LEÇON I
Les littératures de la Grèce et de Rome nous apparaissent dans toute leur gloire dès les plus anciens monuments qu'elles nous ont laissés. Il en est ainsi de la littérature hébraïque. Là, c'est par l'Iliade, le plus beau des poèmes, que commence cette série de eliefs-d'œuvre que la Grèce a légués à notre admiration; ici, c'est la Genèse, la plus grande, la plus sublime des histoires, qui est devenue la source féconde où se sont abreuvées, sans l'épuiser jamais, les pins liantes intelligences. Les lettres romaines elles-mêmes, dans leur trop servile imitation des lettres grecques, nous offrent tout d'abord, dans Plante et Térence, deux poètes qui ne furent surpassés pins lard qu'en dehors de la carrière où ils étaient restés sans rivaux. On pourrait donc croire, à juger de la littérature de l'antiquité par ses monuments, que ce soleil s'est levé sans crépuscule et sans aurore, et qu'à l'obscurité la plus profonde a soudainement succédé la plus éclatante lumière. Telle a pu se révéler sans doute i. I
2 \l VTIMÉES LITTERAIRES,
l'inspiration à qui nous devons les Livres saints. Le génie de L'homme s'y déploie avec une magnificence qui semble émaner de Dieu même, et Ta puissance divine a pu d'un mol illuminer l'espril de L'homme, elle qui d'un mol avail créé la Lumière. Mais telle n'a poinl été la destinée de l'espril humain livré à ses seules inspirations; il a passé, comme le corps même qu'il habite, par Ions les degrés que parcourt L'être qui naît à la vie, e( ue devient homme <|u après une enfance souvent pénible et mie jeunesse toujours laborieuse. Il s'est traîné long-temps sur la terre avant de pouvoir marcher droit en regardant le ciel; il a Long-temps bégayé, balbutié des mots sans suite et sans valeur, avani de pouvoir s'exprimer avec clarté, avec élégance. C'est lentement qne se sont développées les facilités dont il avait plu à Dieu de déposer le germe dans son âme. Les ténèbres qui l'environnaient ne se sont dissipées que peu à peu, et le soleil n'a lui à ses yeux qu'après un Long enfantement de la lumière.
Ce qui est vrai dn travail progressif qui se l'ail dans l'esprit humain, depuis son enfance jusqu'à sa maturité, L'est également, dans la vie d'un peuple, du développement de sa force, de sa puissance, de son génie dans les lettres et dans les arts. Nous savons qu'en Grèce, longtemps avant Homère, la poésie était cultivée par les Orphée, les Iiinus et d'autres encore; nous savons qu'à Rome, long-temps axant Plaute, de nombreux essais poétiques avaient été lentes pour ('lever la gloire lilléraire de la république au niveau de sa gloire militaire; mais, comme aucun de ces monuments primitifs de» littératures grecque et romaine n'est parvenu à la posté-
rite, sans doute parce qu'ils étaient peu dignes de ses regards, nous ne saurions aujourd'hui vous faire assister
ni à la formation successive des deux langues qui sont devenues presque universelles, ni à la marche progressive des deux Littératures qui ont en quelque sorte éclairé le monde, comme les deux astres qui tour à tour nous versent leur lumière.
Mous serons plus heureux dans l'étude des littératures modernes. Nous les verrons naître, grandir et atteindre le plus haut point de leur gloire, pour décroître ensuite, et peut-être mourir, comme tout ce qui a vie en ce monde. Quand on se rappelle pendant combien de siècles et par combien de peuples ont été parlées les. langues grecque et latine, quand on voit à combien de chefs-d'œuvre littéraires elles ont donné naissance, on se demande avec ètonnement comment il se lait que ces deux langues n'existent plus que dans les livres, et que la parole humaine ait oublié jusqu'à la manière de les prononcer; car le grec moderne ne ressemble pas plus à la langue d'Homère que l'italien à la langue de Virgile. C'est là peut-être ce qui les rend si universelles; c'est parce qu'elles n'appartiennent maintenant à aucun peuple qu'elles appartiennent à tous les peuples. L'admiration qu'ont fait naître leurs chefs-d'œuvre les a sauvées de l'oubli , et le respect qu'ils ont inspiré les a garanties de la profanation. Alais en cessant, pour rester pures de tout alliage, d'être les langues des vivants, elles n'ont point d'ailleurs renoncé à leur empire : elles ont présidé à la formation de toutes les langues modernes; en s'infiltrânt dans tous les idiomes qui leur étaient étrangers, elles s'en sont
i • MATINÉES LITTÉRAIRES.
