ROMANS ALLEGORIQUES, FABLIAUX . APOLOGUES, MYSTERES
Si, parmi les trésors doni il a plu à Dieu de doter l'intelligence humaine, l'invention doit occuper le premier rang, si la plus haute pari de gloire littéraire appartient ;'i l'imagination qui crée, cette part revient, sans aucun doute, à la France du moyeu âge, qui a donné à l'Europe l'exemple d'une merveilleuse fécondité, d'une rare puissance d'invention. Malgré le renom populaire des troubadours, malgré le soin qu'ont pris les savants non-seulement décrire leur histoire, mais encore de publier les principales poésies de la langue d'oc, en les accompagnant de glossaires, on doit reconnaître que les trouvères, à qui tant d'honneur n'a pas été fait, méritent d'être placés à la tête de celte littérature romantique, que Ton considère à tort aujourd'hui connue le produit d'un génie étranger. Les trouvères français du moyen ;i<{e ont été pour ainsi dire les pourvoyeurs de toutes les
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littératures européennes : on le> retrouve dans les poèmes de ce Dante dont le puissant génie ne dédaigna pas de leur emprunter des conceptions el même des formes; dans les chants de Pétrarque, qui cependant se modela plus encore sur les poètes du midi de la France; dans les brillantes compositions de l'Arioste, dont l'imagination semble inépuisable, tant la source <»ii elle s'abreuve es! riche el féconde; dans les coules de Boccace, qui n'a en besoin que d'imiter, on pourrait dire de traduire, quelques-uns de ces fabliaux pour devenir le plus spirituel et le plus amusant des conteurs; el même dans le Tasse, qui esl venu chercher ses inspirations dans nos poèmes chevaleresques. De l'Italie passons en Espagne. \ous \ trouvons d'abord les romances du Cid et le poème d'Amadis, empreints i\c n' même esprit français qui avail dicté nos premiers chants de guerre el d'amour. Deux siècles plus lard, Lope de lega el (laideron empruntent à nos mystères leurs formes dramatiques, pour les rendre à noire admiration connue des créations qui leur appartiennent. Si nous franchissons la mer, nous l'oyons les poêles normands fonder en Angleterre une littérature vassale de la notre, comme le roi anglais était vassal du roi de France. L'Allemagne même, malgré sa fidélité à la langue teutonique el l'ancienneté de son poème national (\c^ Viebefungetl , na-l-elle pas, la dernière, sul>i l'influence du génie français jusque dans ses
mère, sum i inmience u\t ;>eme français |iis<pie nans ses imitations des poêles de l'Angleterre! (le qui prouve enfin par-dessus tout la suprématie que la poésie française a exercée pendant les douzième e! treizième siècles, c est qu'elle taisait admirer, adopter même à l'étranger
la langue encore imparfaite donl elle se servait. Si l'instrument étail dur el rebelle, la main qui en touchai I les cordes se montrait tellement habile à le rendre harmonieux que l'Europe entière prêtai! l'oreille à ses accords.
