‹ Matinées littéraires: cours complet de littérature moderneChapitre 27 sur 49 · VILLE-HARDOUIN , JOINVILLE , FROISSART , CHRISTINE DE PISAN · texte numérisé non relu

VILLE-HARDOUIN , JOINVILLE , FROISSART , CHRISTINE DE PISAN

Los croisades , après avoir inspiré l'éloquence des orateurs chrétiens et la poésie des troubadours, devaient donner aux lettres françaises une nouvelle gloire en dépouillant la langue latine du privilège d'être la langue de l'histoire. Toutes les chroniques sur les guerres saintes auraient peut-être été écrites en latin si, dans la croisade qui ouvrit le treizième siècle, il ne s'était trouvé un sire Geoffroy de Ville-Hardouin, revêtu de la dignité de maréchal de Champagne, qui, témoin des singuliers événements de cette expédition plus chevaleresque que religieuse, eutl'idéede les raconter dans l'idiome français dédaigné jusqu'alors par les chroniqueurs. Ce monument, si précieux au point de vue historique, ne l'est pas moins au point de vue littéraire. D'autres écrivains auraient retracé, dans li langue très-ahàtardie de Tite-Live, sur des rapports incertains ou même mensongers, et à travers un

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déluge de digressions el de commentaires inutiles, les faits dramatiques de cette croisade, <|iii fit de quelques chevaliers bannerets des provinces de France des barons, des comtes, des princes et des empereurs d'Orient : mais, quel autre aurait pu dire, comme Ville-Hardouin : — Cette ambassade an sénat de Venise pour lui demander des vaisseaux, j'en faisais partie; c'est moi qui fus choisi pour porter la parole devant le doge Dandolo. Dans cet assaut qui livra Constantinople à la vaillance des croisés, je me trouvais parmi les assaillants : j'ai eu ma part de la gloire que j'ai racontée, ma part des domaines que se partagèrent les vainqueurs. Cette contestation entre Baudouin, comte de Flandre, et Boniface, marquis de Montferrat, sur leurs droits au trône impérial des Comnène, qui se termina par l'élection de Baudouin , j'en ai été le témoin : cette réconciliation entre les deux rivaux, qui retarda la cluite du nouvel empire, c'est moi qui l'ai opérée. Cette périlleuse retraite de l'armée, après la funeste bataille d'Andrinople , c'est moi qui l'ai dirigée; et, comme Xénophon, j'ai voulu en tracer le récit, j'ai voulu écrire

l'histoire de nos succès el de nos revers mais non, je ne

l'ai point écrite moi-même; je n'étais pas assez docte pour écrire, et ma main , habituée à porter Fépée et la lance, ne savait point tenir la plume : j'ai dicté mon livre, et mon ignorance même est une garantie de ma sincérité; je n'ai point songé à faire des phrases; cet art des érudits mêlait inconnu. J'ai raconté simplement et naïvement ce que j'ai vu et entendu, plus encore que ce qu'on m'a raconté ou ce que j'ai fait, car le témoignage le plus sûr est celui des yeux, et il est mal séant de parler

de soi avec éloge. Si ma narration, dépourvue de tout esprit de recherche, paraît vivo et animée, et respire partout la franchise d'un preux chevalier, c'est que j'étais chevalier avant tout. J'ai eu du bonheur à louer des choses dignes de louanges. Je n'ai oublié aucun des barons qui se sont couverts de gloire, et j'ai fait avec orgueil inscrire leurs noms sur les pages de mon livre, comme on grave ceux des morts sur les monuments de marbre qui doivent les transmettre à la postérité. Si je ne nomme pas les guerriers grecs, c'est que je ne les connais point et que je ne veux point les connaître. ()uo si l'on me reproche de ne pas déplorer les maux de la guerre et de ne savoir répandre que des larmes de joie, dans l'enthousiasme de la victoire, c'est que l'héroïsme qui m'entraîne ne me laisse pas de temps pour la plainte ; je ne sais point m' attendrir sur les revers; au lieu de m'arrèter à gémir sur nos malheurs, je laisse là mon livre, pour prendre mon épée et les venger.

Tel pourrait être le langage de Geoffroy de Yille-Hardouin. — Et maintenant, si vous cherchez à savoir quels progrès la langue française avait faits depuis le serment de Charles-le-Chauve , c'est-à-dire depuis le milieu du neuvième siècle jusqu'au commencement du treizième, durant un espace de plus de cinq cents ans, vous serez surpris de voir combien les langues sont lentes à se former. Il faut encore beaucoup d'attention et quelque habitude pour comprendre le français du treizième siècle. Voici un passage où \ ille-Hardouin décrit le moyen que les Grecs employèrent pour incendier la flotte vénitienne qui avait conduit les croisés sous les murs de Constantinople.

« Kl lors se porpenserenl li Grieu d'un nmlt grant enging, qu'il pristrent dix-sept nés granz, les emplirent toutes de grand merriens et d'esprises el d'estoppes el de poiz el de toniaux, el attendirent que li vent venta divers ; i us imilt durement. Ml une nuict à mie-nuict mUli-eiit le feu es nés ; el laissent les voiles aler au vent, et li l'eu alluma iiiuil liait, si que il sembloit que toute la terre arsist. •■

Ce peu de mois suffît pour vous faire connaître où es était la langue française en I ii()7. Elle abondait alors en expressions pittoresques et en tournures naïves dont nous devons regretter qu'où lait presque entièrement dépouillée dans le travail d'épuration et de correction qui s'est l'ait jusqu'au dix-septième siècle.

