DANTE
La poésie italienne a commencé comme la poésie grecque : elle s'est l'ait connaître au inonde par un chefd'œuvre. La Divine Comédie de Dante fut pour l'Italie moderne ce que l'Iliade fut pour la Grèce antique. Pour nous en convaincre, regardons ce ([n'étaient, avant Dante, la langue et la littérature italiennes.
L'Italie, déshéritée de sa grandeur politique et de sa gloire littéraire parla chute de l'Empire romain, eut à peine compté en Europe sans le christianisme, qui (il de Rome sa métropole.
La nation italienne, divisée tantôt en petites principautés, tantôt en petites républiques, avait cessé depuis long-temps de présenter ce tout homogène qui distingue les grands peuples. Ces principautés et ces républiques, presque toujours en guerre les unes avec les autres, souvent avec elles-mêmes, étaient trop occupées de leurs
intérêts pour pensera leur gloire. Ce ne fut guère cju'après l'invasion <lcs chevaliers normands en Apulie, el l'accueil fail aux Arabes dans le palais des rois de Sicile, que les lettres et les arts reparurent sur celle terre, comme des exilés mie ramène dans leur patrie le secours d'un bras étranger. Les Sarrasins, il faut le dire, étaient alors le peuple le plus éclairé de l'Europe. Lorsque l'empereur Frédéric II succéda aux monarques normands, il prit non-seulement ses soldats, mais ses justiciers, ses gouverneurs, ses ministres, parmi les adorateurs de Mahomet ; et le peuple sicilien, à l'exemple de son nouveau maître, se passionna pour leurs arts, leurs sciences et leur poésie, qui lui offraient de nouvelles sources de plaisirs.
Depuis long-temps on ne parlait plus latin en Italie : une langue vulgaire s'était formée, et connue les femmes ne parlaient (pie celle langue, il fallut bien, pour leur plaire, (pie les hommes l'adoptassent. A I ; i î s ce nouvel idiome, dans lequel la langue provençale s'était introduite par l'influence iU'^ troubadours, n'ayant ni principes ni règles fixes, variait de ville en ville, el ne pouvait constituer une langue littéraire. Les lettrés italiens continuaient donc d'écrire en latin; et nous avons vu (pie le plus célèbre de tous, Brunetlo Latini, qui fut le maître de Dante, aima mieux, voulant essuyer i\n langage vulgaire, écrire dans l'idiome français, tout imparfait qu'il lïït encore, (pie d'employer la langue grossière de son pays. Cette langue, cependant, commençait à se polir, à se fixer; el du milieu des différents dialectes de l'Italie il surgissait un langage de choix, on, comme on le nom-
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mail, un langage de cour qui devait prendre un rang élevé parmi les littératures de l'Europe. Mais jusqu'alors la langue française (langue d'oil) avait eu la préférence,
.. à cause, comme le d'il Dante, de son agrément el de sa facilité, et parce quelle possède loul ce qui est inventé ou écrit en prose vulgaire , les livres remplis des actions des Grecs el des Romains, les longs récils d Arlus el beaucoup d'autres ouvrages d'histoire el de science, s
Mais si, de l'aveu de Dante, la langue française jouissait au treizième siècle dune telle faveur en Italie, un poète devait la lui faire perdre en créant la langue italienne, el ce poète, c'était Dante lui-même.
Vers l'an 1304, pendant la lutte sanglante du Saint- Siège et de l'Empire, lutte soutenue avec un si Ion;; acharnement parles peuples de l'Italie, sous les bannières des Guelfes et des Gibelins, Florence avait chassé de son sein Ions les partisans du gouvernement impérial. Un gibelin proscrit, après avoir erré quelque temps en Italie, vient à Paris. 11 a étudié dans sa jeunesse les questions les plus liantes el les plus ardues de la théologie el de la philosophie. La curiosité l'ayant conduit un jour rue dn Fouarre, où les docteurs de Sorbonne étalaient, dans de subtils el violents débats, tous les trésors de l'érudition scolastique el dogmatique du treizième siècle, il prend fantaisie au jeune étranger d'entrer en lice el de disputer contre qui voudra el sur tout ce qu'on voudra. Aussiloi quatorze champions se présentent pour punir son insolent défi. Les thèses sonl posées par les juges du combat. L'étranger laisse parler les premiers ses <|n,i-
torze adversaires : quand leur éloquence est épuisée, il les attaque -d'abord tous ensemble; puis, Les prenant l'un après l'autre, il les terrasse, il les écrase, non-seulemenl par la force et le nombre de ses arguments, niais encore par la puissance de sa parole, tantôt calme comme la raison, tantôt véhémente comme la passion, toujours claire comme la vérité. Des acclamations unanimes proclament le triomphe du jeune italien, dont la physionomie à la (ois fière et mélancolique excite un intérêt général et une vive curiosité. Le plus éminenl des docteurs, nommé Séguier, vient à lui, l'embrasse, et lui demande de se faire connaître à ceux qu'il a vaincus, afin de les consoler de leur défaite.
L'étranger, qui déjà avait tracé L'histoire de sa jeunesse dans un écrit intitulé \'ita nuoua, Vie nouvelle > n'était pas en peine de répondre sur-le-champ au désir de son auditoire, et il put faire ainsi le récit de sa vie :
...le me nomme Durante Alighieri, mais, par une abréviation en usage en Italie, on m'appelle Dante. J'appartiens à une famille noble de Florence, et le ciel, qui m'a fait naître en l'année L265, m'a condamné à la vie agitée des peuples livrés à l'esprit de faction. Dans votre pays de France les partis se combattent sans se haïr : dans le nôtre ils se haïssent et se tuent. Les haines se perpétuent dans les familles plus religieusement (pie les vertus. L'espril de faction ne conduit qu'au crime, le patriotisme seul l'ail les grands citoyens. L'homme est rarement libre, en politique, d'écouter sa conscience ; il est presque toujours, ou l'esclave de ses passions, ou le jouet des événements : j'en suis un exemple. \é guelfe,
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les circonstances m'ont l'ait gibelin. Le désir de servir mon pays m'a l'ait solliciter un emploi auquel mon âge et mon zèle mo donnaient droit de prétendre. Après avoir été soldai, ambassadeur, et prieur, cYst-à-dire l'un des magistrats suprêmes de Florence, je vis récompenser mon dévouement par l'ingratitude de mon parti : tous les partis sont ingrats envers ceux qui aiment avant toul leur patrie. Les Gibelins, dans les rangs desquels j'avais combattu, oublièrent mes services quand je leur rappelai <pie Florence ne devait point subir un maître étranger : je fus banni d'abord, puis condamné à être brûlé vil' si je retombais au pouvoir du parti victorieux, Chassé par mes amis, je me réfugiai parmi mes ennemis. .Mais bientôt je renonçai à cette ambition qui avait été la cause de tous mes malheurs, et depuis lors je ne suis plus rien qu'un proscrit. Telle a été ma vie politique; elle a eu pour moi le triste avantage de me faire connaître les hommes : mais, dans ce sanctuaire des lettres, je ne dois vous parler que de ma vie littéraire; c'est par elle peutêtre que le nom de Dante ne mourra pas avec lui.
