‹ Matinées littéraires: cours complet de littérature moderneChapitre 24 sur 49 · LE CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

LE CHRÉTIEN

Dieu! gloire à toi d'avoir revêtu de ta grâce ce roi qui était Ion ennemi. Houle à celui qui ne croit pas eu loi, car ta vertu brille et resplendit. Roi, abjure la folie et rends-toi de mains et de cœur à Dieu, pour qu'il ail pitié de toi; remis-loi aussi au baron saint Nicolas.

i.i; ROI.

Seigneur, je deviens voire homme, et je laisse Apollon et Mahomet, et ce coquin de Tervagan. •■

Le sénéchal, les émirs et le bourreau même se convertissent à la foi chrétienne, à l'exception de l'émir d'Orcanie, qui s'écrie : .. AU ! roi , par Mahomet, ne me

lais pas renier mon Dieu : lais-moi plutôt trancher la tête ou tirer à quatre chevaux! •• Le roi lui ordonne de se l'aire chrétien, et l'émir, se tournant vers la statue du saint , lui dil :

.. Saint Nicolas! c'est malgré moi que je vous adore, et par force : vous n'aurez de moi que lécorce ; de boit* che je deviens votre homme, mais ma croyance est en Vlahomel ! •■

Mors l'idole Tervagan prononce des mois arabes pour exprimer sa douleur, el le roi ordonne qu'on la brise et qu'on la jette en bas de la synagogue; puis il demande

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.ni vieillard l'eau sainte du baptême, et le vieillard entonne le Te Deutn laudamus.

Le Jeu de suint Nicolas , composé sons saint Louis, (levai! plaire à ce prince : car un de ses pieux désirs était de conquérir les mécréants à la foi chrétienne par la persuasion plus encore que par l'épée. C'esl ce qu'atteste le sire de .ïoinville, pour qui le co?ur du saint roi n'avait rien de caché.

\<>us n'entreprendrons pas de vous faire connaître les nombreux mystères qu'on représentait par toute la France aux treizième el quatorzième siècles. Les scènes triviales qui s'y trouvent en abondance, et qui révolteraient notre sentiment religieux non moins que notre goût, n'offensaient ni la foi ni le goût de nos pères : leur loi était trop ferme pour eu être ébranlée, leurgoûl était trop peu délicat pour en être blessé. Les convenances sociales el religieuses de ce temps ne ressemblaient point à celles de nos jours; et, pour juger les mystères comme ils doivent l'être, il faudrait (pie nous pussions nous transporter au moyen âge, et nous faire les contemporains de ces hommes dont ils excitaient l'admiration à tel point, que toutes les autres fêtes, même les tournois, étaient délaissées pour ces pieuses représentations dramatiques. \os aïeux se montraient en cela bien différents des Romains, qui préféraient à tous les jeux de la scène les combats (\\\ cirque, où ils pouvaient repaître leurs yeux du sang iloa hommes.

La représentation des mystères avait lieu ordinairement, non, comme les jeux seéniques d'Athènes et de

Rome, a certaines époques fixées, ma i>> dans dvs circonstances imprévues el solennelles, telles que l'avènement des rois, la cérémonie de leur sacre, la célébration de leur mariage. Tantôt c'était la nativité du Fils de Dieu dans une étable, les rois et les bergers venant reconnaître s;i divinité en se prosternant devant sa crèche; tantôt c'était la résurrection du Sauveur i\i^ hommes el le jugement dernier, Hérode el les bourreaux du Christ expianl leurs crimes, etc. Tous les sujets de l'Ancien el du \ ou veau Testament, tous les miracles des saints, furent successivement arrangés en drames el mis en vers pour être représentés devant le peuple, qui pleurait de joie à ces spectacles, en criant : .. \oel ! noel ! Sa Ici en était augmentée; son cœur se pénétrait ainsi de plus en plus des liants enseignements de la religion, (les spectacles ne parlaient pas seulement aux yeux : ils s'adressaient encore cl surtout à l'esprit des auditeurs, à qui ils remettaient sans cesse en mémoire la morale de l'Evangile. Les Hérode, les Caïphe et les Pila te du siècle trouvaient i\r^ leçons de justice dans la représentation de la plus indigne iniquité que la perversité el la faiblesse iU^ hommes aient jamais osé commettre. Les pauvres et tous ceux qui souffraient y puisaient des consolations en voyant (pie le Dieu qu'ils adoraient avait soulïcr! comme eux les outrages, les mépris cl les persécutions des puissants de la terre.