La poésie el la prose de ces temps ont encore besoin d'être traduites en français moderne pour ceux qui nont pas l'ait une élude particulière du vieux Langage; et le peu de connaissance qu'on a, dans le monde, des compositions poétiques et historiques de L'époque si brillante de la chevalerie tient surtout à ce (pie, avant nos jours, aucun écrivain de talenl n'avait voulu se donner la peine d'en faire une traduction élégante et fidèle. Nos richesses en traductions d'ouvrages grecs ou latins sont immenses ; il n'est pas un poète, pas un orateur, pas un liislorien de la Grèce ou de Home qui n'ait été maintes fois reproduit dans noire langue : tandis que la Bibliothèque Royale esl remplie d'une foule de manuscrits du moyen âge entièrement inconnus. Mais c'est ainsi que nous sommes en France, depuis l'époque de la renaissance

des Lettres : notre admiration pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité nous a rendus aveugles pour les œuvres de uns pères, et nous laissons manger aux vers nos vieux manuscrits, comme nous laissons tomber en ruines nos vieilles cathédrales, pour écrire des poèmes latins et bâtir des monuments grecs.

Celait déjà un grand honneur pour la Champagne d'être la patrie du plus ancien des chroniqueurs fiançais, du sire Geoffroy de \ ille-Hardouin : une plus grande gloire lui était pourtant réservée; cette province devait encore donner naissance à Jean, sire de Joinville, l'historien et l'ami du saint roi Louis IX. Xé en 12:2.'$, au château de Joinville, dans le diocèse, de Chàlons-sur-AIarne, ce fut à la cour de Provins et de Troyes, où brillaient les maîtres de la gaie science, et sous la protection de Thibaut, comte de Champagne, qui les surpassait tous en talent , que le jeune .Joinville essaya cet esprit fin et celte piquante bonhomie qui le firent rechercher plus tard à la cour de France. Cette cour, qui avait pris déjà sous Philippe-Auguste le goût des vers et de la chevalerie , reçut de Louis IX un caractère à la fois plus sérieux et plus littéraire. C'est du règne de ce prince que date la véritable civilisation, celle qui se fonde sur la loyauté el la facilité des relations sociales. Louis IX ne fut pas seulement un saint roi , il fut un grand homme : sous son autorité protectrice et éclairée, nous voyons naître en même temps un nouvel ordre d'idées et une forme de langage plus parfaite. La langue française, sous son règne, ne sera plus une langue barbare, sœur vassale de la langue romane; elle reprendra, avec Thibaut de

Champagne, Joinville, et Louis IX lui-même, ce droit de suzeraineté qu'elle doit exercer un jour sur toutes les langues de L'Europe.

Lorsque saint Louis, pour satisfaire son ardente pieté plus encore que pour accomplir un vœu, eut attaché sur son manteau royal la croix de pèlerin , il appela a lui toute la noblesse du royaume. C'est alors que l'amour de la gloire et des aventures, l'honneur, il faut bien le dire, plutôt nue la religion, arracha du château de ses pères le jeune sénéchal de Champagne, sire de Joinville, pour l'entraîner à celte expédition outre-mer dont il devait être l'historien, (le ne fut pas sans tristesse qu'il prit des mains de l'abbé de Cheminon lécharpe et le bourdon de pèlerin. Kn passant devant le château de Joinville, où étaient restés ses enfants et sa femme, il n'osa, nous dit-il naïvement, .. tourner sa face, de peur (pie le cœur » ne lui attendrît de ce qu'il laissoit son beau chaste! et » ses chers enfants. »

Oui , sans doute, il avait le cœur dolent de quitter sa douce vie pour aller guerroyer en Palestine; il n'hésita pas cependant à mettre en gage ses terres, ses châteaux: car il était pauvre d'argent, le bon sénéchal, et il ne voulait, comme il le dit, .. emporter nuls deniers à tort. » Bien différent en cela des seigneurs, qui ne se faisaient aucun scrupule de s'enrichir aux dépens de leurs vassaux, et de rançonner les pèlerins et les marchands qui passaient sur leurs terres.

Quelle importance, au double point de v ne de l'histoire et des lettres, peuvent avoir, pour le lecteur du dix-

neuvième siècle, les mémoires du sire de Joinville? Essayons de le dire.

Après une longue expédition au delà des mers, d;ins un pays où le glaive ennemi esl peut-être le moindre des dangers, un des chefs qui a vu de près tous les périls et qui ne doit son salut qu'à la protection divine, rentre dans ses foyers, où sa famille n'espérait plus le revoir. Quand il a reçu les tendres embrassements de tous les siens, et que la joie naïve de ses enfants, qui fêlent son retour, lui a fait oublier tous les chagrins de sa longue absence, autant ceux qui l'entourent ont besoin d'entendre de sa bouche la description de tous les lieux qu'il a visités et le récit de tous les hauts faits qui ont mis ses jours en péril, autant lui, le brave guerrier, il a besoin de raconter à des oreilles et à des cœurs amis ce qu'il a vu, ce qu'il a dit, ce qu'il a fait. N'ayez pas peur que le mensonge vienne se placer sur ses lèvres. Pourquoi ne dirait-il pas la vérité? Il n'a intérêt à tromper personne, et sa conscience l'écoute. Chercher a-t-il , par des artifices de style ou par de savantes combinaisons de faits, à donner à son récit un autre mérite que celui de présenter une idée exacte des événements qu'il raconte, des observations qu'il a faites, des impressions qu'il a reçues? Songera-t-il à se poser en orateur ou même en historien devant sa famille, à qui il importe peu qu'il soit éloquent dans ses discours, habile dans sa narration, pourvu qu'il n'oublie rien de ce qui le concerne et de ce qui le touche ? Lui demandera-t-on de mettre de l'ordre et de la logique dans l'enchaînement des faits, de la méthode dans les digressions, de la mesure et de l'iini. 17