" La première occupation de ma jeunesse fut l'étude de la poésie, de l'histoire et de la théologie. Mais si je trouvai parmi les pères de l'Eglise et les docteurs de nos jours des maîtres habiles pour me guider dans les sentiers difficiles et périlleux de la théologie, il me parut qu'en histoire, et surtout en poésie, l'antiquité seule m'offrait des modèles à imiter et des exemples à suivre, .le fus ébloui de cette lumière que les ténèbres où je vivais rendaient encore plus éclatante. Les trouvères et les troubadours me charmaient sans doute par la grâce et
I,i naïveté de leurs compositions; j'aimais les chants de guerre de Bertrand de Born et les chansons d'amour d' Arnaud Daniel : mais lorsque de vos longs romans de chevalerie, de vos iais, de vos virelais, je passais aux poème*s d'Homère et de Virgile, aux odes de Pindare et (l'Horace, à Ions ces trésors de poésie que l'antiquité grecque ef latine nous a légués, je l'avouerai, je sentais mon esprit s'éclairer d'une nouvelle lumière, mon cœur s'enflammer d'un nouvel enthousiasme. Ma pensée aimait à suivie ces grands hommes, tantôt dans les sphères élevées où plane leur génie, tantôt sur celle terre où ils daignent quelquefois descendre pour nous révéler les secrets de l'humanité. Je comparais l'incertitude el la pauvreté de la langue «pie je parlais avec la richesse et la dignité i\v<, langues que parlaient Cicéron et Démosthènes, et, remontant ainsi jusqu'au langage divin que Dieu révéla à l'homme et qui fut celui de .Moïse et de David, je cherchais les moyens de fondre les nombreux idiomes de l'Italie en un seul, afin d'asseoir la langue italienne sur des hases fixes et durables. .l'avais à cœur de prouver à mon savant maître, Brunetto Latini, que la langue française pouvait trouver une rivale dans le pays où avait chanté Virgile, et je me demandai par quel moyen je pourrais opérer ce grand changement et me faire ainsi le législateur du langage de toute une nation. l,a voix des siècles me répondit que les langues se formaient par la poésie. Je résolus d'entreprendre une tâche dont la difficulté même excitait mon courage. Kl, pourquoi ne l'avonerais-je pas? un vain désir de gloire ne l'ut pas ma seule inspiration : l'amour me lil
poêle avant même que l'ail des vers me lui connu.
» J'étais à peine adolescent lorsque m'apparuf pour la première fois la fille de Folio Portinari, citoyen de Florence. Laissez-moi vous dire combien elle était belle ; laissez-moi vous peindre ce trouble où me jeta le premier regard qu'elle laissa tomber sur moi. Ce regard me parut le dernier terme de la félicité. J'étais tellement pénétré de doux sentiments, que mon plus cruel ennemi, dans ce moment, n'aurait pu me déplaire : rien de pénible, rien de douloureux: ne pouvait entrer en mon aine, quand ses regards y avaient passé. Cel amour, que je gardais en moi comme un avare garde son trésor, altéra bientôt ma santé. Mes amis s'aperçurent du changement de mon visage; ils me pressèrent de leur en découvrir la cause. Mais je me tus. Le mystère de mon amour me le rendait plus doux et plus précieux. Je teignis même, pour détourner leurs soupçons, une passion pour une femme que je n'aimais pas. Qu'arriva-t-il ? Béatrix, je puis la nommer maintenant, ne se montra que faiblement touchée d'un amour si discret et si respectueux. Un jour que j'étais tremblant devant elle, elle vit mon trouble el s'en moqua... Blessé jusqu'au fond du cœur, je rentrai chez moi pour m' abandonner à mon chagrin, el au bout de quelque temps je m'endormis dans mes larmes comme un enfant qu'on vient de châtier.
» Je vous vois sourire de pitié, sages docteurs; mais ce n'est pas tout, vous allez me voir plus faible encore; écoutez ce qui m'arriva. — l'eu de jours après je tombai malade, et, dans les rêves de mon cerveau en délire, il me sembla que «les femmes échevelées marchaient autour
de mon lit. Les unes me dirent : Tu mourras] les autres me crièrent d'une voix lugubre : Tu os mort! Aussitôt je crus voir le soleil s'obscurcir, je crus sentir trembler la terre. Un ami s'approcha de moi el me dit : • Ne saistu pas? la Béatrix est morte! A ces paroles je fondis en larmes, il me sembla voiries anges qui l'enlevaient au ciel, et je croyais l'entendre me dire : «Je vois le principe de la souveraine paix! •• VA moi, pénétré de douleur, je m'écriais : - Mort, viens à moi, ne me sois pas cruelle, viens à qui le désire! » et j'ajoutais : 0 Béatrix! sois bénie ! (|iu bienheureux esi celui qui te voit ! ■• — A ces cris, les femmes qui me veillaient accoururenl : j'ouvris les yeux, je vis que j'avais rêvé, et j'espérai que mes sanglots et mes pleurs avaienl empêché d'entendre le nom de Béatrix. •' Ce rêve resta continuellement présent à ma pensée : il mesemblait toujours voir Béatrix montant au ciel sous la l'orme dune clarté éblouissante. Ce triste pressentiment ne larda pas à se réaliser. Au moment où la gloire du poète allait peut-être assurer le bonheur de l'amant, Béatrix mourut : depuis ce moment je ne pensai plus qu'à la mort; el il m'en venait un désir si doux à la fois el si violent, qu'il se peignait malgré moi sur mes traits, l'ouï- essayer de me consoler, on me maria. Par malheur je n'avais pas la patience de Sociale, qui m'eût été nécessaire avec la femme qu'on me donna, el je vis que la poésie seule pouvait me rendre ma Béatrix. \e pouvant la retrouver que dans cette vie éternelle qui succède à noire courte existence, mes regards cherchaient sans cesse à pénétrer dans ce inonde des châtiments et des récompenses. Depuis qu'une interprétation
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douteuse d'un passage des Saintes Écritures avait annoncé la fin du monde pour Tan mil de l'ère chrétienne, une grande préoccupation s'était élevée dans lous les esprits, et, quoique l'époque fatale fût depuis long-temps passée, ils n'étaient point encore entièrement rassurés. On s'entretenait sans cesse, dans les chaires, dans les cloîtres, dans les écoles, dans les palais et dans les chaumières, des supplices réservés aux crimes dans renier, des espérances offertes au repentir dans le purgatoire, et des félicités assurées à la vertu dans le paradis. La pensée me vint de peindre, tel que me le représentait mon imagination, ce momie inconnu, ce monde invisible que nous devons tous habiter. De ce moment cette pensée ne me quitta plus; elle fut la compagne inséparable de mes jours et de mes nuits; elle absorbait toutes les facultés de mon âme. Un jour, sur la place publique, on me remit un livre que je cherchais depuis long-temps, et qui traitait d'objets relatifs au poème que je méditais. Je me mis à le lire, et la nuit me surprit au même endroit, lisant toujours. On m'apprit alors que, sur la place même où je m'étais arrêté, on avait célébré la fête de I' ' Anne<igiatu, et que tout le jour an grand bruit d'armes et d'instruments, des danses et des jeux de toute espèce y avaient attiré la foule : moi seul je n'avais rien vu, rien entendu, et je rentrai chez moi convaincu que j'avais passé ma journée dans la solitude.
