L’AME ET LE CORPS
raison de dire, au début de ce livre, que la distinction du corps et &e l'esprit ne doit pas s'établir en fonction de l’espace, mais du temps.
Le tort du dualisme vulgaire est de se placer au point de vue de l’espace, de mettre d’un côté la matière avec ses modifications dans l’espace, de l’autre des sensations inextensives dans la conscience. De là l’impossibilité de comprendre comment l'esprit agit sur le corps ou le corps sur l’esprit. De là les hypothèses qui ne sont et ne peuvent être que des constatations déguisées du fait, — l’idée d’un parallélisme ou celle d’une harmonie préétablie. Mais de là aussi l’impossibilité de constituer soit une psychologie de la mémoire, soit une métaphysique de la matière. Nous avons essayé d'établir que cette psychologie et cette métaphysique sont solidaires, et que les
. difficultés s’atténuent dans un dualisme qui, partant de la
perception pure où le sujet et l’objet coïncident, pousse le
. développement de ces deux termes dans leurs durées respec-
tives, — la matière, à mesure qu’on en continue plus loin
l’analyse, tendant de plus en plus à n’être qu’une succession
. de moments infiniment rapides qui se déduisent les uns des
- autreset par là s'équivalent ; l'esprit étant déjà mémoire dans la
perception, et s’affirmant de plus en plus comme un prolon-
- gement du passé dans le présent, un progrès, une évolution véritable. |
… Mais la relation du corps à l’esprit en devient-elle plus
claire? A une distinction spatiale nous substituons une dis-
* tinction temporelle : les deux termes en sont-ils plus capables
de s’unir ? Il faut remarquer que la première distinction ne .
. comporte pas de degrés : la matière est dans l’espace, l'esprit
+ est hors de l’espace ; il n’y a pas de transition possible entre
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eux. Au contraire, Si le rôle le plus humble de l'esprit est de
lier les moments successifs de la durée des choses, si c'est dans cette opération qu’il prend contact avec la matière et
nar elle aussi qu'il s’en distingue d’abord, on conçoit une
in finité de degrés entre la matière et l’esprit pleinement dévelo ppé, l’esprit capable d’action non seulement indéterminée, m ais raisonnable et réfléchie. Chacun de ces degrés successifs, qui mesure une intensité croissante de vie, répond à une
plus haute tension de durée et se traduit au dehors par un
plus grand développement du système sensori-moteur. Con-
sidère-t-on alors ce système nerveux ? Sa complexité crois- |
sante paraîtra laisser une latitude de plus en plus grande à
l’activité de l’être vivant, la faculté d’attendre avant de réagir, î
et de mettre l’excitation reçue en rapport avec une variété de plus en plus riche de mécanismes moteurs. Mais ce n’est là
que le dehors, et l’organisation plus complexe du système :
nerveux, qui semble assurer une plus grande indépendance à Jêtre vivant vis-à-vis de la matière, ne fait que symboliser matériellement cette indépendance même, c’est-à-dire la force intérieure qui permet à l’être de se dégager du rythme
d'écoulement des choses, de retenir de mieux en mieux le
passé pour influencer de plus en plus profondément l’avenir, c’est-à-dire enfin, au sens spécial que nous donnons à ce mot, sa mémoire. Ainsi, entre la matière brute et l'esprit le plus capable de réflexion il y a toutes les intensités possibles de la mémoire, ou, ce qui revient au même, tous les degrés de la liberté. Dans la première hypothèse, celle qui exprime la distinction de l’esprit et du corps en termes d’espace, corps et esprit sont comme deux voies ferrées qui se couperaïent 4 angle droit: dans la seconde, les rails se raccordent selon
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