‹ Matinées littéraires: cours complet de littérature moderneChapitre 20 sur 49 · MORALITÉ · texte numérisé non relu

MORALITÉ

• Ceci doit apprendre aux princes et aux rois qu'ils ne

doivent jamais confier leur pouvoir et l'exécution des lois à des hommes cupides; car en leurs mains la justice périt.

Supposons celle fable arrangée el mise eu vers comme le. savait faire La Fontaine, el nous apprécierons mieux que nous ne le pouvons sur une pâle traduction en prose le talent du seul fabliër de celle époque qui ail publié des apologues en Langue vulgaire. Son style est simple, clair, naturel el même élégant. N'oublions pas de dire que Marie de France, étrangère à la licence des écrivains de son temps, déclare dans ses vers que celui qui a reçu du ciel le don de poésie ne doit l'employer qu'à rendre les hommes meilleurs. Ce conseil, assez mal écoulé par les poêles du treizième siècle, n'a pas toujours été suivi par ceux des siècles suivants.

De la fable au drame, la transition est naturelle el facile : le drame, c'est le récit mis en action.

On a peine à comprendre, quand on interroge l'histoire littéraire des peuples, pourquoi le drame vient loujours le dernier dans les créations poétiques d'une nation. Serait-ce qu'il esi la plus liante el la plus puissante manifestation du génie de l'homme, el qu'il ne peut se produire qu'avec l'entier développement des facultés intellectuelles d'un peuple? 11 semble pointant que le drame, étant la représentation de la vie réelle, devrait appartenir à l'enfance aussi bien qu'à la maturité des sociétés. L'homme naît en quelque sorte comédien, tant il a le désir d'imiter ce qu'il voit; les nations, au contraire, n'arrivent qu'après un long temps à concevoir les ingénieuses fictions du drame, qui est à la fois le plus brillant produit el l'agent le plus puissant de la civilisation.

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\n treizième siècle, les poètes français avaient enfante • le longs poèmes d'amour cl <lc chevalerie; ils avaienl fait prendre à la poésie lyrique les formes les plus diverses cl les plus attrayantes, ei la poésie dramatique était encore inconnue à la nation la plus littéraire des temps modernes. C'est celle nation cependant, c'est la l'ïancc <|iii, la première, ressuscita l'art dramatique, on plutôt le créa de nouveau, car le théâtre des anciens lui clail complètement inconnu. Le passé ne lui apprit rien à cet égard : elle dut tout à elle-même; et c'eal là ce qui doit nous rendre indulgents pour les essais informes et grossiers des premiers dramaturges français.

Rappelons-nous d'ahord ce qu'était devenu le drame sous les derniers empereurs romains. La pantomime et la danse avaient tué la tragédie et la comédie; et quand on voit ce qu'étaient, dans la v ille de Constantin, les représentations dramatiques, on ne peut qu'applaudir an stèle déployé par les pères de l'Église pour étouffer ces loyers de corruption. Jamais l'immoralité la plus grossière, jamais les vices les plus honteux n'avaient eu, même au temps de Néron et de Domitien, de plus révoltants interprètes que les histrions i\u Bas-Empire. Le christianisme les condamna, les proscrivit; il le devait : ce l'ut une de ses plus précieuses victoires que de faire fermer ces écoles publia

ques de dépravation. Plusieurs siècles se passèrent sans qu'on osât, en Europe, relever les tréteaux des baladins de l'empire d'Orient, renversés par l'auathème des prêtres chrétiens. Mais le goûl Au drame ne pouvait s'éteindre et périr entièrement. Oui «levait le réveiller de ce sommeil léthargique? chose étrange! la même religion qui l'avait

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condamné. En Grèce, le drame était né de la célébration des mystères d'Eleusis et «les fêtes «In culte de Bacchus : en France, il devait renaître de la représentation «les mystères «le ht religion chrétienne; et c'est là sans doute ce «|ni lui donna celle immense popularité dont il jouit tout d'abord. Il est certain du moins que ce ne fui pas le mérite «les productions dramatiques «In moyen âge <|iii lil leur succès. Aussi l'étude que nous allons entreprendre, intéressante au point «le vue de l'histoire littéraire, n'importe point à l'avenir de Tari dramatique. Ce ne sont point des modèles que nous nous proposons d'offrir aux poiies «le notre temps, mais un tableau «l«i l'enfance d«' l'art qu'ils cultivent et qu'ils ne penlent pas, nous l'espérons, ramener au point d'où il est parti : pour eux «Tailleurs, aussi bien que pour nous, c'est une recherche pleine d'intérêt que «le remonter à l'origine «I un art, comme on remonte à ta source d'un fleuve, afin de mieux apprécier ses progrès jusqu'au jour où il se montre à nos yeux dans toute sa gloire.

