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DESTINATION DU CORPS

certaines connexions sensori-motrices se séparaient purement

“et simplement des autres. Si notre hypothèse est fondée, la

mémoire sera très diversement atteinte dans les deux cas.

« Dans le premier, aucun souvenir ne sera distrait, mais tous

les souvenirs seront moins lestés, moins solidement orientés vers le réel, d’où une rupture véritable de l'équilibre mental. Dans le second, l'équilibre ne sera pas rompu, mais il perdra

de sa complexité. Les souvenirs conserveront leur aspect nor- « mal, mais renonceront en partie à leur solidarité, parce que leur base sensori-motrice, au lieu d’être pour ainsi dire chi-

miquement altérée, sera mécaniquement diminuée. Pas plus dans un cas que dans l’autre, d’ailleurs, les souvenirs ne

seront directement atteints ou lésés.

L'idée que le corps conserve des souvenirs sous forme de

* dispositifs cérébraux, que les pertes el les diminutions de la

De

mémoire consistent dans la destruction plus ou moins com-

| C4 plète de ces mécanismes, l’exaltation de la mémoire et l’hal- Ê lucination au contraire dans une exagération de leur activité, … n’est donc confirmée ni par le raisonnement ni par les faits. . La vérité est qu'il y a un cas, un seul, où l'observation sem-

blerait d’abord suggérer cette vue : nous voulons parler de

l’aphasie, ou plus généralement des troubles de la reconnais- “ sance auditive ou visuelle. C’est le seul cas où l'on puisse

assigner à la maladie un siège constant dans une circonvolution déterminée du cerveau ; mais c’est précisément aussi le cas où l’on n’assiste pas à l’arrachement mécanique et tout de suite définitif de tels et tels souvenirs, mais plutôt à l’affaiblissement graduel et fonctionnel de l'ensemble de la mémoire intéressée. Et nous avons expliqué comment la lésion céré-

BerGson. Matière et mémoire. 143

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brale pouvait occasionner cet affaiblissement, sans qu il faille

supposer en aucune manière une provision de souvenirs accu=

mulée dans le cerveau. Ce qui est réellement atteint, ce sont les régions sensorielles et motrices correspondant à ce genre de perception, et surtout les annexes qui permettent de les actionner intérieurement, de sorte que le souvenir, ne trou vant plus à quoi se prendre, finit par devenir pratiquement impuissant : or, en psychologie, impuissance signifie inconscience. Dans tous les autres cas, la lésion observée ou supposée, jamais nettement localisée, agit par la perturba: tion qu'elle apporte à l’ensemble des connexions sensorimotrices, soit qu’elle altère cette masse soit qu'elle la fragmente : d'où une rupture ou une simplification de l’équilibre intellectuel, et, par ricochet, le désordre ou la disjonction des souvenirs. La doctrine qui fait de la mémoire une fonction immédiate du cerveau, doctrine qui soulève des difficultés théoriques insolubles, doctrine dont la complication défie toute imagination et dont les résultats sont incompatibles avec les données de l'observation intérieure, ne peut donc même pas compter sur l’appui de la pathologie cérébrale.

Tous les faits et toutes les analogies sont en faveur d'une.

théorie qui ne verrait dans le cerveau qu’un intermédiaire entre les sensations et les mouvements, qui ferait de cet ensemble de sensations et de mouvements la pointe extrême de la vie mentale, pointe sans cesse insérée dans le tissu des événements, et qui, attribuant ainsi au corps l’unique fonc-

tion d'orienter la mémoire vers le réel et de la relier au pré

sent, considérerait cette mémoire même comme absolument indépendante de la matière. En ce sens, le cerveau contribue à rappeler le souvenir utile, mais plus encore à écarter provi-

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