‹ Matière et mémoireChapitre 39 sur 77 · Stricker, Du langage et de lamusique, Paris · texte numérisé non relu

Stricker, Du langage et de lamusique, Paris

reconnaissance complète, arrivée à la pleine conscience d'elles même ?

2 Nous abordons la seconde partie de cette étude : des mouvements nous passons aux souvenirs. La reconnaissance attentive, disions-nous, est un véritable circuit, où l’objet extérieur nous livre des parties de plus en plus profondes de lui-même à mesure que notre mémoire, symétriquement placée, adopte une plus haute tension pour projeter vers Jui ses souvenirs. Dans le cas particulier qui nous occupe, l’objet est un interlocuteur dont les idées s’épanouissent dans sa conscience en représentations auditives, pour se matérialiser ensuite en mots prononcés. Il faudra donc, si nous sommes dans le vrai, que l'auditeur se place d'emblée parmi des 1dées, correspondantes, et les développe en représentations auditives qui recouvriront les sons bruts perçus en s’emboîtant elles” mêmes dans le schème moteur. Suivre un calcul, c’est le refaire pour son propre compte. Comprendre la parole d'au: trui consisterait de même à reconstituer intelligemment, c'est-à-dire en partant des idées, la continuité des sons que l'oreille perçoit. Et plus généralement, faire attention, reconnaître avec intelligence, interpréter, se confondraient en une seule et même opération par laquelle l'esprit, ayant fixé son niveau, ayant choisi en lui-même, par rapport aux perceptions brutes, le point symétrique de leur cause plus ou moins prochaine, laisserait couler vers elles les souvenirs qui vont les recouvrir. |

Hâtons-nous de le dire, ce n’est point ainsi qu’on envisage ordinairement les choses. Nos habitudes associationnistes sont là, en vertu desquelles nous nous représentons des sons

qui évoqueraient par contiguité des souvenirs auditifs, et les souvenirs auditifs des idées. Puis il y a les lésions cérébrales, qui semblent entraîner la disparition des souvenirs : plus particulièrement, dans le cas qui nous occupe, on pourra invoquer les lésions caractéristiques de la surdité verbale corticale. Ainsi l'observation psychologique et les faits cliniques semblent s’accorder. Il y aurait, sous forme de modifications physico-chimiques des cellules par exemple, des représentations auditives assoupies dans l'écorce : un ébran-

lement venu du dehors les réveille, et par un processus “intra-cérébral, peut-être par des mouvements transcorticaux

qui vont chercher les représentations complémentaires, elles évoquent des idées.

Qu'on réfléchisse pourtant aux étranges conséquences d'une

“hypothèse de ce genre. L'image auditive d’un mot n’est pas

un objet aux contours définitivement arrêtés, car le même

mot, prononcé par des voies difiérentes ou par la même voix

à différentes hauteurs, donne des sons différents. Il y aura

“donc autant de souvenirs auditifs d’un mot qu'il y a de hau-

teurs de son et de timbres de voix. Toutes ces images s’en-

-tasseront-elles dans le cerveau, ou, si le cerveau choisit,

quelle est celle qu’il préférera ? Admettons pourtant qu'il ait ses raisons pour en choisir une : comment ce même mot, prononcé par une nouvelle personne, ira-t-il rejoindre un souvenir dont il diffère ? Notons en effet que ce souvenir est,

par hypothèse, chose inerte et passive, incapable par consé-

quent de saisir sous des différences extérieures une similitude interne. On nous parle de l’image auditive du mot comme si

c'était une entité ou un genre : ce genre existe, sans aucun

doute, pour une mémoire active qui schématise la ressem-

blance des sons complexes ; mais pour un cerveau qui n‘enregistre et ne peut enregistrer que la matérialite des suns perçus, il y aura du même mot mille et mille images distinctes. Prononcé par une nouvelle voix, il constituera une image nouvelle qui s’ajoutera purement et simplement aux autres.

