LEÇON VI
LITTERA'ITRK LATIXE EX ERAXCE
Al MOVKX AGE.
A l'époque où nous sommes parvenus, la langue française se faisait remarquer par une naïveté dont nous aurons à regretter plus d'une Ibis la grâce et la hardiesse, aujourd'hui presque oubliées. Mais les esprits élevés, les hautes intelligences des douzième, treizième et quatorzième siècles ne la considéraient point encore comme une langue littéraire : elle ne leur paraissait qu'un instrument grossier dont les trouvères, jongleurs et autres & servants de la gaie science » pouvaient bien faire usage pour chanter les folies humaines, telles que la gloire et l'amour, mais dont on ne pouvait se servir lorsqu'il s'agissait de débattre, dans les églises ou dans les universités, les plus hautes questions de la religion et de la philosophie. Le latin seul paraissait assez grave, assez noble pour de pareilles matières et de semblables controverses. La littérature du moyen âge,
jusqu'au quinzième siècle, se partage donc <'ii deux catégories distinctes: la littérature latine, comprenant l;i théologie, la philosophie, la science et presque toute l'histoire générale ; la littérature française, embrassanl les divers genres de poésie et les chroniques.
Nous verrons que les poèmes, romans, fabliaux et mystères du moyen âge n'étaient point tellement dénués de mérite que les âges suivants n'y aient maintes fois puisé d'heureuses inspirations, et que rien n'est plus injuste que le mépris OÙ voudraient les maintenir ceux-là mêmes qui ne dédaignent point aujourd'hui de s'enrichir de leurs dépouilles. Mais jetons d'abord un coup d'œil sur celle littérature latine dont Home n'est plus le centre, et qui, depuis que la ville éternelle est tombée au pouvoir des Barbares, s'est réfugiée dans les cloîtres et dans les écoles de France, d'Allemagne et d'Angleterre.
C'est là. que la langue latine doit survivre à ellemême. Le latin est la langue de l'Eglise, la langue des universités. Les hymnes que chantait Charlemagne dans sa chapelle d'Aix, les cantiques que composait le pieux roi Robert, fils de Hugues Capet , sont écrits en latin. Mais ne vous attende/, pas à retrouver dans ces poésies la langue merveilleuse de Virgile et d'Horace. Le «jénic d'une langue ne se transmet point avec la langue ellemême : il en est de celle-ci comme d'une plante qui ne se pare de toutes ses Heurs et ne pousse tous ses fruits que sur le sol où la nature l'a placé*1, que sous le soleil qui lui est propre : transportée sur la terre étrangère, elle peut v ivre encore, mais ses fleurs n'ont plus le même parfum, ses fruits n'ont plus la même saveur. Nul écrivain
ne possède parfaitement le génie d'une langue qu'il n'a p;is bégayée dès le berceau. On ne peul donc s'étonner <|nc le latin, parlé cl écrit au moyen âge par des orateurs et des écrivains français, n'excite point noire admiration comme le latin que parlaient et écrivaient les Virgile, les Horace, les Tacite, les Tite-Live et les Cicéron. Aussi, en étudiant les ouvrages de ces ailleurs français d'œuvres latines, devons-nous inoins nous attacher aux mots qu'aux choses, au style qu'aux pensées.
