale, en ce qu’il ne pouvait ni les nom mer ni s’y orienter ; il savait pourtant que c’étaient des rues, … et qu’il voyait des maisons. Il ne reconnaissait plus sa femme
et ses enfants; il pouvait dire cependant, en les apercevant, | que c'était une femme, que c'étaient des enfants. Rien de tout cela n'eût été possible s’il y avait eu cécité psychique au sens absolu du mot. Ce qui était aboli, c'était donc une certaine espèce de reconnaissance, que nous aurons à analyser, 4 mais non pas la faculié générale de reconnaître. Concluons”
que toute reconnaissance n'implique pas toujours l’inter-
vention d’une image ancienne, et qu’on peut aussi bien fairen
appel à ces images sans réussir à identifier les perceptions ,
avec elles. Qu'est-ce donc enfin que la reconnaissance, et.
comment la définirons-nous ?
1. Ein Beitrag zur Kenntniss der Seelenblindheit (Arch. f. Psychiatrie, à %
t. XXIV, 1892).
2. Ein Fall von Seelenblindheit (Arch. f. Psychiatrie, 1889),
3. Reiaté par Bernard, Un cas de suppression brusque et isolée de ta PA eton mentale (Progrès Médical, 21 inillet 1RRA1-
be:
1 y a d’abord, à la limite, une reconnaissance duns l’instantané, une reconnaissance dont le corps tout seul est capable, sans qu'aucun souvenir explicite intervienne. Elle consiste dans une action, et non dans une représentation. Je me promène dans une ville, par exemple, pour la première fois. À chaque tournant de rue, j'hésite, ne sachant où je vais. Je suis dans l'incertitude, et j'entends par là que des alternatives se posent à mon corps, que mon mouvement est
-discontinu dans son ensemble, qu’il n’y a rien, dans une des “attitudes, qui annonce et prépare les attitudes à venir. Plus
“tard, après un long séjour dans la ville, j'y circulerai machi-
nalement, sans avoir la perception distincte des objets devant
… lesquels je passe. Or, entre ces deux conditions extrêmes,
l'une où la perception n’a pas encore organisé les mouve-
ments définis qui l’accompagnent, l’autre où ces mouvements
concomitants sont organisés au point de rendre ma perception inutile, il y a une condition intermédiaire, où l’objet est
aperçu, mais provoque des mouvements liés entre eux, con-
tinus, et qui se commandent les uns aux autres. J’ai com-
+ mencé par un état où je ne distinguais que ma perception; je
“finis par un état où je n'ai plus guère conscience que de
; mon automatisme : dans l'intervalle a pris place un état
“ mixte, une perception soulignée par un automatisme nais-
-sant. Or, si les perceptions ultérieures diffèrent de la pre-
- mière perception en ce qu’elles acheminent le corps à une
réaction machinale appropriée, si, d'autre part, ces perceptions renouvelées apparaissent à l’esprit avec cet aspect sui generis qui caractérise les perceptions familières ou reconnues, ne devons-nous pas présumer que la conscience d’un
… accompagnement moteur bien réglé, d’une réaction motrice
organisée, est ici le fond du sentiment de la familiarité ? AM la base de la reconnaissance il y aurait donc bien un phénomène d’ordre moteur. | Reconnaître un objet usuel consiste surtout à savoir s'en servir. Cela est si vrai que les premiers observateurs avaient" donné le nom d’apraxie à cette maladie de la reconnaissance" que nous appelons cécité psychique. Mais savoir s’en servir, c'est déjà esquisser les mouvements qui s'y adaptent, c'est prendre une certaine attitude ou tout au moins y tendre par l'effet de ce que les Allemands ont appelé des « impulsions motrices » (Bewegungsantriebe). L'habitude d'utiliser l'objet am donc fini par organiser ensemble mouvements et perceptions, et la conscience de ces mouvements naissante, qui suivraient « la perception à la manière d'un réflexe, serait, ici encore, au fond de la reconnaissance. | PE Il n’y à pas de perception qui ne se prolonge en mouvement. Ribot? et Maudsley* ont depuis longtemps attiré l’attention sur ce point. L'éducation des sens consiste précisément dans l'ensemble des connexions établies entre l'impression sensorielle et le mouvement qui l'utilise. A mesure que l’impression se répète, la connexion se consolide. “ Le mécanisme de l'opération n’a d’ailleurs rien de mystérieux. Notre système nerveux est évidemment disposé en vue. de la construction d'appareils moteurs, reliés, par l’intermé-
1. Kussmaul, Les troubles de la parole, Paris, 188%, p:233; — Allen Starr, Apraxia and Aphasia (Medical Record, 21 octobre 1888). — Cf. Laquer, Zur. Localisalion der sensorischen Aphasie (Neurolog. Centralblatt, 15 juin 1888), et Dodds, On some central affections of vision (Brain, 1885). 2
2. Les mouvements et leur importance psychologique (Revue Philosophique, 1879, t. VIII, p. 371 et suiv.). — Cf. Psychologie de l'Attention, Paris, 1889, p. 75 (Félix Alcan, éditeur). |