n L'idée que j'avais conçue était féconde, le plan hardi, la tache immense. Parcourir successivement tous les domaines de la mort, depuis les sombres profondeurs où le crime subit des châtiments éternels jusqu'aux régions
célestes où la vertu reçoit sa récompense infinie; peupler le ciel, renier et le séjour du repentir et de l'espérance <le Ions les illustres morts dont le souvenir semble impérissable parmi les hommes; assignera chacun d'eux le châtiment, l'expiation ou la récompense qu'il mérite; les interroger, les contraindre à m'avouer ce <|if ils pensaient peut-être avoir cache au monde, et pénétrer ainsi Ions les mystères du cœur humain, ce n'était là encore que la moitié de ma tache : il fallait, avec le secours de la poésie exilée de la terre depuis dos siècles, et dans une Langue jusque-là informe et incertaine, rendre visible à tous les yeux ce que je n'avais pas vu, sensible à toutes 1rs âmes ce que je n'avais pas senti; il fallait, pom qu'on ne m'accusât pas d'une folle impiété, que la vérité de mes tableaux, que l'exactitude de mes portraits, que la rigoureuse justice de mes jugements fussent telles, qu'on pût croire à la réalité de mon voyage dans L'empire des morts. J'éprouvai donc une véritable joie le jour où, passant dans une rue de Vérone, j'entendis, dans un groupe de femmes, l'une d'elles dire en me montrant i\u doigl et avec un accent qui me prouvait sa bonne loi : .. Tenez, voilà cet homme qui est descendu en enfer el qui en est revenu pour nous en donner des nouvelles. — Son teint, ses cheveux el sa barbe, reprit une autre, sont encore loul noirs de fumée. Je les remerciai par un salut de cel éloge involontaire, el je m applaudis d'avoir renoncé, pour écrire mon poème, à la vieille langue latine el d'avoir employé la langue moderne de mou pays : •• le pain dm- convient mal à la bouche des nouveau-nés. M
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Nous n avons mis ici dans la bouche de Hante que ce que lui-même nous a raconté de sa vie. Vous voyez quelle ne fui pas heureuse. Les troubles de sa pairie, L'ingratitude de ses concitoyens, el l'exil (|ii<' subit son patriotisme, jetèrent dans l'âme do poète, naturellement douce et mélancolique, des sentiments de haine et de vengeance que son génie l'aida à satisfaire d'une façon formidable. Il avait en main, contre les hommes qui le proscrivaient, une arme plus terrible que la proscription, ol il en usa sans pitié. Sa poésie lut comme le glaive et incelant de l'archange; ou plutôt, s'égalanl pour ainsi dire à Dieu même, Dante distribua les peines et les récompenses, et sa voix retentit dans l'éternité.
Mais le plaisir même de la vengeance satisfaite uc pouvait rendre la joie à son cœur, loin de la patrie qu'il avait tant aimée." Florence, moins touchée de ses regrets que fière de sa gloire, offrit de lui accorder, à prix d'argent, son pardon. Voici comment le poète répondit à cette humiliante proposition:
..Est-ce là, écrit-il à un religieux de ses amis, ce rappel glorieux qui ramène Dante Alighieri dans sa patrie après quinze ans d'absence? Est-ce bien ce qu'a mérité son innocence manifeste aux yeux de tout le monde".'' Est-ce le pri\ de ses sueurs et de sa persévérance dans l'étude ? Loin de moi , loin d'un serviteur de la philosophie, cette bassesse <\u cœur toute charnelle, qui me ferait m' offrir moi-même à la honte ?
- Ce n'est pas là mon chemin pour rentrer dans la patrie, mon père; mais si, par vous et par les autres, il peut se trouver qiielqif autre voie qui ne soit pas con-
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iraire a la gloire de Dante, a son honneur, je la prendrai sans hésiter. S'il n'en est point de semblable pour entrer à Florence, jamais je n'entrerai à Florence. Kh quoi ! ne verrai -je point partout la lumière (In soleil et des
astres? Ne pourrai-je point partout contempler sons le ciel les pins ravissantes vérités? VA puis, le pain ne me manquera pas ! »
Florence, qui avait été le berceau du grand poêle, n'eut pas la gloire d'être son tombeau. Il mourut à l'âge de cinquante-six ans, dans la ville de Ruvenne, où l'amitié du souverain, Guido da Polenta, s'efforça vaincment de lui faire oublier son ingrate patrie.
Maintenant que nous connaissons le poète, essayons de faire connaître In poème.