Les historiens et chroniqueurs qui succédèrent à Grégoire de Tours, tels que Frédégaire, Eginhard, Orderic Vital, Aimoin, etc., continuèrent à écrire en latin. Il est douteux, s'ils eussent employé la langue grossière alors en usage dans le nord de la France, que leurs écrits nous fussent parvenus. La littérature du temps de Charlemagne, à l'exception de quelques chansons de gestes, fut toute latine. Le savant Gerbert, qui de pauvre pâtre devint successivement le précepteur des rois et le successeur de saint Pierre au trône pontifical, Gerbert, mathématicien profond, astronome hardi, mécanicien habile et puissant théologien, dont la science parut si prodigieuse, si surnaturelle, qu'on accusa le vicaire de Jésus-Christ d'avoir fait alliance avec le prince des lénèbres, Gerbert était encore un écrivain latin, remarquable par l'élégance, la pompe et la concision d'un style qu'il savait approprier à tous les sujets. Mais la phase la plus brillante de la latinité en France ne se produisit qu'au siècle suivant, lorsque surgirent presque en même temps deux hommes dont le génie eût paru i. 12
134 MATIXKKS LITTÉRAIRES,
grand dans ions les siècles et datis tous les pays : j'ai homme Abailard et saint Bernard. Ajoutons à ces d< grands noms ceux de Stiger et de Pierre - le - Vénérable.
Ces quatre personnages ont Imprimé au douzième siècle un caractère de «p'avilé qui forme un étrange contraste avec celui qu'il recevait d'autre part des troubadours et des jongleurs. Pendant qtie les châteaux retentissaient de joyeux lensons et de piquants sirventes, pendant que les cours d'amour s'assemblaient, sous la présidence des nobles et belles châtelaines, pour juger les qUëStioUs les plus subtiles d'amour el de chevalerie, les écoles de théologie et de philosophie se livraient à d'interminables controverses, oh la religion, la morale, la logiUUe et toutes les sciences humaines étaient l'objet des disputes les pins véhémentes.
Au commencement du douzième siècle une grande querelle agitait el partageait (ont le monde savant. Celle querelle était celle des réalistes el des tiominûùx. Les réalistes, qtiî avaient pour chef le célèbre Guillaume de C 11 am peaux , prétendaient que les idées générales sont dans les choses cl non dans les mots, el les nominaux, qui marchaient sous la bannière de RosCelih de Complique, soutenaient qtie l'idée est dans les mots, et non dans les choses. Depuis cinq années, il se passait à peine un jour sans que les écoles retentissent de débals prolongés sur cette question. Les professeurs cl leurs disciples s'assignaient des rendez-vous dans les champs el sur les places publiques pour y déployer la force de leurs arguments en même temps qtie la puissance de
leurs poumons. C'étaient <\c* tournois (i'érudijipnj de subtilité et d'éloquence dont les rhéteurs de l'ancienne Home eussent été jaloux, au latin près.
La guerre n'avait rieq perdu de son acharnement, [orsqu apparu! dans la lice un nouveau champion , sorti d'un Pelage des environs de \anles. Il écoute tour à tour Koseelin de Compiègne et Guillaume de Champeauv : fervent disciple d'abord, il a bientôt jugé ses maîtres, et il élève une troisième tribune où il les attaque tour â tour. Il soutient, avec une éloquence inconnue jusqu'alors, que l'idée générale est une conception de l'esprit, c'est-à-dire plus qu'un mot et moins qu'une chose. Ce système, qui est loin de résoudre la question, niais que le nouveau maître défend avec une puissante dialectique, une faconde irrésistible et un aplomb imperturbable, étonne, entraîne, subjugue la jeunesse, qui commençait à se fatiguer de ces longs débats. Guillaume de Champeaux et Koseelin de Cqmpiègne sont vaincus par le jeune Abailard, et le premier va cacher sa défaite dans le palais épiscopal de Chàlons. Abailard peut désormais régner saIls partage dans les écoles de Paris : mais ce qu'il aime, c'est moins la victoire que le combat. Il a vaincu ses maîtres en philosophie; mais il y a un théologien dont la réputation l' importune : c'est Anselme de Lapn. De même qu'il était venu écouter Koseelin de fuinpiegne et Guillaume de Champeaux, Abailard se présente à l'école d'Anselme comme un humble disciple : mais bientôt l'humilité lui pèse ; le disciple défie le maître, et, dans une éloquente improvisation sur une prophétie assez obscure d'Ezéchiel, il a la gloire de triompher du
vénérable Anselme el le malheur d'ébranler la foi dans
les saiiiics écritures.