3. Physiologie de l'esprit, Paris, 1819, p. 207 et suivantes.
diaire des centres, à des excitations sensibles, et la disconti-
nuité des éléments nerveux, la multiplicité de leurs arbori-
sations terminales capables sans doute de se rapprocher
“diversement, rendent illimité le nombre des connexions
possibles entre les impressions et les mouvements correspondants. Mais le mécanisme en voie de construction ne saurait
‘apparaître à la conscience sous la même forme que le méca-
misme construit. Quelque chose distingue profondément et
manifeste clairement les systèmes de mouvements conso-
Jidés dans l’orgauisme. C’est surtout, croyons-nous, la diff
culté d'en modifier l’ordre. C’est encore cette préformation
des mouvements qui suivent dans les mouvements qui pré-
cèdent, préformation qui fait que la partie contient virtuel-
lement le tout, comme il arrive lorsque chaque note d'une mélodie apprise, par exemple, reste penchée sur la suivante
pour en surveiller l’exécution'. Si donc toute perception
usuelle a son accompagnement moteur organisé, le sentiment
‘de reconnaissance usuel a sa racine dans la conscience de
cette organisation.
C’est dire que nous jouons d'ordinaire notre reconnaissance
avant de la penser. Notre vie journalière se déroule parmi des objets dont la seule présence nous invite à jouer un rôle:
en cela consiste leur aspect de familiarité. Les tendances motrices suffiraient donc déjà à nous donner le sentiment de
la reconnaissance. Mais, hâtons-nous de le dire, il s’y joint le plus souvent autre chose.
Tandis, eu effet, que des appareils moteurs se montent sous
1. Dans un des plus ingénieux chapitres de sa Psychologie (Paris, 1893, &1, p. 212) M. Fouillée a dit que le sentiment de la familiarité était fait, en grande partie, de la diminution du choc intérieur qui constitue la Rurp-ise.
l'influence des perceptions de mieux en mieux analysées par le corps, notre vie psychologique antérieure est là : ellese survit, — nous essaierons de le prouver, — avec tout le détail de ses événements localisés dans le temps. Sans cesse inhibée par ia conscience pratique et utile du moment présent, c’està-dire par l'équilibre sensori-moteur d’un système nerveux tendu entre la perception et l’action, cette mémoire attend simplement qu'une fissure se déclare entre l'impression actuelle e1 le mouvement concomitant pour y faire passer ses images. D'ordinaire, pour remonter le cours de notre passé et découvrir l’image-souvenir connue, localisée, personnelle, qui se rapporterait au présent, un effort est nécessaire, par lequel nous nous dégageons de l'action où notre perception nous incline : celle-ci nous pousserait vers l'avenir; il faut que nous reculions dans le passé. En ce sens, le mouvement écarterait plutôt l’image. Toutefois, par un certain côté, contribue à la préparer. Car si l’ensemble de nos images pas: sées nous demeure présent, encore faut-il que la représentation analogue à la perception actuelle soit choisie parmi toutes les représentations possibles. Les mouvements accomplis ou simplement naissants préparent cette sélection, ou tout au moins délimitent le champ des images où nous irons cueillir, Nous sommes, de par la constitution de notre système ner veux, des êtres chez qui des impressions présentes se prolongent en mouvements appropriés : si d'anciennes images trouvent aussi bien à se prolonger en ces mouvements, elles profitent de l’occasion pour se glisser dans la perception actuelle et s'en faire adopter. Elles apparaissent alors, en fait, a notre conscience, alors qu’elles sembleraient devoir, en droit, rester couvertes par l'état présent. On pourrait donc dire qu
les mouvements qui provoquent la reconnaissance machinale empêchent par un côté, et de l’autre favorisent la reconnais-
“sance par images. En principe, le présent déplace le passé.