partialité dans les jugements ? Non, assurément; niais ils le supplieronl de D'omettre aucun de rv* détails, aucune dt1 <cs circonstances qui donnent au récit un Ici caractère de irrite, une telle \ic, que l'on croit voir ce que Ton entend. Le bon sénéchal n'a point étudié l'art d'écrire dans les écoles: aussi n'écrit-il pas, il parle. 11 n'a point appris, par la lecture des historiens de l'antiquité, comment se dessinent à grands traits les tableau* de l'histoire; il ne sait point quels graves enseignements l'œil du philosophe découvre dans les rapports qui unissent les causes et les effets; mais, par cet art qui ne s'apprend point, par le naturel, il lait voir ce qu'il a vu, entendre ce qu'il a entendu , sentir ce qu'il a senti. Ses auditeurs souffrent de ses douleurs et se réjouissent de. sa joie; avec lui ils se jettent dans la mêlée, avec lui ils endurent la faim , la soit', toutes les misères; et, s'il leur avoue naïvement qu'en lel moment il fit preuve d'îgno» rance, qu'en lel autre il manqua de courage, celte candeur même, qui lui l'ait ouvrir son âme tout entière au point d'en dévoiler les faiblesses , les identifie tellement avec lui , qu'ils n'ont plus ensemble qu'un cœur el qu'une à me.

Ecoutons-le, par exemple, nous raconter son embarquement :

kAu mois d'août, entrâmes en nos nefs, à la Roche de Marseille : à celte journée que nous entraînes en nos nefs, l'on fist ouvrir la porte de la nef et l'on y mis! tons nos chevaux que nous devions mener outre-mer; et puis l'on reclost la porte (pie l'on houcha bien , comme l'on

fait d'un tonneau, parce que quand la nef est en la mer, toute la porte est en l'yaue. Quand les chevaux furenl entrés, nostre mestre notonniêr esçfyâ à ses notonniérs qui estoient au hoc de Ja nef : Vostre besogne est-elle prête ? — Oui, sire , répondirént-ils. Viennent devant les clercs et les prêtres !.*. Et, dès qu'ils lurent venus, il leur escrya : Chantes de par Dieu ! et ils chantèrent tout d'une voix: Veni Creator Spiritus. Et il escrya à ses notonniérs : Faites voile de par Dit u ! et ils le firent. El en peu de temps, le vent enfla les voiles et nous enleva la vue de la terre, tellement que nous ne veismes que le ciel et l'yaue; et Chascun jour le vent nous éloigna i\o^ pays où nous avions été néz : et je vous fais voir par là que celui-là est bien fou et hardi, qui se ose mettre en tel péril , avec le bien d' autrui ou en péchié mortel ; car l'on s'endort le soir, là, et l'on ne sait si au malin l'on ne se trouvera au fous de la mer. »

Nous ne suivrons point le bon sénéchal dans tous les récits de cette glorieuse mais fatale expédition. Aucune analyse ne pourrait en donner l'idée, et ce sont de ces livres qu'il faut lire, parce que la lecture seule peut en faire connaître la spirituelle et naïve originalité. .loinville n'était pas savant, il le' prouve quand il prend le Caire pour Babylone et le Nil pour un fleuve dont la source est dans le ciel; mais il avait plus d'esprit qu'aucun homme de son temps, et il le montre par ses vi\es reparties non-seulement au roi, avec qui il avait son franc parler, mais encore à maître Sorbon, le fondateur de la Sorbonne et le plus grave docteur de cette époque. I e

roi el le savant onl rarement l'avantage sur l'ignorant chevalier, dont la foi chrétienne allait bien jusqu'à se

faire tuer pour délivrer le saint sépulcre, niais pas an delà. Aussi le saint roi le gourmandait souvent à cet égard, comme on peut le voir dans ce! entretien qu'ils eurent un jour ensemble, el dont il nous semble (pion no saurait trop admirer la touchante simplicité :

a II m'appela une fois el me dit : - .le n'ose vous parler, a cause de l'esprit subtil dont vous êtes, de chose qui touche à Dieu ; et pour cela j'ai appelé ces frères qui sont ici, car je veux vous faire une demande. » La demande fut telle : .Sénéchal, fit-il, quelle chose est Dieu?- et je li diz : m Sire, ce est si bonne chose que meilleure ne peut estre. — Vraiment, fit-il, c'est bien respondu, car cette response que vous avez faite est escripte en cest livre que je tieng en ma main. Or vous demandè-je, fit-il, lequel vous aimeriez mieux ou d'être lépreux ou d'avoir fait un péchié mortel? — Et moi, qui onques ne li mentis, li respondi que je aimerois mieux en avoir fait trente que d'être lépreux. » El quand les frères s'en furent parlis, il m'appela tout seul et me fit seoir à ses pieds, et me dit : k Comment m'avez -vous dit cela? » Et je lui dis que je le disois encore, et il reprit : ■■ Vous respondez comme un fou muzard; car il n'est si vilaine lèpre qu'un péchié mortel, parce que l'âme qui esl en péché mortel est semblable au diable; c'est pourquoi il ne peut y avoir lèpre si laide. Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il esl guéri de la lèpre du corps; mais quand l'homme qui a fait le péchié meurt, il n'est pas certain

qu'il ait ou telle repentance que Dieu li ait pardonné. Aussi vous prie, fît-il, tant que je puis, que vous mettiez dans votre cœur, pour l'amour de Dieu et de moi, qu'il vaut mieux que tout mal de lèpre ou autre advienne à votre corps, plutôt que péchié mortel vienne à votre âme. »

Louis IX était mort depuis long-temps, et son fils même était descendu dans la tombe lorsque Joinville écrivit ses mémoires : on peut d'autant moins l'accuser de flatterie, dans l'admirable portrait qu'il a tracé du saint roi, que Philippe-le-Bel songeait peu à imiter ses vertus; et ce fut avec la même franchise qui lui avait dicté ses mémoires, que le vieux sénéchal , en présence des évêques et des cardinaux chargés de recevoir les témoignages pour la béatification de Louis IX, attesta les vertus du monarque dont il avait, été trente-quatre ans l'admirateur et l'ami. Il dédia à Louis-le-Hutin son Histoire de saint Louis. Xous ne croyons pas que parmi les trésors de la couronne de France, il s'en trouve un plus précieux que ce legs du bon sénéchal de Joinville.