Dante n'est pas le premier qui ait eu l'idée de faire descendre aux enfers un homme encore plein de vie. Sans remonter aux fictions d'Homère et de \ irjjile, voici ce (pie nous trouvons raconté dans un livre français, la vieille chronique de Saint-Denis :
Charles, qui portait les titres de roi de Germanie, de patriee, et d'empereur de France, le jour de Noël, après le service des matines, se coucha pour se reposer et s'endormit. I ne voix se lit entendre à lui pendant son sommeil : .. Ton âme, lui dit-elle, va quitter ton corps; elle sera conduite en un lieu oii elle verra les jugements de notre Seigneur, et quand l'avenir lui aura été dévoilé, elle reviendra habiter sa demeure mortelle. •• Ces mots achevés, son âme est enlevée par une figure d'une blancheur éblouissante, qui lui remet un peloton de fil, lumineux comme la trace d'une comète. « Prends l'extrémité
de ce fil, lui dit l'apparition, cl attache-le fortement ;'t ton pouce, car je vais te conduire eu enfer. ■ Aussitôt Charles se sent transporté dans de profondes vallées de feu , où brûlaient, dans des puits remplis de poix, de soufre, de plomb et de cire, des prélats qui avaient servi son père et ses ancêtres. Effrayé de ce spectacle, il les interroge, et il apprend qu'ils sont punis pour avoir semé la discorde et la «pierre entre les princes et le peuple, quand leur devoir était de leur prêcher la concorde et la paix. Pendant qu'il les écoute, des diables tout noirs s'efforcent, avec des crocs de fer rouge, de lui arracher le (il qu'il tient à la main, mais la lumière divine de ce talisman les met en fuite. Après cela, l'ange le transporte, à l'aide du fil tourné autour de son corps, sur une hante montagne d'où jaillissent des fleuves i\i' flammes. Il trouve les seigneurs de la cour de son père plongés dans ces ondes de feu; il les entend lui dire, à travers des hurlements de douleur et de rage, qu'ils sont châtiés pour avoir commis des meurtres et des rapines. Et une voix terrible leur répond : Puissants de l,i ferre, soyez puissamment punis!... Il se retourne, et il aperçoit dans des rivières enflammées, où s'agitaient des dragons et des serpents, ses frères et ses sœurs mêmes qui lui criaient : .. Ah, Charles! vois la peine (pie nous su hissons pour expier notre malice, notre orgueil et les perfides conseils que nous l'avons donnés! » Charles ne peut retenir ses larmes. Il voit accourir vers lui de grands dragons dont la gueule lance des flammes; ils vont le dévorer, lorsque son conducteur l'entoure une troisième fois du fil lumineux, et le conduit dans une vallée où il
aperçoil deux fontaines, L'une d'eau bouillante, l'autre d'eau froide. Il regarde dans la première à l'aide du fil de lumière qu'il tienl à la main , et il découi re dans cette eau bouillante son père Louis, qui, malgré ses souffrances, lui parle ainsi : « Charles, mon lu-an fils, n'aie pas peur; je sais que ton âme retournera dans Ion corps, et que Dieu t'a fait la grâce de l'envoyer ici afin que tu visses par quels tourments, moi et les autres, nous expions nos péchés. Voici deux tonnes d'eau bouillante qui te sont destinées si lu ne fais pas pénitence ! »
Vous voyez par le commencement de celle légende, dont nous ne poursuivrons pas plus Loin la citation, que la France pourrait revendiquer l'honneur de la conception reproduite par le poêle florentin; mais, hâtons-nous de le dire, le récit de la chronique de Saint-Denis est au
poème de Dante ce que le gland imperceptible osl an chêne majestueux.
Là, tout est empreint de ce grand caractère qui a l'ail surnommer divine l'œuvre que Dante avait simplement intitulée Comédie, parce que, c'est lui-même qui nous l'apprend, il l'avait écrite dans un style simple et lui avail donné un dénoùmenl heureux. Pour nous, qui voyons dans la Divine Comédie la composition la plus vaste el la plus originale «pic Le génie de L'homme ail conçue el exécutée depuis Homère, nous regrettons de lire ce nom de Comédie en tête d'une œuvre où L'épopée, la tragédie, l'histoire, l'ode, l'élégie, la satire, tous les genres en un mot, se montrent sous les couleurs les plus puissantes el les plus varices. Mais, qu'importe le titre? \ oyons l'ouï rage.
Dans la semaine de Pâques de l'an 1300, Dante, appesanti par le sommeil, s'égare dans un déseri el arrive an pied dune montagne dont la cime esl éclairée par les premiers rayons du soleil; une panthère, puis un lion furieux; puis une louve, s'opposent à son passage, el Dante, effrayé, s'enfonce dans les profondeurs d'une vallée obscure, où -le soleil se tait. •• [1 aperçoit une ombre qu'il appelle à son secours. L'ombre vienl el lui d'il qu'elle fui poètesurla terre, et quelle chanta le pieux fils d'Anchise. ci Es-tu «loue, s'écrie Dante, es-tu ce Virgile, sourie abondante d'où l'éloquence coule comme un fleure majestueux? loi, la lumière el la gloire des autres poêles , loi dont j'ai recherché avec lanl de soin , étudié avec lanl d'amour les divins ouvrages! Tu es mon poêle favori, mon maître. C'est de loi que j'ai appris ce beau style qui m'a fait tant d'honneur dans le monde. ••
Ainsi Dante, ce puissant génie du moyen âge, aime a se dire le disciple, l'élève (]u grand poète du siècle d'Auguste. C'est lui qu'il prend pour guide et pour appui dans son voyage poétique à travers le sombre empire de la mort. Dante esl fier de son maître, comme Virgile l'eût été de son élève, el les quatorze siècles qui les séparent l'un de l'autre s'effacent el disparaissent dans leur commune immortalité.
Virgile a un nouveau titre à la vénération de Dante. C'est la femme qu'il a aimée, c'est Béatrix, qui, témoin de son embarras et de sa frayeur, lui a envoyé le poète de Alantoue pour le rassurer et le conduire. Ces deux poètes arrivent ensemble a l'entrée i\m enfers, au-dessus de laquelle ils lisent cette inscription :
306 MATINÉES LITTKR URBS.
C'est par moi que l'on entre «mi la cite <le>. crimes, Par moi que l'on arrive aux éternel* tourments, Par moi que l'on pénètre aux ténébreux abîmes Dont un Dieu juste el bon jeta les fondements. Je suis l'œuvre, à la luis, de la toute-puissance, De la haute sagesse e( du premier amour. Nul oe verra ma lin, nul ne \il mo naissance. \ mis que le ciel bannit du terrestre séjour, Entrez, el sur le seuil laisse/ toute espérance.
Dans ce passage, dont noire traduction no donne qu'une Mon faillie idée, Dante nous parait avoir dépassé son modèle et vaincu son maître.
Le. poète, effrayé i\o cette terrible menace, osl prêt à reculer; mais son guide lui prend la main, le rassure et l'introduit dans renier.
\ oyons comment Dante s'est figuré l'enfer, le purgatoire et le paradis. — - L'enfer osl un cône renversé, une fosse immense en forme d'entonnoir, qui s'ouvre à la surface de la terre et se termine au centre. 11 contient neuf cercles concentriques disposés en spirale, et chaque cercle osl partagé en plusieurs divisions ou sont rangés les damnés, suivant la nature et lo degré de leurs crimes. Dante et Virgile, descendus de cercle en cercle jusqu'au fond du terrible entonnoir, où osl placé le trône de Satan, tournent sur eux-mêmes; leur tête prend la place do leurs pieds, et ils remontent l'autre moitié de la terre par une roule étroite que les eaux ont creuset1. Ils arrivent ainsi aux antipodes. Alors une haute montagne so présente devant eux : c'est le purgatoire. Il est divisé en sept cercles ou degrés circulaires : sur chacun de ces
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sept degrés sonl placés les. hommes coupables d'un îles sept pt'cht's mortels ou capitaux. Au sommel de la montagne est si tm'* le paradis terrestre, et au-dessus s'élève Je paradis céleste, tonné des sept planètes. Chacune est habitée par des bienheureux, dont le genre de félicité varie selon la différence des bonnes actions qu'ils ont faites et des vertus qu'ils ont pratiquées. Par delà les sept planètes se trouve l'empyrée, séjour de la divinité.