Mais d’autre part, justement parce que la suppression des anciennes images tient à leur inhibition par l’attitude pré-
sente, celles dont la forme pourrait s’encadrer dans cette
attitude rencontreront un moins grand obstacle que les
he autres ; et si, dès lors, quelqu’une d’entre elles peut franchir
l'obstacle, c'est l’image semblable à la perception présente qui
- le franchira.
Si notre analyse est exacte, les maladies de la reconnais-
sance affecteront deux formes profondément différentes et l’on
… constatera deux espèces de cécité psychique. Tantôt, en eflet,
“ce sont les images anciennes qui ne pourront ‘plus être
É évoquées, tantôt c’est seulement le lien entre la perception et
“les mouvements concomitants habituels qui sera rompu, la
| perception provoquant des mouvements diffus comme si elle était nouvelle. Les faits vérifient-ils cette hypothèse ?
Il ne peut y avoir de contestation sur le premier point.
L'abolition apparente des souvenirs visuels dans la cécité
psychique est un fait si commun qu’il a pu servir, pendant un temps, à définir cette affection. Nous aurons à nou
“demander jusqu’à quel point et dans quel sens des souvenir.
“peuvent réellement s'évanouir. Ce qui nous intéresse pour le
moment, c'est que des cas se présentent où la reconnaissance
n’a plus lieu, sans que la mémoire visuelle soit pratiquement
abolie. S'agit-il bien alors, comme nous le prétendons, d’une
| simple perturbation des habitudes motrices ou tout au moins d’une interruption du lien qui les unit aux perceptions sen- ibles ? Aucun observateur ne s’étant posé une question de ce
BerGson. Matière et mémoire. 7
genre, nous serions fort en peine d’y répondre si nous n'avions relevé çà et là, dans leurs descriptions, certains faits qu { nous paraissent significatifs. D | Le premier de ces faits est la perte du sens de l'orientation. Tous les auteurs qui ont traité de la cécité psychique ont éte frappés de cette particularité. Le malade de Lissauer avait, complètement perdu la faculté de se diriger dans sa mai-, son‘. Fr. Müiler insiste sur ce fait que, tandis que des aveugles apprennent très vite à retrouver leur chemin, un sujet atteint de cécité psychique ne peut, même après des mois d’exercice, s'orienter dans sa propre chambre ?. Mais la faculté de s'orienter est-elle autre chose que la faculté de coordonner les mouvements du corps aux impressions visuelles, et de prolonger machinalement les perceptions en réactions utiles ? | Il y a un second fait, plus caractéristique encore. Nous voulons parler de la manière dont ces malades dessinent. On | peut concevoir deux manières de dessiner. La première con”
sisterait à fixer sur le papier un certain nombre de points, par tâtonnement, et à les relier entre eux en vérifiant à tout. | moment si l'image ressemble à l’objet. C’est ce qui s 'appellerait dessiner « par points ». Mais le moyen dont nous usons | habituellement est tout autre. Nous dessinons « d’un trait,
continu », après avoir regardé le modèle ou y avoir pensé. | Comment expliquer une pareille faculté, sinon par l'habitude! | | de démêler tout de suite l’organisation des contours les plus. usuels, c’est-à-dire par une tendance motrice à en |
1. Article cité, Arch. f. Psychiatrie, 1889-90, p. 224. Cf. Wilbrand, Op. cit. p. 140 et Bernhardt, Eigenthümlicher Fall von Hirnerkrankung Gu | ner klinische Wochenschrift, 1817, p. 581). pi |