rendues maîtresses au poinl de détruire leur caractère primitif et même d'en couvrir I origine d'un voile presque impénétrable. Lorsque les eaux d'une rivière viennent se perdre dans celles d'un fleuve, elles en changent la nature, sans conserver celle qui leur est propre : ainsi, de deux langues qui se fondent pour n'en former qu'une seule, la moins puissante est absorbée par L'autre, mais
non sans lui faire subir des modifications qui la Irans-
formeni presque entièrement, (lest à ce spectacle que nous allons bientôt assister.
Il est incontestable que l'Orient fut le berceau du genre humain; la Genèse nous l'apprend , et si le témoignage de Moïse, écrivant sous la dictée de Dieu, ne suffisait pas aux incrédules, l'histoire des anciens peuples et les découvertes de la science moderne se chargeraient de les convaincre. Il n'est pas jusqu'au sol même de l'Orient qui n'atteste, par son épuisement, que Le premier il a nourri la grande famille humaine. Les populations, toujours croissantes, entassées dans ces régions où la nature ne suffisait plus à leurs besoins, soumises d'ailleurs à un despotisme absurde et brutal, se répandirent d'Orient en Occident par le chemin du Nord, caria mer leur fermait les voies du Midi, (les populations, abruties par la misère et L'esclavage , n'emportaient avec elles que des croyances incertaines et un Langage informe, qui, sous un climat différent et avec un genre de vie opposé, devait nécessairement subir de nombreuses transformations. On c'est donc point étonné de trouver des analogies assez marquées entre les langues des peuples duNord, telles que
le celte et le teuton , et plusieurs des anciennes langues de l'Orient. Ce qui, selon nous, ne prouve pas moins que la ressemblance du langage l'identité d'origine de ces populations du Nord et de l'Orient, c'est l'horreur de l'esclavage et l'amour de la liberté qui animent les races émig] •anles de l'Asie. Elles y avaient trop long-temps souffert du despotisme pour que le souvenir de leurs maux ne restât pas gravé dans leurs âmes en caractères ineffaçables.
Les populations se répandirent dans toutes les contrées du Nord, et ne s'arrêtèrent que devant la barrière alors infranchissable de l'Océan. Il est à croire cependant que quelques peuplades, plus hardies que les autres, franchirent, sur des glaçons ou par des routes inconnues aujourd'hui, l'étroit espace qui sépare les deux mondes, et que le continent américain leur dut son ancienne population. .Mais, sans nous arrêtera des conjectures plus ou moins fondées, arrivons à ces temps, moins éloignés de nous, où nous pouvons porter un regard plus sûr et rencontrer des témoignages authentiques des travaux de l'esprit humain.