Ainsi le sujet entier de la Divine Comédie est un voyage imaginaire dans les trois lieux destinés, le premier au châtiment sans fin des crimes, le second à la punition passagère des vices attachés à notre nature, et le troisième à l'éternelle récompense des vertus.
Nous ne saurions vous conduire pas à pas dans les différents cercles de l'enfer, du purgatoire et du paradis; mais nous chercherons à vous faire sentir la flexibilité et la fécondité du génie du poète, par quelques traits pris cà et là dans cette immense épopée. Il était difficile, par exemple, d'assigner une place dans les enfers aux hommes de génie et de vertu qui avaient précédé le christianisme. Dante voulait respecter à la fois les dogmes de sa religion et les principes de la justice. Voici comment il triomphe poétiquement de celle difficulté religieuse.
« Un bruit terrible rompit le profond sommeil qui pesait sur ma tète, et je tressaillis comme un homme qu'on réveille en sursaut. Debout, je promenai autour de moi ma vue reposée, et je regardai fixement pour connaître le lieu où j'étais. Or, je me trouvai sur les bords de la douloureuse vallée de l'abîme, qui de mille plaintes
forme un brnil immense. Le gouffre était profond, obscur el plein de brouillard ; et mon regard avait beau plonger jusqu'au fond, je ne pouvais rien y distinguer.
•a — Descendons dans le monde ténébreux , d'il le poète en pâlissant, je marcherai le premier et tu me suivras.
■ El moi, (pii remarquai sa pâleur, je dis : — Comment irai— je , si tu as peur, toi qui es toujours mou soutien quand j'hésite?
• Ml lui : — L'angoisse des malheureux qui sont ici répand sur mon front celle pitié que lu prends pour de la crainte. Allons, car la longueur de la roule nous presse.
•• Aussitôt il avança, et me lit entrer dans le premier cercle qui ceint L'abîme. Là, comme j'écoutais, je n'entendis p;is île pleurs, mais des soupirs qui faisaient trembler l'air éternel. Kl cela venait (\u chagrin sans tourments qu'éprouvait une foule nombreuse d'hommes, de femmes el d'enfants
• Le bon maître me dit : — Tu ne me demandes pas quels sont rcs esprits que tu vois? Or, je veux que lu saches, avant daller plus loin, (|u'ils n'ont point péché, et que s ils ont des mérites cela ne suffit pas, car ils n'ont pas reçu le baptême qui est la porte de la loi que In professes, el s'ils ont vécu avant le christianisme, ils n'ont pas adoré Dieu connue il doit l'être, el moi-même je suis de ce nombre. C'est pour ce manquement et non pour autres crimes que nous sommes condamnés, el noire seul châtiment est de vivre dans le désir sans esoérance.
• In grand chagrin me prit au cœur en entendant ces paroles, car j'avais reconnu des personnages d'une haute vertu qui étaient en suspens dans ces limbes.
« — Dis-moi, mon maître, dis-moi, seigneur, m'ccriai-je, pourihe rendre plus sûr de celle loi qui triomphe de toute erreur, esl-il parmi vous quelqu'un qui , par
son mérite ou par celui d'un autre, soil sorti de ce lien pour être heureux?
- Kl lui, qui comprit le sens que cachaient mes paroles, répdndit : — J'étais tout nouveau dans ce lieu, lorsque j'y vis descendre un puissant couronné d'un signe de victoire. Il en lira l'ombre du premier père, celle d'Abel son fils, cl celles de \oé , de Moïse le législateur, d'Abraham le patriarche, du roi David, d'Israël avec son père et ses (ils cl Rachel, et bien d'autres avec eux, el les rendit au bonheur; el je veux que lu saches qu'avant ceux-là mil esprit humain n'avait êlé sauvé.
• Nous ne laissions pas d'aller, tandis qu'il parlait ; nous traversions toujours la forêt, épaisse forêt d'esprits, veux-je dire. Nous n'étions pus bien éloignés de l'entrée de l'abîme, quand je vis un l'eu qui perçait un hémisphère de ténèbres. Quelques pas nous en séparaient encore; mais je pouvais déjà entrevoir que des esprits glorieux habitaient ce séjour.
• — 0 loi qui honores toute science cl tout ail, quels sont ces esprits auxquels on l'ail tant d'honneur (pie de les séparer des autres?
» II me répondit : — Leur belle renommée, qui re-
tentil là-haul dans voire monde, trouve grâce dans le ciel, qui les distingue du reste des esprits.
• Cependant une voix se lit entendre: & Honorez le
• sublime poète; son ombre, qui était partie, nous re-
• vient. ••
• La voix se tut, et je vis venir à nous quatre grandes ombres : leur aspect n'était ni triste ni joyeux.
•• Le bon maître me dit : — Regarde celui qni marche, une épée à la main, en avant Acn trois autres, comme un roi. C'est Homère, poète souveraiji ; l'autre qui le suit est Horace, le satirique; Ovide est le troisième, et le dernier est Lucain
•• Ainsi je \is se réunir la belle école de ce maître (\u chant sublime, qui plane sur les autres comme l'aigle. Quand ils eurent devisé ensemble quelque peu, ils se tournèrent vers moi et m'adressèrent un salut qui fil sourire mon guide. Kl ils me firent encore plus d'honneur, car ils me reçurent dans leur troupe; de sorte que je fus le sixième parmi tant de génies1. ••
On aime à voir un grand poète comme Dante s'emparer de la place et du rang qu'il croit lui appartenir. Nous le trouvons, nous, trop humble cl trop modeste de se contenter de la sixième place.
Dans le second cercle de l'enfer Dante place les amants que l'amour a rendus coupables, et il ne les punit pas très-sévèrement. C'est là qu'il a placé le tou-
1 Mous suivons presque littéralement , dans cette citation cl dans les suivantes, la traduction de M. Pîer-Angelo Fîorentino.
LIT T E H AT l H E 1 T A L 1 E N N E. 3 1 1
citant e( gracieux épisode de Françoise de Rimini. Mais nous préférons offrir à voire admiration la tragique bistoired'Ugolin, que Dante rencontre dans le dernier cercle de renier, au milieu d'un lac de glace. Ce passage vous fera mieux connaître le génie de Dante, en vous le montrant sous son aspect sombre et terrible.