L'orgueil el l'amour, ces deux grands écueils de la raison humaine, se réunissent pour perdre ce beau génie. Foulques, prieur de Deuil, son contemporain et son ami, nous apprend <|uel prodigieux enthousiasme il excitait, « Alors, dit-il, une gloire mondaine l'enivrait de toutes ses laveurs, et l'on ne comprenait pas que lu [tusses être en Initie aux coups de la fortune. Home t'envoyait ses enfants pour les instruire : les peuples,
fascinés par l'éclat de ton génie, par le charme de ton éloquence, par la prodigieuse facilité de ta parole, non moins que par la subtilité de ton savoir, se précipitaient vers toi comme pour s'abreuver à la source la plus limpide de la philosophie1. • Mais pourquoi ces disciples, qui affluenl par milliers de la France, de l'Angleterre, de l'Italie et de l'Allemagne, pour recueillir les enseignements de l'illustre maître, remarquent -ils bientôt «pie sa parole est moins éloquente, ses idées moins abondantes, moins bien enchaînées, son argumentation moins puissante? Pourquoi ces distractions fréquentes, ces absences multipliées? C'est (pie la passion des luttes scolastiques el religieuses n'occupe plus seule le cœur d' \hailard , c'est qu'il s'est rencontré sur son chemin une jeune fille dont la beauté est peut-être le moindre charme au\ yeux du savant professeur. La nièce i\\\
chanoine Fulbert, Héloïse, n'était pas, Abailard nous l'apprend, la dernière de son sexe en beauté, mais
1 Lettre de Foulques ;'i Abailard.
elle était la première en savoir. » A peine âgée de vingt ans, elle savait le latin, le grec et l'hébreu. Une érudition si prodigieuse ne suffit pas à l' amour-propre de l'imprudent chanoine, qui niellait tout son orgueil dans le savoir, déjà célèbre, de sa nièce ; il voulut encore qu'elle reçût des leçons de philosophie de l'illustre et séduisant docteur.
Nous n'avons point à nous faire ici l'historien des amours, d'abord scandaleuses, puis déplorables, d'Héloïse et d'Abailard; niais ces amours ont donné lieu à une correspondance entre les deux époux après leur séparation, correspondance pleine d'intérêt, au point de vue littéraire. Nous ne trouvons dans l'antiquité grecque et latine aucun modèle de ces lettres où s'épanchait l'âme tendre et passionnée d'Héloïse : c'est la Sapho chrétienne, avec celte différence que l'amante de Phaon chantait pour être entendue de la Grèce, tandis que l'épouse d'Abailard n'écrivait que pour son époux. Sapho n'avait, d'ailleurs, pour excuse à sa folle passion que la beauté de l'ingrat qui la dédaignait : Héloïse, au contraire, aime avant tout dans Abailard l'élévation de son âme, les lumières de son esprit, la noblesse de son cœur; c'est de savoir, d'éloquence et de génie qu'il est beau à ses yeux : elle semble encore plus fîère qu'heureuse de son amour. Aussi, lorsque les murs du Paraclet, de ce cloître fondé par son époux, semblent les séparer à jamais, la tendresse d'Héloïse n'en paraît que plus vive, et elle ne demande rien à Dieu que d'être toujours aimée d'Abailard. Comme elle s'inquiète, comme