Le glaive de Brennus avait depuis long-temps inscrit le nom gaulois sur les murs du Capitole, lorsque Jules César entreprit la conquête des Gaules et l'accomplit en dix années, après une lutte qui ne prouve pas moins le courage des vaincus que le génie du vainqueur. Quelle était alors la littérature de ce peuple belliqueux? Voici ce qu'en rapporte Jules César lui-même, dans ses Commentaires :
-Dans toute la Gaule, dit-il, il n'y a que deux classes
<; M \Tl\llis LITTERAIRES,
d'hommes qui soient comptées pour quelque chose cl qui soient honorées; car la multitude n'a guère que le rang d'esclave, n'osant rien par elle-même et n'étant admise à aucun conseil. La plupart, accablés de dettes, d'impôts énormes et <lc vexations de la part des grands, se livrent eux-mêmes en servitude à des nobles <|ui exercent sur
eux tous les droits des maîtres sur les eslaves. I>es deux • lasses privilégiées, l'une est celle des druides, l'autre celle dc> chevaliers. . . Les druides (hommes des chênes, en langue celtique) ne vont point à la guerre et ne payent aucun des Iriliuts imposés aux autres Gaulois; ils sont exempts du service militaire et de toute espèce de charges. Séduits par de si grands privilèges, beaucoup de Gaulois viennent auprès i\cu\ de leur propre mouvement, ou y sont envoyés par leurs parents el leurs proches. Là, dit-on, ils apprennent un grand nombre de vers, et il en est qui passent vingt années dans cet apprentissage. Il n'est pas
permis de confier ces vers à l'écriture, tandis que, dans la plupart des affaires publiques cl privées, ils se servent Avs lettres grecques. Il y a, ce me semble, deux
raisons de cet usage : l'une es! d'empêcher (pie leur science ne se répande dans le vulgaire, et l'autre (pie leurs disciples, se reposant sur l'écriture, ne négligent leur mémoire; car il arrive presque toujours que le secours des livres l'ail que Ion s'applique moins à apprendra
par cœur cl a exercer sa mémoire. I ne croyance qu'ils cherchent surtout à établir, c'est (pie les .'unes ne périssent point, et qu'après la mort elles passent d'un corps dans un autre, croyance qui leur paiail singulièrement propre à inspirer le courage, en éloignant la crainte de la
mort. Le mouvement des astres, l'immensité de l'univers, la grandeur de la terre, la nature dos choses, la force H le pouvoir des dieux immortels, tels sont en outre les sujets de leurs discussions : ils les transmettent à la jeunesse. ?>
Ce curieux fragment (\e* Commentaires de César nous apprend deux choses qu'il importe de remarquer : — c'est, d'abord, que les Gaulois avaient une langue et une poésie nationales long-temps avant la conquête, mais que cette poésie n'a laissé aucun monument écrit qui permette de la juger; quant à la langue, il parait certain qu'on la retrouve en partie dans la Basse-Bretagne et dans le pays de Galles, où les populations sont restées à peu près pures de mélange, étranger, et où se retrouvent en grand nombre les monuments de pierre delà religion druidique: — c'est, ensuite, que les croyances de cette religion ont d'assez giandes ressemblances avec celles de l'Orient, et que le paganisme s'introduisit sans doute dans les Gaules en même temps (pie l'usage des lettres grecques, à l'époque où une colonie phocéenne vint fonder Marseille; ce qui le prouve, c'est que les Germains, séparés des Gaulois par le Rhin seulement, ne connaissaient pas même de nom les dieux du paganisme, n'adoraient que le soleil, la lune et le feu, et repoussaient toute civilisation qui eût altéré l'énergie de leur caractère. On sait qu'ils furent les seuls peuples de l'Europe qui eurent la gloire de résister aux Romains.
Ainsi, nous sommes condamnés h ne jamais connaître les chants poétiques qui charmaient nos pères avant l'invasion romaine.; mais une foule de témoignages nous
s \l \'I I \ i:i:s LITTERAIRES.
permettent de croire que parmi les bardes gaulois ou relies qui, enflammés par l'amour de la patrie et il»' la gloire, célébraient les dieux et les héros <!<• leurs pa^s en des chants qu'accompagnait la harpe sacrée, il a pu se trouver un Pindare et, toute proportion gardée, un Homère. Lucain, Diodore de Sicile attestent leur célébrité : Aristote et Diogène Laërce, qui comparent les anciens druides de la Gaule, pour rétendue et V antiquité de leur science, au\ prêtres d issyrie, aux devins de L'Egypte, aux mages de la Perse et aux brahmes de l'Inde, nous autorisent à penser (pie les bardes gaulois, qui étaient les disciples des druides, se montraient dignes de leurs maîtres. On doit regretter qu'à l'exemple de Lycurgue et de Socrate, les druides aient défendu d'employer l'écriture comme moyen de transmission des lois et des secrets de la science, et qu'aucun des vingt mille vers (pie renfermaient leurs préceptes ne nous soit parvenu.