« le vis dans un trou deux pécheurs glacés, placés
tellement que la tête de l'un servait de chapeau à l'autre. Kl comme un affamé mord dans le pain, ainsi le damné qui tenait l'autre sous lui enfonçait sa dent à l'endroit ou le cerveau se joint à la nuque. De même que Tydéc rongea dans sa rage les tempes de Ménalippe, de même il lui dévorait le crâne et lui rongeait la cervelle.
» — 0 toi qui montres par un acharnement de bête fauve tant de haine à celui que tu manges ainsi, apprends-moi ce qu'il t'a fait, lui dis-je, à cette condition (pie, si lu te plains de lui avec justice, sachant qui vous êtes, et quel a été son crime, je t'en vengerai dans le monde, si cette langue avec laquelle je parle ne se sèche pas.
« Le pécheur souleva sa bouche de son affreux repas, et l'essuya aux cheveux de la tète qu'il avait rongée par derrière, puis il dit :
» — Tu veux que je renouvelle une douleur désespérée dont le seul souvenir m'oppresse le cœur avant que j'en parle. Alais, si iiies paroles doivent être une semence qui porte un fruit d'infamie au traître que je ronge, tu me verras parler et pleurer tout à la fois. Je ne sais qui tu es, ni comment lu es descendu ici-bas, mais tu me
:il2 \l \TI\KKS I, Il IKK URES.
parais Florentin, si j'en crois Ion accent. Tu dois savoir nue je fus le comte Igolin, <■! celui-ci l'archevêque Roger: or je te dirai pourquoi je suis ici sou voisin. Comment, par l'effet de ses mauvaises pensées, en me fiant à lui, je lus pris et ensuite mis à mort, il est inutile il»- le dire; mais ce que lu peux ne pas avoir appris, c'est combien ma mort lui cruelle. Écoute, et lu sauras s'il m a offensé. In étroit soupirail de cette pnson qui a pris depuis moi le nom de Tour de la Faim, cl dans laquelle bien d'autres encore seront enfermés, m'avait laissé voir plusieurs fois par son ouverture la lune accomplir sa carrière, quand je lis le rêve horrible qui déchira devant moi le voile de l'avenir.
• Celui-ci me paraissais , comme un maître et seigneur, chasser le loup et les louveteaux vers la montagne qui cache Lucques aux regards des Pisans. Avec des chiennes maigres, dévorantes, les Gualandi, les Sismondi, les Lanfranchi, couraient devant lui à leur poursuite. Au bout de peu de temps le père et ses petite me parurent épuisés, et je \is les dénis aiguës àvs chiens déchirer leurs lianes.
■ Quand je fus réveillé, avant l'aurore, j'entendis mes enfants, qui étaient avec moi, pleurer eu dormant et demander du pain. Tu es bien cruel si lu ne me plains déjà eu songeant à ce que mon cœur présageait; et si lu ne pleures pas, de quoi donc pleureras-tu ?
• Déjà ils étaient réveillés, cl l'heure approchait où l'on nous apportait notre pain, cl chacun de nous tremblait de son rêve, quand j'entendis clouer sous moi la porte de l'horrible tour; alors je regardai fixement mes
LITTERATl RE ITALIENNE. 3J8
enfants s.ins prononcer an mot. Je ne pleurais |>;is, mou cœur était devenu de pierre. Ils pleuraient, eux, et mon Anselmuccio me dit : — Qu'as-tu doue, père, que lu me regardes ainsi ".'
• Cependant je ne pleurais pas, je ne répondis pas, tout ce jour ni la nuit suivante, jusqu'à ce que le soleil se leva de nouveau sur le monde. Lorsqu'un faillie rayon se fut glissé dans la prison douloureuse , etque j'eus reconnu mon propre aspect sur leurs quatre visages, je nie mordis les deux mains de douleur, et mes enfants, croyant que c'était de faim, se levèrent tout à coup en disant: — 0 père, il nous sera moins douloureux si tu manges de nous ; tu nous as vêtus de ces misérables chairs, lu peux nous en dépouiller.
• Alors je m'apaisai pour ne pas les contrister davantage; tout ce jour et celui qui suivit nous restâmes tous muets. Ah! terre, dure terre, pourquoi ne loin ris-lu pas ?
» Lorsque nous atteignîmes le quatrième jour, Gaddo se jeta étendu à mes pieds en disant : — Tu ne m'aides pas, mon père! Là il mourut, et, comme lu me vois, je les vis tomber tous les (rois, un à un, entre le cinquième et le sixième jour ; et je me mis, déjà aveugle, à les chercher à tâtons l'un après l'autre, cl je les appelai pendant trois jours après qu'ils étaient déjà morts puis la faim l'emporta sur la douleur.
« Quand il eut achevé, les yeux hagards, il reprit le pauvre crâne dans ses dénis, qui broyaient l'os avec la rage d'un chien.
•• 0 Pise, opprobre de ces belles contrées où résonne i. 27
le si , puisque tes voisins sont lents à te punir, que les Mes de la Capraja cl de la Gorgona s'ébranlent, cl qu'elles ferment comme d'une digue les bouches de l'Arno, afin que Ions 1rs habitants soient noyés dans tes murs! car, si le comte Ugolin était accusé d'avoir livre tes forteresses, tu ne devais pas mettre ses enfants à une telle croix! Leur jeune âge, Thèbes nouvelle, rendait innocents Uguccione et Brigata et les deux antres...
