‹ Matière et mémoireChapitre 36 sur 77 · Article cité, Arch. f. Psychiatrie, 1889-90, p · texte numérisé non relu

Article cité, Arch. f. Psychiatrie, 1889-90, p

automatique, qui se fait surtout par des mouvements, à cellen |

qui exige l'intervention régulière des souvenirs-images. La

première est une reconnaissance par distraction ; la seconde,

comme nous allons voir, est la reconnaissance attentive.

Elle débute, elle aussi, par des mouvements. Mais tandis”

que, dans la reconnaissance automatique, nos mouvements

nous éloignent ainsi de l’objet aperçu, ici au contraire ils nous

prolongent notre perception pour en tirer des effets utiles et

ramènent à l'objet pour en souligner les contours. De là vient |

le rôle prépondérant, et non plus accessoire, que les souve-

nirs-images y jouent. Supposons en effet que les mouvements"

renoncent à leur fin pratique, et que l’activité motrice, au lieu

de continuer la perception par des réactions utiles, rebrousse

chemin pour en dessiner les traits saillants : alors les images analogues à la perception présente, images dont ces mouvements auront déjà jeté la forme, viendront régulièrement et non plus accidentellement se couler dans ce moule, quittes,

il est vrai, à abandonner beaucoup de leurs détails pour s'en

faciliter l’entrée.

UT. — Passage graduel des souvenirs aux mouvements. La

reconnaissance et l'attention. Nous touchons ici au point. essentiel du débat. Dans les cas où la reconnaissance est attentive, c'est-à-dire où les souvenirs-images rejoignent régu-

lièrement la perception présente, est-ce la perception qui . détermine mécaniquement l'apparition des souvenirs, ou -

sont-ce les souvenirs qui se portent spontanément au-devant

de la perception ?

De la réponse qu'on fera à cette question dépend la nature es rapports qu'on établira entre le cerveau et la mémoire.

SOUVENIRS ET MOUVETENTS 101

- Dans toute perception, en effet, il. y a un ébranlement trans-

mis par les nerfs aux centres perceptifs. Si la propagation de

“ce mouvement à d’autres centres corticaux avait pour réel effet

“d'y Aire surgir des images, on pourrait soutenir, à la rigueur,

que la mémoire n’est qu'une fonction du cerveau. Mais si nous

…établissions qu'ici, comme ailleurs, le mouvement ne peut

produire que du mouvement, que le rôle de l'ébranlement

perceptif est simplement d'imprimer au corps une certaine

attitude où les souvenirs viennent s’insérer, alors, tout l’eftet

des ébranlements matériels étant épuisé dans ce travail

d'adaptation motrice, il faudrait chercher le souvenir ailleurs.

. Dans la première hypothèse, les troubles de la mémoire occa-

… sionnés par une lésion cérébrale viendraient de ce que les

souvenirs occupaient la région lésée et ont été détruits avec

- elle. Dans la seconde, au contraire, ces lésions intéresseraient

notre action naissante ou possible, mais notre action seule- » ment. Tantôt elles empêcheraient le corps de prendre, en face “ d'un obiet, l'attitude appropriée au rappel de l’image; tantôt

elles couperaient à ce souvenir ses attaches avec la réalité

présente, c'est-à-dire que, supprimant la dernière phase de Ja réalisation du souvenir, supprimant la phase de l’action,

« elles empêcheraient par là aussi le souvenir de s’actualiser.

& Mais, pas plus dans un cas que dans l’autre, une lésion céré-

: brale ne détruirait véritablement des souvenirs.

Cette seconde hypothèse sera la nôtre. Mais, avant d’en

… chercher la vérification, disons brièvement comment nous

nous représentons les rapports généraux de la perception,

» de l'attention et de la mémoire. Pour montrer comment un

souvenir pourrait, de degré en degré, venir s’insérer dans

ne attitude ou un mouvement, novs allons avoir à anti-

ciper quelque peu sur les conclusions de notre prochain chapitre. RASE 4 Qu'est-ce que l’attention ? D’un côté, l'attention a pour effet essentiel de rendre la perception plus intense et d'en dégager. les détails : envisagée dans sa matière, elle se réduirait don& à un certain grossissement de l’état intellectuel !. Mais, d'autre. - part, la conscience constate une irréductible différence de. forme entre cet accroissement d'intensité et celui qui tient à