elle s'afflige à la pensée qu' Abailard l'oublie! Alors elle
138 II VTIX'KKS UTTKUAIIUIS.
prend |a plume, el , préférant à la langue vulgaire la
langue latine, qui seule peut rendre sa pensée : .. J'ai
lu, lui écrit-elle, le récit des persécutions qu'on, vous
l'ail subir, des dan;;ers qui vous inenacent, et ce tableau de vos douleurs a renouvelé les miennes. Votre lettre est écrite pour consoler un ami qui souffre : ne me devez-vous pas à moi-même un souvenir et dc> consolations'.'' Oui connaît mieux (pie vous les traités composés par les saints pour instruire, encourager et fortifier les femmes vertueuses! Croyez-vous donc les commencements de ma conversion si fermes Pi si sûrs
qu'elle puisse se passer de vos lettres et de vos exhortations? Vous me les devez, Abailard , car le monde entier connaît "ion amour pour vous. Vous fûtes seul la cause de mes maux : vous pouvez seul m' affliger, me réjouir ou me consoler. Dieu le sait, je ne voulais de vous que vous-même Ce bien que chaque femme
pense seule de son époux, je le pensais de vous, Abaiiard, mais avec le inonde entier. .Mon amour était (raillant plus violent qu'il était exempt d'erreur. Quels rois, quels philosophes eurent jamais tant de renommée'.'' Quel royaume, quelle cité puissante n'était avide de vous posséder! Quand pouviez-vous paraître en public sans que tous les yeux se portassent vers vous ? Quelle femme ou quelle jeune fille ne vous désirait absent et ne vpqs. aimait présent? Quelle reine ou quelle grande dame n 'enviait mon bonheur ? Si j'excitais alors la jalousie de bien i\r^ femmes, quelle est celle aujourd'hui qui ne donnerait des larmes à mon sort? (l'est parce que tu I exigeas (pie je fus la femme, parce que lu l'exigeas
LITTERATURE LATINE, V. X FRANCE. 139 que je cessai de l'être, parce que tu ['exigeas que je me renfermai dans un cloître: et cependant, Abailard, lu m'y laisses sans un souvenir, sans un mot de toi! »
Assurément c'est là l'expression d'un sentiment vrai, profond , sublime : et si, en parcourant les lettres d'Héloïse, on regrette que la femme savante étale quelquefois une vaine érudition, ce n'est point son cœur qu'ori doit en accuser, ce n'est pas même son esprit ; c'est le temps où elle écrivait et peut-être aussi l'homme à qui elle écrivait. \e pouvant plus lui plaire que par l'attrait de son savoir et par les charmes de son intelligence, on la voit mêler aux. élans passionnés de son âme de doctes citations dont l'application ingénieuse ne détruit point la froideur; elle appelle à son aide Ovide et saint Jérôme, Sénèque et saint Augustin, pour toucher son époux. .Mais combien elle est plus louchante lorsque son cœur seul dirige sa plume, el que la passion, se faisant jour à travers la science, vient nous pénétrer d'admiration pour ses sentiments en même temps que pour son génie.
Les réponses d'Abailard ont un autre caractère : elles glacent le cœur au lieu de l'émouvoir. C'est presque toujours le théologien, le prêtre, l'abbé de Sainl-Gildas qui écrit à l'abbesse du Paraclel : ce n'est jamais Abailard à Héloïse. Il n'a point de larmes, el c'est à peine s'il a des prières pour la femme (pi' il a tant aimée el dont il a fait le malheur. On voudrai! voir quelquefois le cœur de l'homme battre sous le froc du moine. .Mais Abailard semble étranger à toute faiblesse humaine. L'époux d'Héloïse esl mort, il ne reste plus (pie le pré-