\ ille-Hardouin et Joinville ayant donné l'exemple d'écrire l'histoire de France en français, il n'était plus dès lors permis à un chroniqueur, quelque habile qu'il fût dans la langue latine, de raconter autrement qu'en langue vulgaire les événements qu'il avait à cœur de transmettre à la postérité. L'histoire ne se compose pas seulement du simple récit des faits : elle recueille avec soin les paroles des acteurs qui s'agitent sur la scène du monde. Comment alors renoncer au précieux avantage

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de les rapporter dans l;i langue même où elles ont élé prononcées? \e serait-ce pas changer la physionomie d'un personnage que de le représenter sons un costume différent du sien? Or, la vérité <lu langage impoile bien autrement à la fidélité historique, et l'un des premiers devoirs de l'historien, c'est de conserver autant que possible aux moindres paroles de ses héros leur véritable caractère.

C'est ce devoir qu'aucun historien peut-être n'a mieux compris qu'un poêle français né à Valenciennes vers l'an L337, et qui recul de son père , pauvre peintre en armoiries, le nom obscur de Jean Kroissarl, qu'il devait rendre à jamais Illustre. On peut croire que ses vers seuls n'auraient pas sauvé son nom de l'oubli, mais ils tirent beaucoup pour sa fortune. En ce temps-là, l'homme que sa naissance condamnait à l'obscurité, et sur qui les nobles dames et les puissants barons ne daignaient pas laisser tomber un regard, pouvait, grâce à quelques poésies, s'élever aux plus hautes positions et conquérir les plus douces récompenses. Les ponls-levis des châteaux s'abaissaient devant la lyre du trouvère comme devant la bannière du chevalier, et, dans les cours, il marchait souvent de pair avec les favoris Ar^ princes et des rois, quand il n'était pas lui-même en possession de toute leur faveur.

Le jeune l'Yoissarl, (pie l'ambition (le son père destinait à l'Eglise, ne sentait point en lui les vertus nécessaires à l'état ecclésiastique. Les danses, les chants et [es joyeux déduits avaient seuls des charmes pour le jeune clerc. Force lui lui pourtant de se Soumettre, mais il ne changea point de nature en changeant d'état ; et, quoiqu'il fût successivement chanoine de Lille, curé de Eeslines et tn'so-

rier do l'église de Chimay, Froissari n'en resta pas moins toujours dévoué au culte des dames, de la poésie, des plaisirs et des fêtes. C'est moins Froissait lui-même que le temps où il vécut que nous devons en accuser. Le clergé du moyen âge ne ressemblait point à celui de nos jouis, et, comme en maintes circonstances les hommes d'église endossaient le harnais des batailles, soit pour prendre pari aux guerres générales, soit même pour venger des injures particulières, il arrivait quelquefois qu'entraînés par l'exemple, ils oubliaient dans la licence des camps les austérités et les abstinences de la vie religieuse.

Il faut le dire, Froissai! ne l'ut homme d'église que de nom : c'est lui-même qui l'avoue naïvement dans des vers où il raconte sa vie mondaine et aventureuse. Ces vers n'offrent guère qu'un intérêt biographique : ils nous font connaître les goûts, les penchants et le caractère du poète, niais ils ne donnent qu'une médiocre idée de son talent poétique. Sa véritable vocation était d'écrire l'histoire , et son bonheur voulut qu'il y fût encouragé par le premier seigneur auquel il s'attacha. C'était le sire Robert de \ainur, qui, remarquant dans le jeune poète une ardeur singulière à s'enquérir des moindres circonstances de la guerre sans cesse renaissante entre la France et l'Angleterre, l'engagea à s'en faire l'historien. Froissari accepta celle mission en homme qui se croyait digne de la remplir; mais il ne se fit pas des devoirs de l'historien l'idée qu'on paraît en avoir aujourd'hui. Il ne se crut pas obligé, en racontant les" faits dont il avait été témoin ou qu'on lui avait rapportés, de les soumettre à un examen philosophique, d'en discuter les causes et les conséquences :

il s'assujettit moins encore à les subordonner au triomphe d'un système politique; il prit les événements et les hommes comme ils étaient, ou du moins comme on tes lui montrait. Il ne s'enferma point dans son cabinet pour compulser, commenter de vieux parchemins, et démêler quelques vérités douteuses dans la foule des mensonges traditionnels. Il se mit en route à la recherche dos laits, comme un chasseur qui poursuit sa proie, sans qu'aucune fatigue l'effraie, sans qu'aucun obstacle l'arrête. A-t-il une bataille a décrire? c'est aux lieux mêmes où elle s'est livrée qu'il va se renseigner sur les causes de l,i victoire ou de la défaite : il interroge les collines et les plaines où manœuvraient les bataillons; et s'il rencontre quelque pâtre ou quelque soldat témoin ou acteur de ces luttes sanglantes, il ne les quitte pas qu'il n'ait arraché à la simplicité naïve de leurs récits des secrets que les capitaines ont souvent tant d'intérêt à cacher. A-t-il des portraits à [teindre, des caractères à tracer? il n'attend point que les modèles se drapent devant lui et prennent à ses yeux une attitude héroïque; il les saisit à ['improviste, au moment où, ne se doutant pas qu'on les regarde, ils se laissent voir ce qu'ils sont. Il aime les seigneurs, les princes, les rois; mais l'éclat des cours ne l' éblouit pas au point de fermer ses yeux aux vertus des simples bourgeois ; et s'il est peu sévère pour les crimes des grands, c'est qu'au temps OÙ il vivait les méchantes actions prenaient, dans l'opinion commune, un caractère tout à fait différent, selon le rang des coupables : on ne croyait point alors qu'un noble et un vilain fussent des créatures de même espèce, et l'on ne concevait