une plus haute puissance de l'excitation extérieure : il semble

en effet venir du dedans, et témoigner d’une certaine attituden

adoptée par l'intelligence. Mais ici commence précisément”

l'obscurité, car l’idée d'une attitude intellectuelle n’est pass une idée claire. On parlera d’une « concentration de l'esprit?», rs ou bien encore d’un effort « aperceptif ° » pour amener la. perception sous le regard de l'intelligence distincte. Quelques-

uns, matérialisant cette idée, supposeront une tension parti-

culière de l’énergie cérébrale *, ou même une dépense centrale d'énergie venant s’ajouter à l'excitation reçue’. Mais ou l’on se borne à traduire ainsi le fait psychologiquement constaté

en un langage physiologique qui nous paraît encore moins

clair, ou c’est toujours à une métaphore qu’on revient.

De degré en degré, on sera amené à définir l'attention par ÿ une adaptation générale du corps plutôt que de l'esprit, età …

1. Marillier, Remarques sur le mécanisme de l'attention (Revue philoso. : phique, 1889, t. XXVII). — Cf. Ward, art. PsycHoLocy de l'Encyclop. Bri-

tannica, et Bradley, Is there a special activity of Attention ?(Mind, 1886,

t. XI, p. 305.) 2. Hamilton, Lectures on Metaphysics, t. I, p. 241.

3. Wundt, Psychologie physiologique, t. II, p. 231 et suiv. (F. Alcan, éd.) |

4. Maudsley, Physiologie de l'esprit, p. 300 et suiv. — Cf. Bastian, Les processus nerveux dans l'attention (Revue Philosophique, t. XXXIII, p. 360 et suiv.). |

$. W. James, Principles of Psychology, vol. 1, p. 441.

Yoir dans certe attitude de la conscience, avant tout, la conscience d’une attitude. Telle est la position prise par M. Ribot dans le débat !, et, bien qu’attaquée?, elle paraît avoir conzervé toute sa force, pourvu toutefois, croyons-nous, qu’On ne

voie dans les mouvements décrits par M. Ribot que la condi-

tion négative du phénomène. A supposer, en effet, que les

“mouvements concomitants de l'attention volontaire fussent

surtout des mouvements d'arrêt, il resterait à expliquer le “travail de l’esprit qui y correspond, c’est-à-dire la mystérieuse

: opération par laquelle le même organe, percevant dans le

-même entourage le même objet, y découvre un nombre crois-

“sant de choses. Mais on peut aller plus loin, et soutenir que

les phénomènes d’inhibition ne sont qu’une préparation aux

) mouvements eftectifs de l’attention volontaire. Supposons en

É effet, comme nous l'avons déjà fait pressentir, que l’attention

“implique un retour en arrière de l'esprit qui renonce à pour-

suivre l'effet utile de la perception présente : il y aura d’abord

ne inhibition de mouvement, une action d’arrêt. Mais sur

cette attitude générale viendront bien vite se greffer des mou-

Lin. ©

vements plus subtils, dont quelques-uns ont été remarqués

et décrits *, et qui ont pour rôle de repasser sur les contours

“de l’objet aperçu. Avec ces mouvements commence le travail

positif, et non plus simplement négatif, de l'attention. Il se

- continue par des souvenirs.

Si la perception extérieure, en effet, provoque de notre part

des mouvements qui en dessinent les grandes lignes, notre

A. Psychologie de l'attention, Paris, 1889. (Félix Alcan, éditeur.)

ITA Marillier, art. cité. Cf. J. Sully, The psycho-physical process in A{fention. (Brain, 1890, p. 154.) 3. N. Lange, Beitr. zur Theorie der sinnlichen Aufmerksamkeit (Philos.

ohuien de Wundt, t. VII, p. 390-422).

mémoire dirige sur la perception reçue les anciennes images | qui y ressemblent et dont nos mouvements ont déjà tracé l'esquisse. Elle crée ainsi à nouveau la perception présente, | ou plutôt elle double cette perception en lui renvoyant soit sa propre image, soit quelque image-souvenir du même genre. Si l’image retenue ou remémorée n’arrive pas à couvrir tous les détails de l’image perçue, un appel est lancé aux régions. plus profondes et plus éloignées de la mémoire, jusqu’à ce | que d’autres détails connus viennent se projeter sur ceux | qu'on ignore. Et l’opération peut se continuer sans fin, 14 | mémoire fortifiant et enrichissant la perception, qui, à son tour, de plus en plus développée, attire à elle un nombre croissant de souvenirs complémentaires. Ne pensons done plus à un esprit qui disposerait de je ne sais quelle quantité fixe de lumière, tantôt la diffusant tout alentour, tantôt la" concentrant sur un point unique. Image pour image, nous 4 aimerions mieux comparer le travail élémentaire de l’attention à celui du télégraphiste qui, en recevant une dépéche importante, la réexpédie mot pour mot au lieu d’origine poux | en contrôler l'exactitude.