tre : cl le prêtre De devait pas être plus fidèle à Dieu que I 'époux a l'épous*'. Aigri peut-être par le malheur, par la persécution, Abailard se précipita de nouveau dans l'arène «les disputes théologiques; cl, comme il arrive aux hommes que trouble leur conscience et qu'égare leur orgueil, après sètre mis en révolte contre lui-même, il se mit en révolte contre la Divinité. Dépourvu de cet esprit de charité qui ramène les esprits et gagne les cœurs, il entreprit parla violence la réforme des abus monastiques et ne parvint qu'à exciter les haines du clergé, qui le poussèrent dans l'hérésie. C -t alors que l'homme extraordinaire qui venait de rétablir la paix et l'unité de l'Eglise, en étouffant le schisme d'Anaclet, écrivait ces éloquentes paroles :
.. A peine sommes-nous échappés de l.i gueule du lion , <pie nous sommes attaqués par un dragon , dont je vois avec douleur (pic les écrits volent de toutes parts et se lisent jusque dans les places publiques. Les ténèbres remplacent la lumière : la ville et la campagne sont imbues de ces erreurs; le poison en est si bien préparé (pie tout le monde le boit comme un breuvage délicieux. On forge un nouvel Evangile, on établit une loi nouvelle; ou ne traite plus des vertus et des \ ices selon les principes de la morale, on ne parle plus des sacrements selon la règle de la foi; tout est renverse, tout est opposé à la méthode employée jusqu'à présent et contraire à ce (pie nous avons reçu. L'auteur de ce nouveau scandale est Pierre Abailard, qui, comme un autre Goliath, se présente arme de toutes pièces, précédé de son écuyer Arnaldo de Brescia. -
LITTERATURE LATINE EN FRANCE. 141 Quel était l'écrivain qui dénonçait ainsi à la chrétienté l'abbé de Saint-Gildas comme hérétique? C'était Je célèbre fondateur du monastère de Clairvaux, l'éloquenl prédicateur de la troisième croisade, l'infatigable adversaire de Ion les les hérésies, l'austère réformateur des ordres religieux , c'était le prêtre que les rois choisissaient pour arbitre de leurs différends, que le pontife de Home consultait comme la plus haute lumière de l'Eglise, et devant lequel les peuples se prosternaient à genoux, heureux de toucher ses vêtements et de recevoir sa bénédiction : c'était saint Bernard. Aucun homme n'exerça jamais sur son siècle une pareille influence. Celait son éloquence qui, malgré les avertissements du sage ministre de Louis VII, de Sùger, avait décidé la croisade que firent échouer l'indiscipline et la corruption des soldats du Christ. Accusé de toutes parts des désastres des chrétiens, Bernard écrivait au souverain pontife : - Nous avons annoncé la paix, et il n'y a point de paix; nous avons promis le repos, cl il n'y a point de repos. Avonsnous donc agi témérairement? N'avons-noûs pas suivi vos ordres, ou plutôt ceux de Dieu en suivant les vôtres? Je me soucie peu d'être condamné par ceux qui donnent au bien le nom de mal, et qui prennent la lumière poulies ténèbres et les ténèbres pour la lumière. S'il tant que l'un ou l'autre arrive, j'aime encore mieux que l'on murmure contre moi que contre Dieu. •
Abailard, déjà condamné par le concile de Soissons pour son traité de-V Introduction à la Théologie, avait repris tout son empire sur la jeunesse des écoles, qui accourait pour l'entendre dans sa retraite du Paraclet.
U2 MATIXKKS UTTKH AIHKS.
(Test alors f j ne l'abbé de Claii vaux , alarmé de doctrines (|in ^appelaient celles d'Ariiis sur la Trinité, de PélflgO sur la jjràce cl de Xesloriiis sur la personne du Christ, se montra aussi ardent qu'infatigable à poursuivre de ses censures l'apôtre de l'hérésie nouvelle qui menaçait l'Eglise, (l'est par des lettres multipliées qu'il éveille la sollicitude du pontife romain et des prélats français; et il obtient enfin la convocation à Sens d'un concile anquel le roi JiOiiis-le-.Ienne doit lui-même assister. An jour fixé, Abailard refuse le combat et se lais>e condamner. C'est peu : il apprend que le pape Innocent II a confirmé la sentence du concile, et c'est an\ pieds de l'abbé de Clnny, de Picrre-le-V énérable , <pi il vient humblement rétracter ses erreurs.