Mais si, par une jalousie assez semblable à celle des prêtres de l'Egypte, qui emprisonnaient la science dans l'écriture hiéroglyphique, les prêtres de la Gaule la rendaient plus mystérieuse encore en ne permettant pas d'en conserver Av<, traces, comment se fait-il que la mémoire drs hommes, assez fidèle au temps d'Homère pour garder sans altération durant trois siècles les chants du barde ionien, ait été, dans les Gaules, si oublieuse (pie les accents de nus poètes primitifs n'aient pas même trouvé un seul écho pour les transmettre à notre vénération? Plusieurs causes ont sans doute contribué à ce complet anéantissement de la littérature gauloise. Les Romains occupèrent durant cinq cents ans les (iaules, qui devinrent une
province romaine; ils abolirent la religion iU>* druides, qui était la gardienne de celle littérature; ils imposèrent ;ui\ vaincus leurs lois, leur religion, leurs mœurs, leur langage. 11 fallut que les Gaulois subissent tous les genres d'esclavage; la domination ombrageuse de Rome s'étendit sur L'homme tout entier; la pensée et la parole, l'âme et le corps, tout lut soumis à l'autorité absolue des proconsuls et des gouverneurs, qui durent interdire des hymnes guerriers et religieux dont le souvenir eût pu réveiller des idées d'indépendance. Et comment les Gaulois, conquis et subjugués, auraient-ils osé faire entendre à leurs maîtres les chants de victoire que leur avaient appris leurs pères? L'esclave dans les fers ne peut que se taire, jusqu'au jour où s'échappe de son cœur le cri delà vengeance In long silence se fit dans les Gaules durant les cinq siècles de la domination romaine, et lorsque les barbares du Mord vinrent affranchir les Gaulois du joug de Rome et se fondre dans la grande famille celtique, il y avait long-temps que les rives de la Seine et de la Loire ne retentissaient plus des chants des bardes , à jamais étouffés sous les ruines des sanglants autels de Tentâtes. Mais il arriva qu'à l'extrémité de la Grande-Bretagne, où les armes romaines étaient venues se briser contre les rochers de la Calédonie, un petit peuple intrépide et guerrier se conserva pur de tout esclavage, et garda religieusement dans sa mémoire, durant des siècles, les chants poétiques de ses Homère et de ses Orphée. En 17<>(), cette littérature, conservée dans le nord de l'Ecosse, était encore inconnue au reste de l'Europe, lorsque le inonde littéraire fut tout ;'i coup saisi de surprise et d'admiration
lo M VNNKRS LITTÉRAIRES.
par l.i publication de fragments de poésies anciennes recueillis dans lr> montagnes d'Ecosse et traduits de la langue erse ou gaélique. On devait celle heureuse découverte au fils d'un fermier peu riche de la paroisse de Kingeusie, nommé Macpberson, qui, après .noir, au sortir du collège royal d1 \berdeen, tenu une petite école à Kutli- \en, s'était avisé de publier un poème en si\ chants intitule: ///'' Highlander (le Montagnard), sans en retirer d'autre profil que la réputation du plus détestable des poètes. Convaincu alors de l'impuissance «le son génie, il s'était occupé de recueillir çà et là des lambeaux de poésie qu'il avait entendu réciter et chanter dans les montagnes de l'Ecosse, et dont le caractère singulier et les beautés originales l'avaient vivement frappé : il les traduisit en anglais, et l'apparition subite de ces poésies produisit en Europe un tel enthousiasme que le célèbre abbé Cesarotti, qui les traduisit à son tour en italien, n'hésita point à les placer au-dessus de celles d'Homère, dont il avait été aussi le traducteur. Quel était cet Homère écossais dont Afacpliersou avait révélé l'existence? On le nommait Ossian, et, selon toutes les apparences, il avait vécu au troisième siècle de 1ère chrétienne. Ainsi, durant quinze siècles, la gloire du chantre de Pingal était resiée enveloppée dans les brouillards de l'Ecosse; et, quand elle se révéla, -nu éclat fut si vif qu'elle éblouil Ions les yeux, comme le soleil lorsqu'il s'échappe ton! à coup du sein d'un auage qui le voilait à nos regards. Des critiques anglais, jaloux sans doute d'une gloire qui appartenait à l'Ecosse, nièrent l'existence d'Ossian. Mais, comme ils ne pouvaient nier de même les beautés que renferment les chants allri-
POÉSIES CËLTIQUE& 11
