BERTRAND
» Mais, ami Sordel, aimer- sans valeur c'est tromper celle qu'on aime. Je ne voudrais pas l'amour de celle que je sers si je ne méritais pas sou estime : un bien si mal acquis ferait mou malheur. Je vous laisse donc les tromperies d'amour; je ne veux que l'honneur des aimes. Pouvez-vous être assez insensé pour mettre en balance un bonheur faux avec une joie légitime?»
Quelle fut la décision de la cour? l'histoire ne ledit pas; mais nous aimons à croire qu'elle donna gain de cause à Bertrand d'Âllamanon. Quant aux jugements qui nous sont connus, ils sont de nature à donner une idée assez favorable de la justice des dames, et du code d'amour, conservé en trente et un articles dans l'ouvrage du chapelain André. Il en est cependant qui prouvent que ce n'était pas toujours par la pureté des mœurs que brillaient les temps chevaleresques.
Si la morale des troubadours était peu sévère, on ne peut nier cependant qu'ils ne lussent presque tous animés d'un saint zèle pour la religion. Les croisades n'eurent pas de plus ardents apôtres. Plusieurs d'entre eux s'y distinguèrent les armes à la main, et y trouvèrent de hautes inspirations. Nous citerons entre autres le célèbre
LITTERATURE ROMANE. 12i)
troubadour Peyrols, qui écrivit en Syrie un sirvente plein d'énergie contre l'empereur Henri \I, après que celui-ci eut abandonné la cause sacrée qu'il avait juré de défendre.
« J'ai vu, dit-il, le fleuve du Jourdain, j'ai vu le Saint-Sépulcre, et je vous rends grâces, Seigneur, de m'avoir comblé de joie en me montrant le lieu où vous reçûtes la vie. Accordez-nous maintenant une bonne
mer, un bon vent, un bon vaisseau, un bon pilote. Tout mon désir est de revoir les tours de Marseille. Adieu, Suez, Acre et Tripoli; adieu, hospitaliers et sergents du Temple. Le monde va en décadence. Il y avait de bons rois et de bons maîtres dans Richard d'Angleterre et dans Philippe de France. Moatferraf avait un bon marquis et l'empire un glorieux empereur. Mais qui sait comment se conduiront ceux qui remplissent aujourd'hui leurs places! Ah! Seigneur Dieu, si vous m'en croyiez, vous prendriez bien garde à qui vous donnez les empires, les royaumes, les châteaux et les tours; car plus les hommes sont puissants, moins ils vous vénèrent. N'ai-je pas vu l'empereur faire un serment et ensuite se parjurer! Vous, empereur, Damielle vous attend, et la Tour-Blanche pleure votre aigle qui en fut chassé par un vautour. Bien est lâche l'aigle qui se laisse vaincre par un tel oiseau! La gloire du Soudan vous couvre de honte, et votre déshonneur emporte notre ruine avec celle de la chrétienté! »