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guère que le premier pût être criminel cm ers le second. Froissart est donc excusable dans son indulgence pour certains faits que réprouvent et condamnent nos idées de morale et de civilisation.

Peu d'historiens ont poussé plus loin que Froissart Fart de charmer les lecteurs par la variété des tableaux qu'il met sous leurs yeux. Soit qu'il raconte la mort si touchante de Charles Y ou les brillantes fêtes de la cour de Gaston de Foix, le sublime dévouement des bourgeois de Calais ou la sombre tyrannie de Pierre-le-Cruel , la noble captivité du roi Jean ou la courtoisie chevaleresque du prince de Galles, la rude vaillance de Duguesclin on le brillant courage du Prince Noir, Froissart se rend maître de son lecteur, et, par une foule de détails pleins de charme et de naturel, l'empêche, pour ainsi dire, de discerner ce qu'il doit admettre ou rejeter de ce livre, écrit sur les grands chemins, dans les cours , au milieu des fêtes et des plaisirs.

La chronique de Froissart embrasse tous les grands événements qui agitèrent les principaux états de l'Europe depuis l'année 1322 jusqu'à l'an 1 400 : c'est l'histoire de la lutte sanglante qu'excita entre la France et l'Angleterre la question de succession au trône de France, el qui ne se termina que par la miraculeuse intervention d'une jeune fille envoyée de Dieu.

On a fait à Froissart le reproche de montrer quelque partialité en faveur de l'Angleterre; il faut cependant reconnaître que les bienfaits dont ne cessa de le combler , tant qu'elle vécut, l'épouse d'Edouard IIF, la bonne reine Philippe de Hainaut, ne le rendirent point injuste envers

son pays, où il étaïl loin d'être aussi bien traité. A la cour d'Angleterre, comme à celles du duc de Brabant \ enecs-

las, et de (iaslon l'Iuelms, eomle de Foil, 00 accueillait

en Froissarl plutôt le poète que l'historien, el sa Plaidoierie de ht Rose et </r la Violette, son Orloge (imoumi.r , son Traitié de l'Epinette amoureuse ± et même son roman poétique de Méliadçr, lui valurent plus d' applaudissements dans les cours étrangères qu'à la cour de France, où l'on n'avait guère le loisir de songer à la poésie alors que le royaume était en proie à tous les maux dune invasion. On doit savoir gré à Froissarl de s'èlre souvenu qu'il était Français et de n'avoir point sacrifié à la vanité du poêle la conscience de l'historien. N'est-ce pas à lui (pie nous devons de connaître les détails du beau l'ait d'armes du combat des Trente, si <jlorieux pour les chevaliers bretons? Kl qui peut lire sans émotion el sans orgueil l'admirable récit du dévouement des six bourgeois de Calais? Ce beau morceau vous fera connaître mieux que tout ce que nous avons pu vous dire le talent de narration du grand chroniqueur du quatorzième siècle.'' Rappelons les laits.

Après avoir réduit Calais par la famine, le roi d'Angleterre, Edouard III, irrité de la longue et héroïque résistance i\i'^ habitants , déclare qu'il n'épargnera la ville qu'à condition qu'on lui livrera six des principaux citoyens. Dès que celle réponse eSl connue, six bourgeois se dévouent et quittent la ville, la tête et les pieds nus et une corde au cou.

. I,e roi, dit Froissart, étoit à celle heure en sa chant-

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bre, à grand' compagnie de comtes, de barons et de chevaliers. Si entendit que ceux de Calais eenoienl en l'arroy qu'il avoit devisé et ordonné; el se mit hors, el s'en vint on la place devant son hôtel, et Ions ces seigneurs après lui, et encore grand Poison qui y survinrent pour voir eeu\ de Calais, ni comment ils finiraient; el nièniementla raine d'Angleterre, qui moult éloit enceinte, suivit le loi son seigneur. Si vint messire Gautier de Alaiiuy et les bourgeois delez lui qui le suivoienl, el descendit en la place, et puis s'en vint devers le roi et lui dit : k Sire , vecy la représentation de la ville de Calais à votre; ordonnance. » Le roi se tint tout coi et les regarda moult tellement (cruellement), car moult héoit (haïssait) les habitans de Calais, pour les grands dommages cl contraires que au temps passé sur mer lui avoienl fails. Ces six bourgeois se mirent tantôt à genoux par devant le roi , et dirent ainsi en joignant leurs mains : .. Gentil sire el gentil roi, véez nous oy six qui avons été d'ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands : si vous apportons les ciels de la ville et du chàlel de Calais, el les vous rendrons à cotre plaisir, et nous niellons en Ici point que vous nous véez, en votre pure volonté, pour sauver le demeurant (reste) du peuple de Calais, qui a souffert moult de grieftés (malheurs). Si veuillez avoir de nous pitié et mercy par votre très-haute noblesse. » Certes il n'y eut adone en la place seigneur, chevalier, ni vaillant homme, qui se put abstenir de pleurer de droite pitié, ni qui put de grand pièce parler. Et vraiment ce n'étoit pas merveille; car c'est grand' pitié de voir hommes de bien cheoir et être en tel étal et danger. Le roi les

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regarda très-ireusemenl (en colère), car il avoil le cœur

si duv el si rpris de grand courroux qu'il ne put parler.