Mais voici qui est non moins embarrassant. Un mot n’a d'individualité pour nous que du jour où nos maîtres nous ont enseigné à l’abstraire. Ce ne sont pas des mots que nous apprenons d’abord à prononcer, mais des phrases. Un mot s’anastomose toujours avec ceux qui l’accompagnent, et selon l'allure et le mouvement de la phrase dont il fait partie intégrante, il prend des aspects différents : telle, chaque note d'un thème mélodique reflète vaguement le thème tout entier. Admettons donc qu’il y ait des souvenirs auditifs modèles, tigurés par certains dispositifs intra-cérébraux, et attendant au passage les impressions sonores : ces impressions passeront sans être reconnues. Où est en effet la commune mesure, où est le point de contact entre l’image sèche, inerte, isolée, et la réalité vivante du mot qui s'organise avec la phrase ? Je comprends fort bien ce commencement de reconnaissance automatique qui cousisterait, comme on l’a vu plus haut, 4 souligner les principales articulations de cette phrase, à en adopter ainsi le mouvement. Mais à moins de supposer à tous les hommes des voix identiques prononçant dans le même ton les mêmes phrases stéréotypées, je ne vois pas comment les mots entendus iraient rejoindre leurs images dans l’écorce cérébrale. |

Maintenant, s’il y a véritablement des souvenirs déposés dans les cellules de l'écorce, on constatera, dans l’aphasie

er

sensorielle par exemple, la perte irréparable de certains mots déterminés, la conservation intégrale des autres. En fait, ce nest pas ainsi que les choses se passent. Tantôt c'est la totalité des souvenirs qui disparaît, la faculté d’audiition mentale étant purement et simplement abolie, tantôt on assiste à un affaiblissement général de cette fonction ; mais c’est ordinairement la fonction qui est diminuée, et non pas le nombre des souvenirs. Il semble que le malade n’ait plus la force de ressaisir ses souvenirs acoustiques, qu'il tourne autour de l’image verbale sans arriver à se poser sur elle. Souvent, pour lui faire retrouver un mot, il suffit qu’on le mette sur la voie, qu’on lui indique la première syllabe!, ou simplement qu'on l’encourage ?. Une émotion pourra produire le même effet 3. Toutefois des cas se présentent où il semble bien que ce soient des groupes de représentations

… déterminées qui se sont effacés de la mémoire. Nous avons

passé en revue un grand nombre de ces faits, et il nous a semblé qu’on pouvait les répartir en deux catégories absolument tranchées. Dans la première, la perte des souvenirs est généralement brusque; dans la seconde elle est progressive. Dans la première, les souvenirs détachés de la mémoire sont quelconques, arbitrairement et même capricieusement choisis : ce peuvent être certains mots, certains chiffres, ou même, souvent, tous les mots d'une langue apprise. Dans la seconde, les mots suivent, pour disparaître,

1: Bernard, op. cit., p. 112 et 179. Cf. Babilée, Les troubles de la mémoire dans l'alcoolisme, Paris, 1886 (thèse de médecine), p. 44.

2. Rieger, Beschreibung der Intelligenzstürungen in Folge einer Hirnverletzung, Würzburg, 1889, p. 35.

3. Wernicke, Der aphasische Symptomencomplezx, Breslau, 1874, p. 39. — Cf. Valentin, Sur un cas d’aphasie d’origine traumatique (Rev. médicale de VEst, 1880, p. 171.)

Lai

un ordre méthodique et grammatical, celui-là même qu'indique la loi de Ribot : les noms propres s’éclipsent d’abord, puis les noms communs, enfin les verbes‘. Voilà les diftérences extérieures. Voici maintenant, nous semble-t-il, la diffé: rence interne. Dans les amnésies du premier genre, qui sont presque toutes consécutives à un choc violent, nous inclinerions à croire que les souvenirs apparemment abolis sont

“éellement présents, et non seulement présents, mais agis-

sants. Pour prendre un exemple souvent emprunté à Winslow ”, celui du sujet qui avait oublié la lettre F, et la lettre F

seulement, nous nous demandous si l’on peut faire abstrac… tion d’une lettre déterminée partout où on la rencontre, la.

détacher par conséquent des mots parlés ou écrits avec les-

quels elle fait corps, si on ne l’a pas d’abord implicitement

reconnue. Dans un autre cas cité par le même auteur#, le sujet avait oublié des langues qu’il avait apprises et aussi des poèmes qu'il avait écrits. S’étant remis à composer, il refit à peu près les mêmes vers. On assiste d’ailleurs souvent, en

pareil cas, à une restauration intégrale des souvenirs dis-*

parus. Sans vouloir nous prononcer trop catégoriquement

sur une question de ce genre, nous ne pouvons nous empécher de trouver une analogie entre ces phénomènes et les scissions de la personnalité que M. Pierre Janet a décrites * : tel d'entre eux ressemble étonnamment à ces « halluci.

nations négatives >» et « suggestions avec point de repère »

1. Ribot, Les maladies de la mémoire, Paris, 1881, p, 131 et suivantes. (Félix Alcan, éditeur.)

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