Mais pour renvoyer une dépêche, il faut savoir manipuler. l'appareil. Et de même, pour réfléchir sur anne perception l’image que nous en avons reçue, il faut que nous puissions la reproduire, c’est-à-dire la reconstruire par un effort de. synthèse. On a dit que l'attention était une faculté d’analyse, | et l'on a eu raison; mais on n’a pas assez expliqué comment. une analyse de ce genre est possible, ni par quel processus | nous arrivons à découvrir dans une perception ce quinesy manifestait pas d’abord. La vérité est que cette analyse se sait Dar une série d’éssais de synthèse, on, ce qui revient au

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même, par autant d'hypothèses : notre mémoire choisit tour à tour diverses images analogues qu’elle lance dans la direction de la perception nouvelle. Mais ce choix ne s'opère pas au hasard. Ce qui suggère les hypothèses, ce qui préside de loin à la sélection, ce sont les mouvements d’imitation par Jesquels la perception se continue, et qui serviront de cadre commun à la perception et aux images remémorées. Mais alors, il faudra se représenter autrement qu’on ne fait d'ordinaire le mécanisme de la perception distincte. La perception ne consiste pas seulement dans des impressions recueillies ou même élaborées par l'esprit. Tout au plus en est-il ainsi de ces perceptions aussitôt dissipées que reçues, celles que nous éparpillons en actions utiles. Mais toute per- “ception attentive suppose véritablement, au sens étymolo- “pique du mot, une réflexion, c’est-à-dire la projection exté- …rieure d’une image activement créée, identique ou semblable à l’objet, et qui vient se mouler sur ses contours. Si, après avoir fixé un objet, nous détournons brusquement notre regard, nous en obtenons une image consécutive : ne devons- nous pas supposer que cette image se produisait déjà quand “nous le regardions ? La découverte récente de fibres percep- “tives centrifuges nous inclinerait à penser que les choses se passent régulièrement ainsi, et qu’à côté du processus affé- “rent qui porte l’impression au centre, il y en a un autre, inverse, qui ramène l’image à la périphérie. Il est vrai qu’il - s’agit ici d'images photographiées sur l’objet même, et de souvenirs immédiatement consécutifs à la perception dont ils ne | sont que l’écho. Mais derrière ces images identiques à l’objet, “\l en est d’autres, emmagasinées dans la mémoire, et qui ont | simplement avec lui de la ressemblance, d’autres enfin qui

n’ont qu’une parenté plus ou moins lointaine. Elles se por tent toutes à la rencontre de la perception, et nourries de la | substance de celle-ci, elles acquièrent assez de force et de vie, pour s’extérioriser avec elle. Les expériences de Münster® berg ‘, de Külpe*?, ne laissent aucun doute sur ce dernier point : toute image-souvenir capable d'interpréter notre perception actuelle s’y glisse si bien que nous ne savons plus discerner ce qui est perception et ce quiest souvenir. Mais, rien de plus intéressant, à cet égard, que les ingénieuses expériences de Goldscheider et Müller sur le mécanisme der | la lecture *. Contre Grashey, qui avait soutenu dans un tra) vail célèbre ‘ que nous lisons les mots lettre par lettre, ces expérimentateurs ont établi que la lecture courante est un véritable travail de divination, notre esprit cueiïllant çà et a quelques traits caractéristiques et comblant tout l’intervallen par des souvenirs-images qui, projetés sur le papier, se substituent aux caractères réellement impriméset nous en donnent l'illusion. Ainsi, nous créons ou reconstruisons sans, cesse. Notre perception distincte est véritablement comparable à un cercle fermé, où l’image-perception dirigée sur. 1 l'esprit et l’image-souvenir lancée dans l’espace courraient, l’une derrière l’autre. à Insistons sur ce dernier point. On se représente volontiers. la perception attentive comme une série de processus qui. chemineraient le long d’un fil unique, l’objet excitant des | 1. Beitr. zur experimentellen Psychologie, Heft 4, S 15 et suiv.

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