bues ;i ee barde, il fallut bien reconnaître quelles étaient l'œuvre d'un poète; et, par malheur («mr lui, Macpherson avilit donné dans un poème de sa façon la mesure de son génie poétique; il était impossible de l'en supposer l'auteur. Aucun écrivain d'ailleurs n'aurait eu lecourage de refuser une gloire si universellement reconnue, en l'attribuant à un personnage imaginaire. S'il paraît extraordinaire qu'un barde celle du troisième ou du quatrième siècle ail composé ces poèmes, il sérail plus merveilleux encore qu'ils fussent l'œuvre d'un poêle moderne. Supposons que quelque moine obscur du treizième siècle eùl retrouvé parmi de vieux parchemins el révélé pour la première fois au monde littéraire les odes d'Horace et l'Enéide de Virgile, qui aurait pu croire que ce pauvre moine en fût l'auteur? Il esl rare qu'un écrit quelconque ne porte pas en lui-même, soit par les idées qu'il renferme, soit par les scènes qu'il décrit, soit par le style dont il est traité, la date et le lieu de sa naissance. .Un critique habile ne peut pas s'y tromper plus que le savant antiquaire ne se méprend sur l'âge el l'origine d'une médaille ou d'un monument. Il existe sans doute un ordre d'idées, une nature d'objets qui appartiennent à Ions les siècles et à tous les pays, mais il y en a aussi qui ne sont que d'un temps et d'un lieu déterminés, el l'imitation eu serait reconnue aussi promptemenl que la fausseté de ces ruines dont il était démode d'orner naguère les parcs ef les jardins. S'il est difficile de créer du nouveau, il l'est plus encore de l'aire du vieux : le temps s'est réservé le privilège d'imprimer aux œuvres humaines ce caractère d'antiquité qui les rend si vénérables à nos yeux.
Or Ifs poèmes d'Ossian soul peut-être •!<■ ions les travaux de l'esprit ceux qui portent les caractères les plus et identsde la date el du lieu de leur origine. Il suffit, pour s en convaincre, d'en étudier l'esprit, la nature, les beautés el les défauts, el surtout de voir combien les imitations que des écrivains habiles «ml tenté d'en faire sont restées loin du modèle. On est plutôt parvenu à se rapprocher d'Homère que d'Ossian; non assurément que nous placions Ossian au-dessus d'Homère, mais parce que les beautés du chantre d'Achille sont d'une nature plus universelle, et celles du chantre de Pingal d'un genre plus spécial. On ne peut s'égarer en suivant les traces lumineuses d'Homère; on s'expose, sur les pas d'Ossian, à se perdre à travers des ténèbres sillonnées d'éclairs. Le sublime y est toujours voisin du ridicule, comme dans sa patrie la montagne touche à l'abîme.
La poésie est de toutes les nations et de toutes les langues; mais, au jugement des plus habiles critiques , la grande poésie, telle que la comprenaient les anciens, appartient moins aux peuples instruits el civilisés qu'au* peuples dont la nature inculte h'obéil encore qu'à la voix des passions. Il semble en effel que l'éducation, en nous apprenant à penser et à réfléchir, émousse la sensibilité de notre imagination, réprime l'énergie de notre âme et modère l'ardeur de nos sentiments. L'esprit qui se préoccupe des idées abstraites nées de la civilisation perd nécessairement de sa hardiesse et de son impétuosité, comme la langue, en acquérant l'élégance, la pureté cl la correction, renonce presque toujours au caractère naïf et pittoresque qui présida à sa Formation. Les sauvages ont
un langage figuré qui est l'essence de la poésie: ils ne parlent guère que par images, parce que les mois leur manquent [tour exprimer autrement leurs pensées; et, comme ils n'ont pas d'autre livre que celui de la nature, toujours ouvert sous leurs yeux, c'est dans cette nature même, dont les objets leur sont familiers, qu'ils trouvent le moyen de peindre des sensations dont leur vocabulaire ne leur fournit point l'expression. lien résulte (pie, comme la nature extérieure n'est pas la même dans tous les pays, Je caractère de la poésie n'est pas le même chez tous les peuples. L'amour, le désir de la gloire sont des passions communes à tous les hommes, mais l'homme du Midi ne les exprimera pas comme celui du Nord. Les sentiments seront les mêmes, la manière de les peindre sera différente. C'est là ce qui donne à la littérature de certains peuples un caractère primitif et national qui la distingue entre toutes, tandis que d'autres peuples semblent, sous certains rapports, condamnés à l'imitation, parce que la nature de leur climat et de leur sol n'a rien de bien particulier et tient de la nature d'autres sols et d'autres climats. Telle est la France, et tel est aussi le reproche qu'on l'ait à sa littérature.
