AVANT-PROPOS IX
Il y a donc enfin des tons différents de vie mentale, et notre vie psychologique peut se jouer à des hauteurs différentes, tantôt plus près, tantôt plus loin de l’action, selon le degré de notre aftention à la vie. Là est une des idées directrices au présent ouvrage, celle même qui a servi de point de départ à notre travail. Ce que l’on tient d'ordinaire pour une plus grande complication de l'état psychologique nous apparaît, de notre point de vue, comme une plus grande dilatation de notre personnalité toutentière qui, normalement resserrée par l’action, s'étend d'autant plus que se desserre davantage l’étau où elle se laisse comprimer et, toujours indivisée, s'étale sur une surface d'autant plus cuusiaerapie. ue qu'on tient d’ordinaire pour une perturbation de la vie psychologique elle-
même, un désordre intérieur, une maladie de la person-
nalité, nous apparaît, de notre point de vue, comme un
relâchement ou une perversion de la solidarité qui lie cette
vie psychologique à son concomitant moteur, une altération ou une diminution de notre attention à la vie extérieure. Cette thèse, comme d’ailleurs celle qui consiste à
nier la localisation des souvenirs de mots et à expliquer
les aphasies tout autrement que par cetie localisation, fut
considérée comme paradoxale lors de la première publica-
| tion de cet ouvrage (1896). Elle le paraîtra beaucoup
moins aujourd'hui. La conception de l’aphasie qui était
alors classique, universellement admise et tenue pour
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intangible, est fort battue en brèche depuis quelques.
années, surtout pour des raisons d'ordre anatomique, mais en partie aussi pour des raisons psychologiques du
même genre que celles que nous exposions dès cette
époque. Et l'étude si approfondie et originale que M. Pierre
Janet a faite des névroses l’a conduit dans ces dernières
années, par de tout autres chemins, par l’examen des formes
« psychasthéniques » de la maladie, à user de ces considérations de « tension » psychologique et d’« attention à la réalité » qu’on qualifia d’abord de vues em siques *.
À vrai dire, on n'avait pas tout à fait tort de les qualifier ainsi. Sans contester à la psychologie, non plus qu'à la métaphysique, le droit de s’ériger en science indépen-
dante, nous estimons que chacune de ces deux sciences
doit poser des problèmes à l’autre et peut, dans une cer-
gaine mesure, l'aider à les résoudre. Comment en serait-il autrement, si la psychologie a pour objet l'étude de l'esprit
humain en tant que fonctionnant utilement pour la pra-
tique, et si la métaphysique n’est que ce même esprit
humain faisant effort pour s'affranchir des conditions de
‘ Voir les travaux de Pierre Marie et l’ouvrage de F. Mourter, l'Aphasie
de Broca, Paris, 4908 (en particulier le chapitre vn). Nous ne pouvons entrer dans le détail des recherches et des controerses relatives à Ia question. Nous tenons cependant à citer le récent article de J. DAGNAN- Bocverer, l’Aphasie motrice sous-corticale (Journal re Psychologie normale et pathalogique, janvier-février 4941).
# P. Janer. Les Obsessions et la Psychasthénie, Paris, F. Alcan, 1903 en particulier p. 474-502).
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l’action utile et pour se ressaisir comme pure énergie créatrice? Bien des problèmes qui paraissent étrangers les uus aux autres, si l’on s’en tient à la lettre des termes où ces deux sciences les posent, apparaissent comme très voisins et capables de se résoudre les uns par les autres quand on en approfondit ainsi la signification intérieure. Nous n’aurions pas cru, au début de nos recherches, qu'il pût y avoir une connexion quelconque entre l’analyse du souvenir et les questions qui s’agitent entre réalistes et
idéalistes, ou entre mécanistes et dynamistes, au sujet de
l'existence ou de l'essence de la matière. Pourtant cette
connexion est réelle: elle est même intime; et, si l’on en
tient compte, un problème métaphysique capital se trouve
* transporté sur le terrain de l'observation, où il pourra
être résolu progressivement, au lieu d'alimenter indéfini-
ment les disputes entre écoles dans le champ clos de la
dialectique pure. La complication de certaines parties du
présent ouvrage tient à l'inévitable enchevêtrement de
problèmes qui se produit quand on prend la philosophie
de ce biais. Mais à travers cette complication, qui tient à
* Ja complication même de la réalité, nous croyons qu'on 8e
- retrouvera sans peine si l'on ne lâche pas prise des deux
- principes qui nous ont servi à nous-même de fil conduc-
* teur dans nos recherches. Le premier est que l'analyse
psychologique doit se repérer sans cesse sur le caractère
… utilitaire de nos fonctions mentales, essentiellement tour-
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nées vers l’action. Le second est que les habitudes contractées dans l'action, remontant dans la sphère de las spéculation, y créent des problèmes factices, et que ia“ métaphysique doit commencer par dissiper ces obscurités artificielles, |