Saint Bernard ouvrit ses bras an pécheur repentant : une réconciliation sincère réunit ces deux rivaux de génie, qui jetèrent tant d'éclat sur le douzième siècle. \ons admirons, nous vénérons la mâle éloquence et l'austère vertu du sain! abbé de Clairvaux : mais comment ne pas plaindre, comment ne pas aimer, malgré ses erreurs et ses fautes, l'illustre et malheureux fondateur du ParacJet?QuJ oserait le condamner, après avoir In ces lignes écrites à Héloïse par Pierre-le-Vénérable, témoin des derniers moments d'Abailard?
i. Je ne me souviens pas d'avoir vu jamais d'homme plus pieux et plus, humble. Il lisait continuellement , priait souvent, ne parlait jamais. L'âge, le jeûne, la prière augmentaient ses infirmités : une maladie grave acheva d'éteindre ses forces le 21 avril 1112, à l'âge de soixante-trois ans. ••
Ainsi inounil , dans l'humilité cl la piété, l'homme dont l'Orgueil avait égaré le génie : imposante leçon pour les penseurs de tous les temps!
Abailard et saint Bernard n'ont écrit qu'en latin. Combien ne devons-nous pas regretter qu'ils aient dédaigné l'idiome vulgaire, malgré sa rudesse et ses imperfections! Qui peut douter des progrès rapides qu'il aurait laits sous la plume de ces puissants génies? Ils furent les promoteurs de ce mouvement intellectuel qui s'empara de l'Europe au douzième siècle; mais la langue française ne dut rien à leurs travaux. 11 semble même qu'ils aient retardé le moment où la France devait posséder une langue et une littérature nationales. Aucun des poètes qui à cette époque s'essayaient ;ï rimer en français ne s'éleva à la hauteur des écrivains restés fidèles au culte du latin. Aussi, dans les écoles, dans les monastères, dans les universités et dans les églises, le latin conserva long-temps encore sa suprématie.
Aous sommes moins tenté de nous en affliger lorsque nos regards s'arrêtent sur un livre dont l'auteur, encore inconnu, s'est élevé si haut que ses enseignements ont mérité d'être rapprochés de ceux de Jésus-Christ. Fontenclle l'a dit : - Le livre de Y Imitation est le livre le plus beau qui soit parti de la main d'un homme, puisque l'Evangile n'en vient pas. si Cet éloge, quelque exagéré qu'il puisse d'abord paraître, a reçu la sanction unanime du monde chrétien. Aussi les érudits des temps passés et ceux de" nos jours n'ont-ils rien négligé pour découvrir le nom de l'homme de génie qui, sans le savoir peut-être, avait légué à l'humanité un chef-d'œuvre
de raison, de morale, de périté, de sagesse, d'éloquence el de goût. On csl lente de croire que l'auteur de ce livre a lui-même voulu que son nom restai ignoré, lorsqu'on lit, au chapitre V : .. Ne demandez point qui a dil telle chose, mais prenez garde seulement à ce qui esl dit. » Il esl permis de penser qu'il eùl craint, en se faisant connaître, de se montrer lui-même peu Bdèle aux leçons de modestie el d'humilité qu'il donnai! aux autres. Kl lorsqu'il ajoute : ■• I! faut lire les livres de piété écrits simplement, aussi volontiers que ceux qui son! les plus profonds el les plus sublimes, ■ il ne paraît pas se douter qu'il esl profond et sublime par sa simplicité même. Aussi les plus haules intelligences , les plus beaux génies mettront un jour leur gloire à traduire son livre dans toutes les langues, sans parvenir jamais à l'égaler; un empereur de Maroc le fera mettre en arabe, et, dans son admiration, il le placera à côté du koran. C'est qu'en effet le livre de Y Imitation de Jésus-Christ t écrit sous la seule inspiration Aw christianisme, n'en est pas moins le livre de tous le> peuples et de tous les temps. \J Imitation est surtout le livre des affligés; c'esl le livre de Job d(^ temps modernes. Il avait paru, dans le principe, sous le titre de XInternelle Consolation. A l'homme qui gémit de la ruine de ses espérances, de la perte de ses biens, de l'abandon de ses amis, de l'absence, de la mort même dc^ êtres les plus chers a son cœur, nous dirons : Lisez X Imitation de Jésus-Christ : vous y trouvère/, non pas l'oubli de vos peines, mais le courage de les supporter; non pas l'insensibilité au malheur, mais la résignation à le souffrir : la pauvreté vous semblera