Les peuplades farouches, belliqueuses et grossières connues sous le nom de Golhs, et qui formaient les tribus de la Scandinavie, eurent des poètes nommés scàldes et des chants appelés irises. La poésie de ces chants, barbare et irrégulière, mais forte et animée, était celle d'un peuple ignorant, cruel, ennemi de toute civilisation, et dont la plus douce joie était de s'abreuver dans le crâne sanglant d'un ennemi. Si nous passons de cette race
li M \TI\KKS LITTERAIRES.
il hommes du Nord à celle qui habitait les montagnes de ia Calédonie, nous sommes tout surpris de voir que, dans la poésie «le ces derniers, la tendresse et même la délicatesse dominent souvent la barbarie et la férocité. C'est la même énergie, le même enthousiasme, mais des idées de magnanimité, de générosité et d'héroïsme, souvent même les sentiments les plus doux, répandent dans les poèmes gaéliques un charme inconnu aux autres poésies du Mord. D'où vient cela'.'' C'est que les anciens ha— bitants de l'Ecosse étaient d'origine celtique; or il faut bien se garder de confondre les Celtes, peuple puissant établi dans les (laides, avec 1rs Goths et les Teutons, qui habitaient le nord de l'Europe. Les Celtes, comme César nous L'apprend, avaient pour prêtres Les druides, et les bardes pour poètes. Ces bardes avaient mission de chanter les exploits des guerriers et d'honorer leur mémoire; ils occupaient un rang distingué dans L'Etat. Ils ne formaient point, comme les rapsodes du temps d'Homère, une troupe de chanteurs errant de bourgade m bourgade, mais un corps vénéré dans le pays et y exerçant de hautes fonctions. La considération et le crédit dont jouis* saieni les bardes se conservèrent long-temps encore après que la religion des druides se fut écroulée devant le christianisme. Il n'y avait pas de roi, pas de chef, qui tt'eùt à sa cour un barde plus honoré pour son talent que les seigneurs pour leur puissance. Ce barde était le conservateur t\rs traditions héroïques du passé : ses chants les rappelaient dans les l'êtes, dans les festins, dans les combats et sur la tombe des guerriers : il donnait aux vertus et au\ exploits une gloire dont la tradition se perpétuait
d'âge en âge, à laide d'un rhythme musical et d'un enchaînemenl de vers (|iii faisaienl que dès qu'on se rappelait un seul vers d'une stance, il était impossible que les autres ne revinssent pas aussitôt à la mémoire. Lés guerriers celles apprenaient dès l'enfance les chants des bardes, dont les récits faisaienl leur principal amusement, soit dans la paix, soit dans La guerre; et tous, en célébrant à l'envi les exploits et les vertus de Fingal, devaient mettre leur gloire à les imiter. C'était là le plus beau triomphe de la poésie.
Sans doute les œutrfes poétiques de ces bardes se multiplièrent à l'infini ; mais sans doute aussi les plus belles seulement triomphèrent de l'oubli et se transmirent de génération en génération, dans les montagnes de l'Ecosse, jusqu'au jour où Macpherson leur promit, en les publiant, une immortalité moins incertaine. Toutes les renommées de (■('■> bardes sont venues se fondre dans la gloire d'Ossian , dont l'existence est placée par ses poésies mêmes à la lin du deuxième et au commencement Au troisième siècle de l'ère chrétienne. Un de ses poèmes célèbre la victoire de son père Fingal sur CaracUl , qui évidemment n'est autre que (laraealla, fils de l'empereur Sévère, dont les armes échouèrent, en l'an ~2\ I, dans la conquête de la Calêdonie.
Ossiafl n'était pas seulement un barde dont les chants réveillaient l'enthousiasme guerrier des peuples de l'Irlande et de l'Ecosse. Fils de Fingal, roi de Morven, le prince le plus renommé de son temps, Ossian était luimême un guerrier illustre et redouté : ceux qui l'écoutaient chanter l'avaient vu combattre, et il ne prenait sa
harpe pour célébrer la victoire qu'après avoir déposé son glaive, ronge encore du sang des ennemis. C'était au sein même des batailles que s'enflammait son génie, et toute L'ardeur du guerrier passait dans l'âme i\u poète. Les mœurs du siècle et «le la patrie d'Ossian étaient d'ailleurs très-favorables à la poésie. L'avarice et la mollesse, ces deux mortelles ennemies de toute noble ''( grande inspiration, y étaient inconnues : ajoutons que la vie des montagnes a toujours quelque chose de hardi, d'aventureux, et d'éminemment poétique.