Parmi ces mystères, qui durant quatre siècles ont édifié la piété de nos pères, il n'en est aucun qui , pour retendue, l'importance du sujet, la magnificence du spectacle, cl même le mérite littéraire , puisse être comparé an

mystère de ht Passion, (l'est réellement ;ï ee( ouvrage, remarquable à plusieurs égards, qu'est due la création du théâtre fiançais. Un prévôt de Paris ayant menacé les pèlerins qui le représentaient de les chasser de la capitale, ceux-ci portèrent plaint»1 devant le roi Charles VI, qui, pour juger l'affaire en connaissance de cause, les lit jouer devant lui. Il y trouva un plaisir extrême; et, dans sa reconnaissance, il autorisa expressément et par édil royal la confrérie dramatique de la Passion ;i donne)- ses représentations dans la prévôté et vicomte de Paris, dette confrérie s'établit alors à l'hospice de la Charité. Le mystère de la Passion fit bientôt le tour de la France : on le représenta dans toutes les villes avec un luxe et une pompe extraordinaires pour le temps. Les seigneurs, les prêtres, les magistrats tinrent à honneur d'y figurer : les villes rivalisèrent de munificence pour donner à ces spectacles religieux une grandeur et une majesté dignes des personnages qui y figuraient. Quand une représentation du mystère de la Passion devait avoir lieu, elle était annoncée dans toute la province trois mois d'avance. On choisissait ordinairement une place publique ou une plaine voisine de la ville; on y construisait un immense édifice en bois, dont la hauteur dépassait les maisons les plus élevées. Cel édifice tout entier constituait la scène. Il était divisé en étages, quelquefois au nombre de cinq, et même de neuf; et chaque étage se suhdivisail en appartements, en places, en temples, non pas à l'aide de toiles peintes, mais au moyen de séparations en planches. L'étage le plus élevé représentait le paradis, le plus bas figurait l'enfer, ef les étages inler-

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tnédiaires représentaient les divers lieux où se passait le drame : en sorte que, lorsque le lieu de la scène changeait, il ne se faisait aucun changement de décoration, les personnages passaient seulement à l'étage qui représentait le nouveau lien de l'action, cl le drame s'y continuait sans que l'intérêt eût été compromis par une maladroite interruption.

Le mystère de la Pnssion , pour qui l'on faisait de si immenses préparatifs, et que venaient écouter religieusement des milliers de spectateurs de tout rang et de tout ige, ressemblail peu , par l;i durée, à nos tragédies, dont la représentation n'exige jamais plus de deux ou (rois heures : il embrassait l;i vie entière de Jésus-Christ et durait plusieurs jours de suite : aussi se divisait-il en journées , et non en actes. De là, le théâtre espagnol a conservé celle dénomination de journées pour marquer les diverses parties d'un drame. Pour le représenter, il ne fallait pas moins de quatre-vingt-sept acteurs, et plusieurs avaient (]c^ rôles de trois à quatre mille \ers. (le n'était pas là encore la lâche la plus rude : certains personnages devaient se résigner à recevoir des coups de poing, des coups de bâton et des coups de fouet, dans le principal luit d'égayer l'assemblée. Le public était d'ailleurs d'une exigence extrême à cet égard : il voulait des coups de hàton réels, iU's coups de fouet véritables, et il ne se serait pas contenté de la façon de battre, cl même de tuer, en usage sur nos théâtres. Il fallait, pour produire une illusion qui le satisfit, approcher quelquefois bien prés de la vérité. \ous citerons pour preuve ce passage «le la chronique de Metz :

L1TTKRATI li K KH A XC.AISK. 17!)

.. L'an I i-'{7, le 3 juillet, lui l'ail le jeu de la Passion en la plaine de Veximil, el fui fait le parc d'une trèsnoble façon, car il étail de neuf étages de haut,... VA lui Dieu un sire appelé Nicolle, cuir de Sainl-\ ielor de Metz , lequel lut presque morl en la crois s il n'avail été secouru : on convint que un autre prêtre lui mis en la croix pour parfaire le personnage du crucifiement pour ce jour; el le lendemain ledit cure de Saint-Victor parfit

la résurrection el lil très-hautemenl son personnage

In autre prêtre, qui s' appelai! messire Jean de Nicey, qui étail chapelain de \f étrange, fut Judas, lequel fui presque mort en pendant, car le cœur lui faillit, el fui bien hâtivement dépendu. ■

Ce n'esl pas là ce qui nous étonne le plus dans la représentation de ce célèbre mystère : il nous semble plus étrange encore qu'une pièce représentée par ordre des magistrats dune grande cité, et jouée par des hommes considérables dans la noblesse el le clergé devant les plus notables habitants d'une province, soil remplie de détails tellemenl licencieux qu'ils révolteraient aujourd'hui le public le plus grossier de nos théâtres de boulevards. Vous ne vous attendez point sans doute que nous essayions de vous présenter l'analyse de ce drame aux dimensions colossales, qui remplit un énorme volume in-folio, el tiendrait à lui seul plus de place que la collection complète des œuvres de nos grands tragiques. Le sujet vous en est d'ailleurs connu. Ou y rencontre quelques caractères bien tracés, quelques scènes qui ne manquent ni d'effet ni de grandeur; mais l'absurde, le trivial el l'obscène y sont tellement mêlés, qu'il esl difficile

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d'en extraire même de courts fragments que Ion puisse convenablement placer sous vos yeux. \ oici cependant un dialogue d'une simplicité noble, « j 1 1 i n'a peut-être pas été inutile à Racine. La famille de Marie est visiter par un parent nomme \l>i;is : il s'adresse ainsi à Joachim et à Anne, en lent- montrant Marie :

Est-ce pas ici i otre Gtlc Marie , que je vois si habille , Sage, courtoise ri amyablc, A tous n»s amis acceptable?

fuis, s'adressanl à Marie :

Our dictes tous?

Avez nécessite?

Que voulez \ous?

Kl l'étal mondain ?

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