Best bien difficile, sinon impossible, «le fixer l'époque précise qui \il naître les premiers essais de l'art dramatique en France. Voici ce qu'on suppose généralement. Les pèlerins qui revenaient «le la Terre-Sainte étaient, à leur retour dans leurs foyers, assiégés par la curiosité publique. On leur demandait ce qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient entendu, ce qu'ils avaient souffert : il leur fallait répondre à une foule de questions sur les saints lieux, sur celle terre «le miracles dont toutes les cilés, Ions les Meuves et toutes les montagnes étaient alors plus connus, au moins «le nom , dans chaque province de France, que

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ceux de l;i province voisine. Comme ces pèlerins ne rapportaient souvent de leur voyage qu'une profonde misère, «m récompensai! leurs récits par de pieuses aumônes, el ils cheminaient ainsi de village eu village, recueillant sur leur route les charitables offrandes des chrétiens qui n'avaient pas eu le courage ou la force de visiter eux-mêmes la Terre-Sainte. Bientôt de nouveaux pèlerins, plus avisés que les autres, eurent l'idée d'imposer à la curiosité, pour prix de leurs récits, une rétribution moins incertaine que l'obole de la pitié; et, comme ce moyen leur réussit, on vil bientôt se former des bandes de pèlerins, faux ou véritables, qui d'abord mirent leurs récits en action, el bientôt essayèrent de représenter les événements des Saintes Écritures dont avaient été témoins les lieux <|u'ils venaient de visiter. I, impression <|u ils produisaient devait être profonde et durable, car elle tirait sa force de la ferveur des croyances religieuses au moyen âge.

Contrairement à cette opinion, devons-nous voir, comme le veulent quelques érudils, l'origine du drame moderne dans le poème élégiaque qui lut chanté par dcu\ cents religieuses aux funérailles de sainte Radegonde, en I au r>K7, el dans les clianls dialogues de la cérémonie qui lui célébrée sur la tombe de saint Odilou , mort abbé de Cluny, en 1048? Nous ne le pensons pas. Si Ton met de côté les singuliers drames composés au dixième siècle par une religieuse allemande de Gandersheim, nommée llrosu illie , cl qu'elle lil, dit-on, représenter parles religieuses de sou couvent malgré le peu de chasteté de ses compositions imitées de Térence, on ne peut faire

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remonter plus liant <|iie le onzième siècle l'origine de I ai! dramatique moderne.

I<es premiers drames, qui furenJ Ions [misés dans l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, reçurent le nom de mystères. Le plus ancien que l'on connaisse a pour titre les Vierges sages et les Vierges jolies : il est écrit moitié en latin, moitié en langue provençale. Vers 1260, après la première croisade de saint Louis, parut Li ius de sainct Nicholai i Le jeu de saint Nicolas), par Jean Bodiaus ou Bodel d'Arias. Le sujet de celle composition est la conversion d'un roi d'Afrique amené à la vraie loi par un miracle de saint Nicolas. En voici l'analyse :

l n roi d'Afrique est informé qu'une armée de chrétiens a pénétré dans ses états : à celte nouvelle il entre en fureur, et, s' adressant à une idole nommée Tervagan, il la menace de la faire fondre si elle ne vient pas ;i son aide. L'idole répond par un double signe : elle rit et pleure. Le roi stupéfait d'il à son sénéchal :

Sencscal, que vous est avis?

Tervagan ;i plouré cl ris.

Le sénéchal, après avoir l'ail jurer au roi qu'il ne se lâchera pas, lui répond : » Les ris de Tervagan signilienl (pie les chrétiens seront vaincus par vous, et ses pleurs, que vous, "roi d'Afrique, abandonnerez Tervagan

pour le Dieu des chrétiens. • La première partie de la prédiction ne larde pas à s'accomplir. Les chrétiens sont

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renies de (otites parts : rien ne peut les s. m v < ■ i ■ du massacre <|i!i les menace. Ici se trouve nue scène don! l'effet devait être grand devant des spectateurs qui avaient toujours présent à la mémoire le désastre récent de \tansourah.

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