On remarque dans l'histoire des sociétés humaines quatre périodes distinctes : les hommes commencent à vivre de la chasse, puis ils passent à la vie pastorale, L'agriculture vient ensuite leur apporter ses richesses, enfin le commerce leur prodigue ses trésors et ses \ices. Les Ecossais en étaient encore à la première période au temps d'Ossian. La guerre et la chasse faisaient Leur occupation favorite, la musique et les festins leur principal amusement. Convaincus que les âmes des morts trouvaient une de leurs plus douces récompenses dans les chants des bardes qui célébraient leur mémoire, toute leur ambition était de mériter cet honneur pendant leur vie, pour l'obtenir après leur mort. Chez un peuple où la poésie était ainsi cultivée et honorée, un peut comprendre qu'un prince doué par la nature d'une sensibilité profonde, d'une âme ouverte à toutes les émotions, et de cette mélancolie tendre et rêveuse qui accompagne si souvent le «jénie, témoin d'ailleurs, dès son jeune âge, d'événements laits pour enflammer son imagination et pour émouvoir son cœur, ail, dans un
siècle encore barbare, déployé un talent poétique digne de l'admiration des siècles les plus éclairés.
il oe faut pas croire cependant que le cercle «les idées et des faits y soit très-étendu. Le courage et la force sont les principales vertus des guerriers; et s'il est vrai que la délicatesse se montre dans leurs sentiments, elle semble étrangère à leurs mœurs. Ils se \ aillent de leurs exploits; ils chantent leurs propres louanges. Le plus léger prétexte suffit pour produire une querelle, et toute querelle amène un combat. On voit des femmes enlevées de force par un ravisseur, et toute une tribu s'armer et se liguer, comme au temps d'Homère , pour venger l'injure. Ils n'ont pour les conduire au combat ni les tambours, ni les trompettes, ni aucun instrument dont les sons excitent leur courage : quand l'ennemi se montre, ils frappent leurs boucliers, poussent un cri éclatant, se précipitent en tumulte, et ne s'arrêtent que pour assister au duel des deux chefs, qui termine la bataille. Le désordre de leurs combats passe dans les chants du barde ; il s'inquiète peu de mettre de la régularité dans le plan et de la liaison entre les parties de son poème, pourvu que le style en soit toujours rapide et véhément, pourvu que les images y abondent et que l'enthousiasme y domine. Il semble imiter Homère dans la peinture des mœurs et des caractères; et, dans la composition et le style, c'est Moïse, c'est David, c'est Isaïe qu'on dirait qu'il prend pour modèles. L'Iliade et la Bible se trouvent en quelque sorte réunies dans les poèmes d'Ossian.
Les deux grands caractères de la poésie ossianique sont la tendresse et la sublimité ; il y règne partout un
|s \l \TI\i;i:s LITTÉH URKS.
Ion grave cl sérieux que n'altèrent jamais ni la plaisanterie ni la légèreté. Les événements que le poète raconte, les scènes qu'il décrit , les personnages qu'il fait agir ou parler ont toujours nn caractère noble et sévère, imposant et solennel. I ne vaste bruyère qui s'étend sur les bords de la nier, un torrent qui se précipite à travers une vallée solitaire, des chênes mutilés par la foudre et les vents, la tombe d'un guerrier couverte de mousse , ici est le théâtre où il vous transporte, tels sont les objets qu'il mel sous vos yeux; et ces images, empreintes d'une couleur profondément vraie, vous pénètrent dune émotion tantôt douce, tantôt terrible, dont il semble impossible de se défendre. Ossian parle surtout au cœur, car on sent que c'est à ce loyer que s'allume son imagination. Sa poésie respire les sentiments passionnés et tendres. Tantôt ce son! les combats qu'il a livres, tantôt la femme qu'il a aimée, tantôt les amis qu'il a perdus, dont le souvenir l'ait battre son cœur et résonner sa harpe. [(Quelle csl celte voix, s'écrie-l-il, qui frappe les oreilles d'Ossian et qui éveille son âme? (lest la voix des temps qui ne sont plus: ils passent devant moi et nie dévoilent les hommes el les actions des hommes ! •• Alors il chante; et ce qu'il voit, ce qu'il entend semble renaître dans ses accents inspirés. Toul ce que la valeur a de grand cl de généreux, tout ce que l'amour a de tendre et de passionné, tout ce (pic l'amitié a de doux et de profond,
tout ce (pic les affections de la nature ont de touchant cl (le sublime, se succède dans ses clianls comme dans son âme. On lui a reproché de donner à son héros, à son père, à Fing&l, de trop hautes vertus. Quoi donc!