LITTERATURE L ATI ME K\ FRANCE. 145 moins rude, la douleur moins amure, la maladie moins pénible, la oiorj même moins effrayante. Vous sentirez des pages <le ce livre admirable couler sur les blessures de votre àme un bannie divin <|iii en adoucira les souffrances el bientôt même parviendra à les cicatriser. Kl quels sages conseils, quelles grandes leçons n'y trouverez-vons pas, vous <|iii teniez la carrière périlleuse des honneurs, de la fortune ci de la gloire! Vous y verrez combien toutes les grandeurs, toutes les puissances de ce inonde sont petites el misérables devant la grandeur el la puissance de Dieu; vous y verrez que les richesses, les dignités, les plaisirs ne sont (pie des biens périssables, el (pie c'est un mauvais calcul d'aimer ce qui passe si vile ('I d'y sacrifier ce qui doit durer éternellement. Et vous encore, qui (Mes si vains de votre intelligence et de votre savoir que vous en oubliez jusqu'à l'auteur suprême à qui vous les devez, ouvrez ce livre de vérité, el vous y lirez que celui qui se connaît bien n'a (pie du mépris pour soi-même et ne prend aucun plaisir aux louanges des hommes ; vous y lirez aussi (pie, lors même (pie vous sauriez toutes les choses qui sont dans le monde, si vous n'êtes pas dans la pratique de la charité, toute voire science ne vous servira de rien devant Dieu, qui vous jugera selon vos œuvres. Plus vous avez de lumières pour discerner le mal et le bien, plus vous serez sévèrement puni, si vous n'en vivez pas plus saintement. Quelque habiles que vous soyez, n'en tirez donc point vanité : craignez plutôt que ces connaissances que Dieu vous a données ne vous acciisenl devant lui ; el si ce n'est assez pour abattre votre orgueil, songez (pie, si i. 15
lili M \1 l\KKS UÏTI.K \I!U,>
vous croyez savoir beaucoup de choses, vous en ignorez infiniment plus que vous n'en savez !
\<>iis croyons inutile d'énumérer plus longuement lei mérites il nu livre qui est dans toutes les mains et qui doil cire dans I; mis les cn-ins, (I un livre «pic Turenne , \ illars cl Câlinai emportaient dans les camps cl méditaient pieusement entre deui notoires, que le grand Corneille admirait an point d'occuper son génie à le traduire en vers, d'un livre enfin qui seul suffirait, comme l'Iliade, à la gloire de vingt ailleurs différents.
On a long-temps lait honneur de cet admirable ouvrage à un moine de l'ordre «le Saint-Augustin, du diocèse de Cologne, nommé Thomas-A-Kempis, qui vivait au quinzième siècle; il existe même un arrêt du Parlement de Paris qui l'en déclare I auteur, arrêt fondé silice qu'un manuscrit de ce livre se trouva chargé de noies et de corrections écrites de la main de ce moine. Hais ces corrections m1 prouvent point que le texte primitif fui son ouvrage, et les investigations nouvelles auxquelles se sont livres de religieux et savants hommes de notre temps ne permettent plus guère de douter que le véritable auteur de {'Imitation de Jésus-Christ ne soit le célèbre chancelier de l'Université de Paris, Jean Charlier de Gerson, surnommé le docteur très-chrétien, qui représenta si dignement l'Eglise de France aux conciles de Constance cl de Bàle, cl qui, n'étant que simple curé de Sain!-.lean-en-(irève, osa monter en chaire pour taire hautement l'éloge du duc d'Orléans, assassiné par ordre du duc île Bourgogne. Cet acte de courage et de vertu le condamna à un exil pendant lequel il écrivit,