Et ne croyez pas «pie ce soit un vain orgueil national (|iii nous lasse parler ainsi. In poète florentin du treizième siècle, Brunetto Latini, voulant expliquer pourquoi il avait écrit en français son livre intitulé : le Trésor on Connaissant*' de toutes choses, s'exprimait ainsi : k Kl se aucuns demandois pont- coi chins livre esl esciipl en romanche, selon le patois de Franche, puis ke nous sommes [talyens, je diroie que chest pour deux raisons : l'une que nous sommes en Franche; l'autre pour chouque la parleure est pins délitable cl pins kemune à fous langaiges. •■
In siècle après, en 1472, Martin da Canala écrivit en français la Chronique de Venise, sa pairie, parce que, dit-il, la langue française - court parmy le monde el esl pins délitable à lire el à ouïr que nulle autre. ••
\on, la parlarc n'en étail pas plus délectable que celle des autres langues. Sans aller pins loin, la Langue provençale loi était bien supérieure el pour la richesse el pour l'harmonie ; pourtant elle était devenue, cela est bien vrai, commune a tous langaiges, et les œuvres poétiques qu'elle avait produites étaient alors dans les mains de quiconque savait lire en Europe. On a souvent cherché les causes de celte royauté de la langue française , <|iii, comme vous le voyez, ne date pas du dix-septième siècle. Fondée au moyen âge par les trouvères, elle s'est plus tard accrue el consolidée, lorsque de puissants
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«[(■nies sont venus élever sur les hases jetées par leurs
devanciers le monumenl impérissable de la gloire lilléraire de la France. Mais commenl se fait-il que les noms de ces poètes créateurs, dont l'influence l'ut si grande et si universelle, soient tombés dans l'oubli au point d'être à peine connus de nous, tandis que eeu\ de leurs imitateurs
brillent d'un éclat toujours nouveau.'' Pourquoi la postérité na-l-elle pas restitué à ces Christophe Colomb de la littérature l'honneur de leurs aventureux voyages dans des mers nouvelles et inconnues? Nous devons le dire avec aulant d'humilité que nous avons mis d'orgueil à rappeler leurs titres à la reconnaissance de L'Europe, I imagination des trouvères, riche, variée, féconde, ne s'éleva jamais jusqu'au génie. La force et la grandeur manquent à leurs conceptions. La littérature française de celle époque peut être comparée à une v ille composée, de maisons élégantes de formes, jolies de détails, riches d'ornements, mais du milieu desquelles ne s'élève aucun de ces hardis monuments qui étonnent les regards et eonfondenf l'imagination. Le voyageur se plaît à les regarder en [lassant; mais il ne s'arrête point devant elles, dans une muette contemplation; aucune admiration ne le saisit, aucun enthousiasme ne l'enflamme; et il poursuit sa roule sans s'informer du nom des architectes qui ont construit ces élégantes et coquettes demeures. Il en est ainsi des nombreuses productions des poêles français du moyen âge : elles ne ressemblent point à ces chefsd'œuvre de la statuaire antique laillés en grand de la main du génie dans les marbres précieux do Paros , mais bien à ces statuettes de pierre qui ornent les por-
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tails de nos églises, el don! une naïve et originale bizarrerie forme le principal caractère. En un mot, celle 1 i 1 1 »'•rature n'a produil ni nu Homère, ni un Virgile, ni un Dante; et, si quelques-unes des qualités de ces grands génies se rencontrent çà et là dans les poèmes du moyen âge, elles y sont tellement perdues el noyées que peu de personnes auraient la patience de les y chercher aujourd'hui.
Vous venons de duc que les poêles français di[ moyen âge sont les véritables pères de cette littérature romantique qui nous a été rapportée d'Espagne, d'Allemagne et d'Angleterre. Sans doute on nous demandera comment il si1 fait que nos poètes aient abandonné la roule qu'ils s'étaient tracée eux-mêmes, pour en suivre une autre frayée depuis des siècles, el dans laquelle ils devaient craindre de ne pouvoir dépasser ceux qui les axaient précédés. Lorsque nous nous occuperons de l'époque de la renaissance dm lettres, nous examinerons avec soin cette grave question. Contentons-nous de remarquer aujourd'hui que la poésie française, en s' expatriant, a changé de nature, et que l'esprit français est seul resté en France. L'essence de la poésie, n'est pas la même chez tous les peuples ni dans tous les pays. Là c'est l'imagination qui en est l'âme, ici c'est l'émotion; les uns la voient dans la rêverie, les autres dans l'enthousiasme. Ces diverses manières de comprendre et de sentir la poésie se rencontrent chez les différentes nations où la poésie française s'est introduite : celle-ci a suhi partout les transformations que devait nécessairement amener son union avec un élément étranger. En France seulement