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Matinées littéraires: cours complet de littérature moderne

Xous n'entreprendrons point ici l'éloge du dernier ouvrage d'Edouard Mennechet. Outre que cet éloge ne serait pas à sa place , quelle louange pourrions-nous en faire qui parlât plus haut que le succès éclatant des leçons dont ce livre offre le recueil ? Il appartient d'ailleurs au public de juger désormais l'œuvre que nous mettons aujourd'hui dans ses mains : nous nous bornerons donc à rappeler quel fut l'homme dont la perte est si vivement sentie par tous les amis des lettres, et à dire quelle pensée le conduisit à fonder la chaire de littérature qu'il a occupée avec tant d'honneur pendant cinq années.

Edouard Mennechet fut, comme beaucoup d'autres bons esprits, frappé des difficultés que rencontrent, une fois entrés dans le inonde, les jeunes gens désireux de compléter leur éducation littéraire. Ce ne sont, en effet, ni les rours de la Sorbonnc, ni wwx

du Collège de France, relégués à l'extrémité de Paris, en dehors du cercle d'activité de celte ville immense, qui peuvenl faciliter beaucoup leurs éludes. L'éloignemenl de ces deux grands centres de lumière o'esl |>as non plus , il faut l'avouer, l'unique obstacle. Quels que soient, d'ailleurs, les bienfaits du haut professorat et l'incontestable supériorité des hommes qui l'exercent aujourd'hui, l'usage adi pté dans nos Facultés, d'étudier indifféremment tantôt lune tantôt l'autre des principales époques littéraires, aujourd'hui le quinzième, demain le dixseptième, après-demain le seizième siècle, montre assez qu'il ne faut chercher là ni un enseignement rigoureusement méthodique, ni un corps de doctrine facilement saisissable.

V.w fondant les Matixées LITTÉRAIRES , Kdouard Mennechet se proposa de remédier à l'insuffisance d'un pareil étal de choses. Dans cette Sorhonne nouvelle, d'où les femmes ne furent point exclues, l'enseignement littéraire dut suivre une marche régulière, ayanl pour point de départ et pour guide l'ordre chronologique, de telle façon que l'ensemble des coins, étroitement enchaînés l'un à l'autre d'année en année, formai une histoire complète des progrès dvs lettres et de la civilisation anciennes et modernes. Le professeur se préoccupa en outre de subordonner ses jugements, non-seuleinenl aux saines règles du goût, mais aux purs préceptes de la

morale et de la religion , voulant que le cœur aussi bien que l'esprit de ses auditeurs liràt profit de ses leçons. Il dut encore , ayant à parler devant des femmes , s'étudier à traiter les questions de critique les plus délicates de manière à ne pas blesser la susceptibilité de cette partie de son auditoire. Pour tout dire enfin, il eut l'ambition de voir sortir de son enseignement un livre où la grandeur des aperçus littéraires et historiques fût constamment unie à la pureté de doctrine, à la réserve de langage les plus entières, un livre de nature à être mis dans toutes les mains sans exclusion d'âge ni de sexe.

Si d'un côté le dessein était noble et grand , l'entreprise, d'autre part, était périlleuse en proportion inème de la grandeur du but et de la gloire attachée au succès. Mais, il faut le dire , Edouard Mennechcl était mieux placé peut-être que nul autre pour tenter cette difficile épreuve. Adonné de bonne heure aux travaux littéraires et deux fois couronné par l'Académie française à un âge où d'ordinaire le goût est à peine formé; haut placé naguère dans la faveur de deux rois , dont le premier était bon juge du mérite ; non moins recherché pour la noblesse et la rare honnêteté de son caractère que pour le charme et l'urbanité de son esprit; d'une constance de sentiments, dans les jours difficiles, el d'uni1 fidélité, peut-être excessives, que ceux-là

même qui les déploraienl ne pouvaienf s'empêcher d'estimer ef d'admirer; aimé de ions, parce qu'il était sans haine et sans hostilité contre les personnes, sans fiel et sans amertume dans ses regrets, il rencontra dans toutes les opinions la plus rive sympathie, lorsque, ruiné par une révolution qui lui offrit en vain de réparer le dommage causé à sa fortune, il retourna aux éludes de sa jeunesse, h consacra désormais à dvs travaux sérieux et utiles les ressources d'un esprit mûri par les événements plus encore que par les années. Il préluda, par la fondation d'un immense recueil, le Plutarque français, et par la publication d'une Histoire de France qui lui valut une troisième couronne académique, au travail qui devait être son dernier labeur et comme son testament littéraire. Tel tut , dès le début de son cours, le retentissement de la parole d'Edouard Mennechet, que l'enceinte où il professait devint trop étroite pour le public avide de l'entendre : pendant toute la durée de son enseignement, un auditoire choisi se pressa à ces conférences, dont le mérite était encore rehausse par le charme toutpuissant d'une diction qui eût suffi à les rendre célèbres. Cependant le professeur n'improvisait point ; et cette circonstance rendra le succès de ses leçons

d'autant plus extraordinaire, aux yeux de ceux qui savent tout ce que la parole improvisée emprunt*' de puissance au sympathique échange d'impres-

sioiis el de sentiments qui s'établit incessamment entre l'orateur et l'auditeur. Entré lard dans la carrière oratoire cl se méfiant de ses forces, Edouard Alennechel ne voulut pas livrer le succès d'une idée aussi utile, aussi féconde, au hasard d'un essai qui eût pu le compromettre; il prit le parti d'écrire et de lire toutes ses leçons. Aous nous félicitons

aujourd'hui de celle méfiance, sans doute exagérée; car c'est à elle que nous devons de pouvoir donner sans altération ces brillantes éludes qui ont captivé, cinq années durant, un public dont la constance était plus douteuse que l'intelligence et le goût.

Les leçons que nous publions forment une histoire complète des productions littéraires de l'Europe moderne : elles embrassent les poésies celtiques, Scandinaves , bretonnes et romanes ; et les littératures française, italienne, espagnole, portugaise, anglaise et allemande, depuis leur origine jusqu'à la tin du dix-huitième siècle. Aucun autre livre ne présente un pareil ensemble d'enseignement.

Tous les amis des saines doctrines littéraires s'applaudiront avec nous de ce que ce grand travail ait pu être achevé avant que la mort eût glacé la main qui l'avait entrepris. Ce fut aussi, nous voulons l'espérer, un motif de consolation pour Edouard Alennechel, dans l'instant que, si jeune encore, il quittait tant d'êtres aimés auxquels sa vie était si

nécessaire, de penser qu'il ne laissail point incomplète une ûeuVfe où il avail attaché un juste espoir de renommée. — Que ne pouvons-nous trouver <!<■ rttême une *r »i iî | m-m s;i i ion el un soulagement ;in\ i'ëgretS <■( aux douleurs de toute sorte qu'il laisse après lui !

T. Hadot.

.Imi ii 1846.

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