Ml quand il parla, il commanda que on leur coupât tantôt les têtes. Tous les barons el chevaliers qui là étaient, en pleurant prioient si acertes (sérieusement) que faire pouvoienl au roi qu'il en voulut avoir pitié et mercy; niais il n'y vouloit entendre. Adonc parla inessire Gautier de Alauny et dit : -Ha, gentil sire, veuillez réfréner (retenir) votre courage; vous avez le nom et la renommée de souveraine gentillesse et noblesse, or ne veuillez donc faire chose par quoi elle soit ainenrie (diminuée), nique on puisse parler sur vous en nulle vilenie. Si vous n'avez pitié de ces gens, toutes autres gens diront que ce sera grand' cruauté si vous êtes si dur que vous fassiez mourir ces honnêtes bourgeois, qui de leur propre volonté se sont mis en votre mercy pour les autres sauver. » A ce point grigna ( grinça ) le roi les dents et dit : - ."Uessire Gautier, soutirez (taisez) vous; il n'en sera autrement, mais qu'on fasse venir le coupe-léte. Ceux de Caiais ont fait mourir tant de mes hommes que il convient ceux-ci mourir aussi. •

• Adonc, fit la noble reine d'Angleterre grand'humilité, qui étoit durement enceinte, et pleuroit si tendrement de pitié <pie elle ne se pouvoit soutenir. Si se jeta à genoux par devant le roi son seigneur, et «lit ainsi : » Ha, gentil sire, depuis (pie je repassai la mer en grand péril, si comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé; or, vous prie-je humblement et requiers en propre don, que pour le lils de sainte Marie et pour l'amour de moi vous veuilliez avoir de ces six hommes mercy. »

il Le roi attendit un petit à parler, et regarda la bonne dame sa femme qui pleuroit à genoux nioull tendrement ; si lui amollia le cœur, car ennis ( avec peine) l'eut courroucée, au point où elle étoit; si dit : «Ha, dame, j'aimasse trop mieux que vous fussiez autre part que cy. Vous me priez si acerles que je ne le vous ose escondire (refuser); et combien que je le fasse ennis (avec peine), tenez, je les vous donne, si en faites votre plaisir. » La bonne dame dit : « Monseigneur, très-grands mercis ! » Lors se leva la reine et fît lever les six bourgeois et leur ôter les cbevestres (cordes) d'entour leur cou, et les emmena avec li (elle) en sa chambre, et les lit revêtir et donner à dîner tout aise, et puis donna à chacun six nobles et les fit conduire hors de l'ost (armée) à sauvefé; et s'en allèrent habiter et demeurer en plusieurs villes de Picardie. »

La chronique de Jean Froissart embrasse le règne de Charles V; mais l'historien s'est moins attaché à faire connaître la vie de ce prince qu'à raconter les événements généraux de l'époque. Peu de princes cependant ont mieux mérité d'occuper la plume d'un grand historien (jue ce monarque, qui était la tète de la France, lorsque Duguesclin en était le bras. Une femme, cl jusqu'alors aucune femme n'avait encore entrepris d'écrire l'histoire, osa s'élever à la hauteur de ce rôle : si elle ne s'y plaça pas au niveau de Froissart, c'est qu'elle se contenta de dessiner un portrait au lieu de peindre un tableau. Celle femme s'appelait Christine de Pisan : elle avait] pris pour sujet de son livre la vie du sage roi Charles V . i. ' 18

âOti MATINÉES LITTERAIRES.

Christine de Pisan n'était pas Française; elleétail lille d'un citoyen de Bologne, nommé Thomas de Pisan, qui passait, vers l« milieu du quatorzième siècle, pour l'un des plus habiles astrologues de l'Italie.

En ce temps-là, les astrologues étaient d'importants personnages; ils habitaient les coins, et les princes avaient grand soin de les consulter en toute occasion. Une superstition non moins grande et non moins absurde <|iie celle (jiii , dans l'antiquité, soumettait les résolutions humaines au vol des oiseaux , aux entrailles des victimes, aux inspirations des pylhonisses , exerçait, au moyen à«{e , son empire, à l'aide de certains signes célesles, comme la conjonction des étoiles , L'apparition d'un nouvel astre, le passage d'une planète à travers telle ou telle constellation. S;ins doute, il y avait progrès sur l'antiquité, et le regard qui s'élève vers le ciel est plus près de la vérité que celui qui plonge dans les entrailles des animaux. Quelque absurde que soit celle superstition de l'influence des astres, d'où est venin» l'habitude de dire proverbialement qu'un homme est né sous une heureuse ou une malheureuse étoile, il est certain qu'au quatorzième siècle, nos ancêtres avaient la foi la plus aveugle dans ces pronostics; et l'homme assez adroit pour persuader aux autres qu'il avait le don délire dans ce livre céleste ouvert sur nos têtes pour nous enseigner l'avenir, jouissait d'un grand crédit non-seulement sur le vulgaire, mais sur les grands, les princes et les rois : il semblait même que les puissants de la terre fussent encore plus enclins à celle crédulité que ceux qui avaient tout à demander à la fortune. De nos jours , la science des astres

est bien déchue de ses anciens privilèges. L'astronomie no ressemble en rien à l'astrologie , quoique au temps

passé elle lui ail donné naissance, sans prévoir que plus lard elle lui devrait le même bienfait Telle était, au quatorzième siècle, la puissance de l'astrologie, qu'un écrivain contemporain nous apprend que « les grands clercs, les grands cliappes et chapperons fourrés et les grands princes séculiers n'osaient rien faire de nom cl sans son commandement et sa sainte élection : ils n'osaient châteaux fonder, ne églises édifier, ne guerre commencer, ne entrer en bataille, ne vestir robe nouvelle, ne donner un joyau, ne entreprendre un grand voyage, ne partir de l'ostel sans son commandement. -