On a vivement reproché à Dante d'avoir, dans la peinture de l'enfer, emprunté an paganisme une partie, de ses personnages fabuleux, tels que Caron, Minus, Cerbère et antres divinités infernales, et de les avoir irréligieusement mêlés aux saintes croyances du christianisme. Sans doute c'est là un des défauts du poème ; mais ce mélange du sacré et du profane, de la fable el de la vérité, était dans l'esprit du siècle où écrivait Dante cl n'était pas pris alors pour impiété. La foi dans le christianisme était trop vive pour (pie des fictions poétiques de ce genre pussent y porter atteinte. L'Eglise même ne les condamnai! pas. Dante a donc pu les employer sans offenser la religion, mais non sans blesser la raison el le goût. La raison et le goût sont, il est vrai, aux yeux de bien des gens, les ennemis déclarés du génie : on se persuade qu'ils l'arrêtent dans son essor, pareils aux ciseaux de l'émondeur qui taille et façonne les arbres de nos jardins. Nous croyons qu'il esl plus juste de les comparer à ces digues dans lesquelles l'arl s'efforce de contenir les eaux d'un fleuve, afin de les rendre utiles, au lieu de les abandonner à leur course
vagabonde et improductive. Le génie reste grand sans doute à travers ses égarements; mais serait-il moins grand s'il ne s'égarait jamais? Ne doit-on pas s'affliger de voir an poète de la taille de Dante descendre par moments à la grossièreté et à l'extravagance? Os disparates choquent notre esprit comme les notes fausses blessent nos oreilles. N'oublions pas toutefois, que s'il se rencontre des taches à côté des sublimes beautés de l'œuvre de Dante, il faut surtout accuser de ces défauts le temps où il vivait, tandis que les beautés n'appartiennent qu'à lui. Il n'eut pas la force , et quel homme l'eut jamais, de se soustraire entièrement au mauvais goût de son siècle et de son pays : mais son génie, pour être moins pur, n'en est pas moins élevé; et, pour avoir les yeux ouverts sur ses imperfections, nous n'admirons pas moins les traits éclatants et multipliés par lesquels il se manifeste. De l'enfer, Dante et Virgile passent dans le purgatoire, ci ce second royaume où l'âme humaine se purifie et devient digne de monter au ciel. » Ce n'est plus Caron, c'est un ange descendu du ciel qui les fait passer dans une barque si légère qu'elle glisse sur l'onde sans s'y enfoncer. Le purgatoire décrit par Dante ressemble tellement à la terre que nous habitons qu'on est tenté de croire que cette ressemblance n'a point été conservée par lui sans intention. C'est le même soleil, ce sont les mêmes astres qui l' éclairent : seulement le poète y découvre quatre étoiles qui n'avaient jamais été vues, sinon par les premiers hommes. Le premier personnage dont il rencontre l'âme est Caton, devant lequel son guide, apai" sa parole, par son geste et par son regard, lui fait ployer
:Jli> matinées littéraires.
le «genou el baisser les yeux. ■• Caton leur indique le chemin de la montagne, el à peine se sont-ils mis pu route, <|ifils sont entourés par une Poule d'âmes chantant des cantiques. Laissons ici parler le poète :
Les âmes, qui s'aperçurent à ma respiration que je vivais encore, devinrent pâles (Tâtonnement. Et comme, lorsqu'un messager porte une branche d'olivier, l;i foule accourt pour entendre la nouvelle, el personne ne se garde de heurter autrui, ainsi vinrent ;ï ma rencontre toutes ces âmes heureuses, oubliant presque daller se purifier. Je vis l'une d'elles s'avancer vers moi pour m'embrasser avec une affection si grande que je me sentis entraîné à l'imiter. 0 ombres vaines, excepté pour les yeu\! Trois lois je l'entourai de mes liras , trois fois je les croisai vides sur ma poitrine. L'étonnement , je crois, se peignit sur mon visage, car l'ombre sourit el m1 relira; el moi, je m'avançai encore pour la suivre. Elle me dit doucement de m'arrêter; alors je la reconnus, et je la priai de s'arrêter aussi un peu pour me parler. Elle me répondit : — Ainsi que je t'aimai, emprisonnée dans mon corps, ainsi je t'aime libre. ••
l.e poète reconnaît alors son ami (lasella , dont les chants calmaient autrefois tous ses chagrins, et il le prie de consoler encore par ses chants sou âme accablée. Casella chante i\c^ vers composés par Dante lui-même. Virgile el tous les esprits qui les entourent en paraissent si charmés que nulle autre pensée ne peut les en dis-
LITTERATURE ITALIENNE. Ml
traire. Mais voici tout à coup la voix sévère de Caton qui se fait entendre :
.. — Qu1 est-ce donc, esprits paresseux, s'écria-t-il, <|iii vous retient ici? Courez à la montagne pour vous dépouiller des écailles qui vous empêchent de voir Dieu !
h Ainsi que des colombes, formant des groupes dans la plaine, paisibles et becquetant le blé on l'ivraie, si quelque objet leur apparaît qui les effarouche, laissent tout à coup leur pâture, préoccupées qu'elles sont de plus grands soucis ; iiinsi je vis cette troupe d'esprits laisser là les chants et courir vers la cote, comme un homme qui va sans savoir où ses pas le mènent. ••
Le poème de Dante présente à chaque instant des comparaisons empruntées, comme celle que nous venons de citer, aux scènes de la vie des champs. Dante est certainement, après Homère, le poète qui ;i le mieux étudié la nature dans ses rapports avec la poésie, (les rapprochements entre le monde réel et le monde idéal sont un des moyens les plus heureux qu'il emploie pour répandre la variété et l'intérêt dans le cadre un peu uniforme de sa composition. Quelle puissante imagination ne fallait-il pas pour semer de détails toujours divers cette série de rencontres du poète avec les habitants de l'enfer, du purgatoire ou du paradis? Il semble, à mesure que Dante avance, que son génie grandisse. Ce n'est pas, nous le savons, le sentiment de tous. Beaucoup de critiques ont trouvé que l'intérêt du poème allait eu déclinant, <pie le chant du purgatoire contenait moins de
;iIK MATINÉES LITTÉRAIRES.
beautés que celui de l'enfer, el que le chanl du paradis était inférieur aux deux autres. Nous ne pouvons partager cette opinion : renier d'Homère et celui de Virgile peuvent rivaliser avec celui de Dante, L'élysée de l'Enéide ne peut se comparer au paradis de la Divine Comédie, Virgile ne consacre que quelques vers à la description du séjour des justes : son imagination semble épuisée quand il leur a donné pour récompense (|uel(|iies-nns des plaisirs les plus innocents de la terre, tels que les jeux de la lutte, les chants, la danse, etc. Mais un lieu de récompenses qui n'offrirait aux élus que les joies de la terre ne serait point un élysée chrétien, et Dante veut être chrétien dans son poème comme il lest dans son cœur. Ira-l-il ressusciter les fictions du paganisme et promener ses saints sur des gazons fleuris? Nous mon- Irera-t-il dans le ciel des ombres criantes comme en enfer? Sans doute il faudra bien qu'il donne aux Ames bienheureuses une forme dont nous puissions concevoir l'image, filais cette forme impalpable ne sera point une ombre, ce sera ce qu'il y a de plus opposé à l'ombre : la lumière. Voyons de quelle façon le poète explique sa pensée.
Dante n'a plus pour guide Virgile, à qui l'entrée du paradis est interdite; c'est Béatrix qui le conduit dans le premier ciel, qui n'est autre que la lune.