de ce qu'Homère a l'ail son Achille colère el violent, s'ensuit-il (|iùin poète devra toujours donner ;ï son héros des défauts el des vices, el qu'il ne pourra nous intéresser au noble el beau spectacle de la perfection morale parce qu'elle esl rare parmi les hommes? Pourquoi les poètes chercheraient-ils inoins à faire admirer la beauté de l'âme que les peintres la beauté du corps? Le caractère le plus poétique esl-il donc nécessairement un caractère vicieux? Parce que Fingal cherche à vaincre plus encore par la générosité que par les armes; parce qu'il est grand sans effort, vaillant sans férocité, humain sans faiblesse; parce qu'il est affable envers les étrangers et secourable aux malheureux ; parce qu'il est ami tendre et ennemi généreux, Fingal ne peut pas être le héros d'un poème ! Mon, nous ne ferons point ce reproche à Ossian : nous le louerons, au contraire, d'avoir peint d'après nature ou créé dans son imagination un caractère qui l'ail autant d'honneur à l'humanité qu'à la poésie.
Si les héros d'Ossian et ceux d'Homère ne se ressemblent point, il y eut entre les deux poètes une singulière conformité d'infortune. Ossian était aveugle comme l'avait été Homère, comme le fut Alillon, et aucun de ces deux grands poètes ne désavouerait assurément cette invocation au soleil qui termine le poème intitulé Carthon , dont le sujet est la mort (\\m fil s que son père tue de sa main sans le connaître. En voici la traduction littérale d'après le texte anglais, qui n'est lui-même, comme nous l'avons dit, qu'une traduction du poème d'Ossian :
« 0 toi, qui ronles au-dessus de nos tètes, rond comme
20 M ITIJVËES LITTERAIRES,
le bouclier de mes pères, d'où viennent les rayons, ô soleil? d'où vicni i;i lumière éternelle? Tu t'avances dans ta beauté majestueuse, el les étoiles se cachent dans la profondeur des cieux, el la lune pâle el froide se plonge dans les ondes de l'Occident. Mais toi, lu te nu-us seul. Eh! qui pourrait te suivie dans la course? Les chênes des montagnes tombent, les montagnes elles-mêmes s'écroulent sous le poids des années, l'Océan s'élève el s'abaisse tour à tour, la lune se perd dans les plaines du ciel; mais toi, lu es toujours le même, toujours brillant du même éclat dans ta course éternelle. Lorsque le inonde esl obscurci par les orages, lorsque le tonnerre roule et que l'éclair vole, lu parais dans la beauté à travers les nuages, et tu te ris de la tempête... Hélas! lu brilles en vain pour Ossian, car il ne voit plus les rayons, soit que ta chevelure dorée flotte sur les nuages de l'Orient, soil que la lumière frémisse aux portes de l'Occident... Mais peut-être, comme moi, tu n'as qu'une saison, û soleil, et les années auront un ternie! Peut-être tu t'endormiras un jour dans le sein de tes nuages, et lu n'entendras pins la voi\ du matin !... »
Ce sont là de liaules el nobles pensées, de grandes el belles images, qui rappellent à la lois la sublime simplicité d'Homère et la touchante sensibilité des prophètes. Pense-t-on que Pindare ait trouvé sur sa lyre des accents plus élevés et plus pathétiques que ceux dont Ossian l'ait résonner la harpe d'Alpin sur la tombe (\n vaillant Alorar. Ecoulons-les :
RYXO ET ALPIN.