D'après ce témoignage, on ne peut être étonné (pie le roi Charles V, tout sage qu'il était, embarrassé à la fois de discussions civiles et de guerres étrangères, ait demandé à l'astrologie de le diriger dans ses résolutions. Il appela donc à sa cour le docte astrologue Thomas de l'isan, qui amena en France et présenta au roi , en décembre 1368 j dans le château du Louvre, sa femme, et sa fille à peine âgée de cinq ans. Charles V, en accueillant très-gracieusement la jeune Christine, était loin de penser que cette enfant serait un jour chargée de transmettre à la postérité le souvenir de sa sagesse et de ses vertus.

Christine, à l'âge de quatorze ans, avait une jolie figure, un bel héritage, la protection du roi, un goût très-prononcé pour la littérature : de plus, elle savait le latin autant qu'homme d'église. On n'eut donc pas de peine à lui trouver un mari. Elle choisit un notaire et

secrétaire du roi, nommé Du Castel, qui peu d'années après la laissa veuve avec trois enfants ei une fortune délabrée. Comment élever sa famille, comment l'arracher à la misère qui la menace? Le sage roi est mort, et son successeur oe la connaît pas. De tout ce qu'elle possédait, il ne lui reste rien que son talent de poète et son courage de mère. Eh bien! ces vers qu'elle écrivait pour son plan sir et par passe-temps, elle leur demandera le pain de ses enfants, elle en fera hommage à ces grands qui payent avec de l'or les veilles des poètes; sa vie sera désormais une vie de privation, de solitude et de labeur; elle usera ses nuits et ses jours dans l'étude; c'est à la pâle lueur d'une lampe, à la chaleur douteuse d'un foyer mal entretenu, qu'elle écrira des volumes, dont la gloire sera le moindre prix à ses yeux. Cependant, comme son âme est fière, elle cachera sa pauvreté : «Si te promets, ditelle en s'adressant à la philosophie, que , à mes semblans et abis, peu apparoît entre gens le faissel de mes ennu» s ; ains soubs manlel fourré de gris et soubs surcot d'écarlale, non pas souvent renouvelé, mais bien gardé, avoit espèces fois de grands friçons ; et en beau lict et bien ordoné, de maies nuits : mais le repos estoil sobre, comme il affiere (convient) à femme vefve. ••

La poésie était alors le genre de littérature le plus permis à une femme. Christine commença donc par écrire des ballades et des rondeaux. Elle en présenta un recueil au duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi , qui prit à son service un de ses fils. Un second volume de ballades lui fut payé deux cents écus par le duc de Berry. Enfin, le Ier janvier 1403, elle présente pour étrennes

au duc de Bourgogne son livre intitulé : de la Mutation de Fortune. Le prince est tellement frappé du savoir et du talent que Christine a montrés dans cet ouvrage, où sont retracées les révolutions humaines depuis les temps les plus reculés, qu'il la fait appeler et la charge d'écrire la vie du roi Charles V. Aussitôt elle se met à l'œuvre : on lui confie tous les matériaux qui lui sont nécessaires ; on lui ouvre le dépôt des chartes et des chroniques; on la met en relation avec tous les personnages qui peuvent l'éclairer sur les événements qu'elle doit raconter. Mais peut-être la reconnaissance que son père et elle-même doivent à Charles V donnera-t-elle à la biographie du monarque l'apparence d'un panégyrique : peut-être se fcrat-elle un devoir de taire quelques faits peu honorables pour ses protecteurs , et de grandir certaines vertus du prince dont la gloire à venir lui est confiée. Que cela soit, nous ne pouvons le nier; et cependant, il est peu d'histoires qui se recommandent par plus d'exactitude et de véracité que le livre des fais et bonnes mœurs du sage roy Charles V.

Ce livre est divisé en trois parties : la première présente l'histoire de l'éducation du prince, de sa manière de vivre et la peinture de toutes ses vertus, elle est intitulée Xoblesse de courage; la seconde, qui a pour titre Xoblesse de chevalerie, embrasse les principales guerres du règne de Charles V; et la troisième, Xoblesse de sagesse , renferme le récit de toutes les actions et de toutes les paroles qui prouvent que ce n'est point à tort que le nom de saae a été décerné à ce prince par ses contemporains.

210 MATINEES LITTKIAIRE&

Peu de livres d'histoire oui plus d'intérêl que celui de Christine de IMsau, qui se fait «'ii outre remarquer pal" une érudition vraiment prodigieuse dans une femme du quatorzième siècle, (le n'est pas que nous approuvions, dans un récit historique, cet étalage de science, ce luxe d'érudition, où l'historien semble endosser la robe fourrée de docteur : mais c'était là un défaut général dans le siècle où Christine écrivait son livre. Le génie seul a la force et la hardiesse de ne prendre conseil que de luimême et de faire la loi au lieu de la recevoir. Christine, (Mi se plaçant au-dessus de la plupart des écrivains de SOU temps, fut néanmoins de son temps, et gâta quelquefois la naïveté de ses récits par le pédantisme de ses citations : à force de science, elle affaiblit son talent d'historien. Mais lorsque la gravité des événements lui fait oublier de se montrer savante, lorsqu'elle redevient elle-même, il est impossible de ne pas rendre hommage à la noble et touchante simplicité de son style, dont la vieillesse même est pleine de charme. \ous citerons pour preuve le passage où elle raconte la mort du roi :

a Quand vint le dimanche au matin et jour qu'il trespassa, fist appeller devant luy tous ses barons, prélas, son conseil et chancelier; adont va parler devant euk moult piteuses parolles, si que tous les contraigni à larmes Après ces choses, requiert la couronne d'épines

de JVostre Seigneur; par l'évesque de Paris lui l'ut apportée, et aussi par l'abbé de Saint-Denis la couronne du sacre des rois. Celle d'épines receupt à grand dévocion , larmes et révérences, et haultemeiit la lit mettre devant

LITT B R A T l RE F R A \ Ç A I S E. 1 1 I

sa face : colle du sacre fit mettre sous ses pieds : admit, commença telle oraison à la sainte couronne : m 0 couronne précieuse, dyadème de notre salut, tant est doulx et emmiellé le rassadyement (contentement) que tu donnes, par le mistère qui en toy fil compris à nostre rédemcion ; si vrayment me soit cellui propice duquel sang tu fus arrousée, comme mon esperit prent resjoyssemeut en la visitacion de ta digne présence. » Et longue oraison y dist moult dévote.

« Après , tourna ses parolles à la coronne du sacre et dist : « 0 coronne de France, que tu es précieuse et ville ! précieuse, considéré le mistère de justice lequel en toy tu contiens et portes vigoreusement ; mais ville et plus ville de toutes choses, considéré le faix, labour, angoisses, tourmens et peines de cueur, de corps, de conscience, et périls d'âme , que tu donnes à ceulx qui te portent sur leurs épaules : et qui bien à ces choses viseroit, plustot te laisseroit en la boe (boue) gésir (reposer) qu'il ne te releveroit pour mectre sus son chief. » Là dist le Roy maintes notables parolles, plaines de si grant foy, dévotion et reeognoiscenoe vers Dieu, que tous les oyans mouvoit h grant compassion et larmes »

Nous avons dit que Christine avait été poète avant de devenir historien. Tout en comprenant la gravité de sa nouvelle tâche, qui fut d'ailleurs accomplie eu moins d'une année, elle n'avait point renoncé à la poésie, et elle y revint comme à la plus douce et à la plus puissante consolation de sa vie. Il fallait qu'elle trouvât grand plaisir, sinon grand profit, à rimer : car elle a laissé

plus de deux cents ballades, une foule de rondeaux, de

lais, de virelais, cl des poèmes allégoriques «le « i 1 1 ( ] à six

mille vers, tels que le livre de lu Mutation de Fortune

et le Chemin de longue Etude. Nous donnerons une rapide analyse de ce poème du Chemin de longue Etude , qui fut la dernière de ses productions.

Christine commence par déplorer le malheur de sa position, ce qui prouve que ses travaux ne L'avaient point enrichie et que sa vieillesse fut malheureuse. Le livre de la Consolation de Boëce lui tombe sous la main, el l'intéresse tellement qu'elle passe une partie de la nuit à le lire. Le sommeil s'empare enfin (Telle, el alors la sibylle de (aunes lui apparaît et lui propose de la conduire dans le chemin de longue étude, où nul ne peut entrer s'il est grossier ou mal instruit. Christine répond qu'elle a déjà \u dans le livre de Dante le chemin de longue étude, mais qu'elle ne le connaît point assez et qu'elle est prèle à s'y engager. Kllc part avec la sibylle, qui la conduit à Constantinople , à Jérusalem, en Grèce, en Egypte, lui l'ait parcourir toutes les terres classiques, et, de là, l'élève dans les régions élhérées, dont elle l'ait la description. Elle aperçoit, aux quatre coins du monde, quatre chaises qui sont occupées par la Science 3 la Xoblessc , la Chevalerie et la Richesse; et, au milieu, une cinquième OÙ siège la Raison. La Terre s'adresse à la Raison el lui expose tous les maux dont elle souffre. La Raison mande la Richesse, la Science, la Noblesse et la Chevalerie, qui comparaissent devant elle. Chacune affirme (pie la Terre l'accuse à tort. Elles se renvoient mutuellement les accusations. La Science prétend que si les

hommes sont malheureux, c'est qu'ils l'ont méprisée. Le débat se prolonge, el l'on convient que, pour arrêter le mal, on élira un seul roi qui gouvernera toute la terre en paix et équité. La Noblesse propose Charles VI; la Chevalerie Henri IV, roi d'Angleterre; la Richesse un prince si opulent qu'il n'aura pas besoin d'impôts; enfin la Science un monarque poète et philosophe qu'elle ne nomme pas. Après une longue discussion sur le mérite des candidats à la royauté universelle, les cinq déesses, ne pouvant tomber d'accord, consentent à s'en rapporter au jugement de celle des cours terrestres où depuis longues années il s'est trouvé le plus de raison, de savoir et de vertu. Cette cour est celle de France, et Christine est 'chargée d'en porter la nouvelle à Charles VI.

Ce poème, encore manuscrit, atteste que Christine était douée d'une imagination brillante et qu'elle aurait pu lui donner un essor plus heureux, si la langue française n'eût été encore un instrument peu favorable à la poésie. Les poètes l'employaient sans règle et sans art, au gré de leur caprice; et la longueur des poèmes et la prolixité des poètes de cette époque prouvent mieux que tout ce que nous pourrions dire combien la fécondité est loin d'être un des caractères du génie. L'étendue de la plupart des compositions poétiques du moyen âge rend leur lecture trop fatigante pour qu'on soit tenté de les imprimer jamais,: aussi resteront-elles toujours ignorées de la masse des lecteurs, qui n'auront ni le courage ni la patience d'aller les chercher parmi les poudreux manuscrits de nos bibliothèques.

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