«Là, dit-il, une vision m'apparut qui m'attacha si étroitement à elle pour la contempler que je ne nie souvins plus de l'aveu (pie j'allais faire à Héatrix. Comme, à travers un cristal transparent el limpide, ou
à travers dos eaux pures et tranquilles, pas assez hautes pour que le fond en soit sombre, les traits de notre visage nous reviennent si affaiblis, que la perle, se délaehant sur un Iront blanc, n'arrive pas plus indécise à nos yeux, telles je vis plusieurs figures prêtes à parler. C'est pourquoi je me laissai aller à une erreur contraire à eelle qui fit naître l'amour entre l'homme et la fontaine. Aussitôt que je les eus aperçues, pensant que c'étaient des images réfléchies dans un miroir, je tournai mes yeux en arrière pourvoir à qui elles appartenaient; mais je ne vis personne, et je ramenai mes yeux droit à ceux de mon doux guide, qui souriait avec une sainte flamme dans le regard. »
Passons au second ciel, que Dante place dans la planète de Mercure.
t. Comme la llèche qui frappe le but avant que la corde ait cessé de vibrer, ainsi nous montâmes dans le second royaume, et je vis ma Béatrix si radieuse, quand elle entra dans la lumière de ce ciel, que la planète ellemême en devint plus brillante. Et si l'étoile se transfigura et rit, que ne fis-je pas, moi dont la nature est si mobile !
» De même que, dans un vivier tranquille et pur, les poissons courent vers tout ce qui tombe du dehors, s'ils croient y trouver leur pâture, de même je vis plus de mille splendeurs qui accouraient vers nous, et chacune s'écriait : — Voilà qui va augmenter notre amour!»
Montons maintenant avec Dante et Béat m dans la planète de Vénus : c'est le troisième ciel.
[(Je ne m'aperçus pas «pu* j«* moulais en elle; mais je m'aperçus bien <|ii<' j'y étais, en voyant la femme de mon cœur devenir plus belle. El comme dans la flamme on \oil l'étincelle, comme dans un concert de voi\ on distingue la rois qui est soutenue et celle qui \a et vient, je vis dans celle lumière d'autres splendeurs qui tournoyaient plus ou moins rapides, selon leur vision éternelle. Jamais vents impétueux ne sortirent d'un froid nuage, qui n'eussent paru engourdis et lents auprès de ces lumières accourues vers nous, et détachées de la ronde commencée sur la hauteur des Séraphins. Kl derrière celles que je \is les premières retentissait un Hosanna tel (pie, depuis, le désir de l'entendre de nouveau ne m'a pas quitté. ••
Dante a l'ail du soleil le quatrième ciel du paradis. \i rivé là, ses yeux sont tellement éblouis de ce qu'il voit, ses oreilles tellement charmées de ce qu'il entend, qu'il oublie un moment Béatrix. Loin d'en être blessée, elle en sourit et appelle l'attention du poêle sur ce qui l'entoure.
...le vis plusieurs clartés vives cl triomphantes faire
de nous un centre et d'elles une couronne, plus douce
encore à l'oreille qu'éclatante aux yeux. C'est ainsi que nous voyons quelquefois la Mlle de Latone entourée de nuages qui bordent le cercle que son disque trace dans
LITTERATURE ITALIENNE. :5i> I
l'air. Dans la cour du ciel d'où je sois se trouvent plusieurs joyaux rares el splendides. . . El le chant de ces clartés était un de ceux-là...
« Lorsque, en chantanl ainsi, ces ardentes lumières eurent tourné trois fois autour de nous, comme font autour du pôle les ('toiles voisines, elles nie parurent comme ct^ femmes qui n'ont pas fini de danser, mais qui s'arrêtent un moment en silence et prêtent l'oreille pour entendre les notes nouvelles. »
Dans le cinquième ciel, qui est la planète de .Mars, Dante aperçoit la croix flamboyante du Christ. .. D'un liras à l'autre de cette croix el de sa cime à sa hase couraient des lumières scintillant avec force lorsqu'elles se rencontraient, ainsi qu'on voit des atomes tourbillonnant dans le rayon lumineux qui sillonne l'ombre dune chambre. • C'est dans ce ciel que Dante voit la lumière d'un de ses ancêtres qui lui raconte ce qu'étail Florence au temps passé. Mous regrettons d'être obligé de traduire et d'abréger ce passage^ dont voici les principaux traits.
.. Florence, enfermée dans son antique enceinte, vivait en paix , sobre el pudique : elle n'avait ni collier ni couronne, el les femmes ne s'y paraient pas de ceintures plus belles à voir que celles qui les portaient. La fille ne faisait pas encore peur à son père en naissant , car la dot el le temps du mariage restaient dans de justes limites. Il n'y avait pas de maisons vides d'enfants. . . J'ai vu Bellincion Berti s'en aller avec une ceinture de cuir et d'os, et sa femme revenir de son miroir sans avoir
peint son visage. J'ai vu ceux de \erli el ceux du Vecchio être contents de leur peau une, el leurs femmes ne songer qu'à leur fuseau el à leur quenouille. 0 heureuses qu'elles étaient ! chacune d'elles était sûre de sa tombe, et aucune, à cause de la France, n'était resiée dans son lit désert. L'une veillait au soin du berceau, et consolait l'enfant avec ce tendre langage qui fait la joie des pères et des mères; L'autre, tirant la chevelure de sa quenouille, contait des histoires avec sa famille sur lesTroyens, sur Fiésole et sur Home... Dans ce doux repos, dans celle belle vie de citoyens, dans celle loyauté civique, dans cette chère patrie, Marie nie lit naître, el dans voire antique baptistère je Ui* h la fois chrétien el Cacciaguida.
Après cet élojjc- de sa patrie, le poète se fait prédire ainsi par son aïeul l'exil qu'il subissait alors :
Tel qu'Hippolyte sortit d'Athènes par la perfidie de sa marâtre dénaturée, ainsi faut-il que tu sortes de Florence. Cesl cela qu'on veut, c'est cela que déjà l'on demande ; et ceux qui le préparent réussiront bientôt dans ce lieu où chaque jour on trafique du Christ. On dira, comme de coutume, (pie le tort est aux vaincus; mais la vengeance de Dieu rendra témoignage à la vérité. Tu abandonneras toutes les choses les plus tendrement aimées, c'est le premier trait que lance l'arc de l'exil. Tu éprouveras combien esl amer le pain des étrangers, et combien il est dur de monter el de descendre par l'escalier d'aulrui... "
("est par des traits de sentiment de ce genre, semés en grand nombre dans le chant du paradis, que le poète ramène les esprits des hauteurs du ciel sur la (erre, et qu'après avoir déployé toute la magnificence de son imagination, il les charme par les pensées tendres et mélancoliques qui s'échappent de son cœur en vers harmonieux et touchants. Mais poursuivons : des beautés de ce genre ne s'analysent point, il faut les montrer.
k Je nie tournai à ma droite vers Béatrix pour quelle nie dît, ou par un mot ou par un geste, ce que je devais faire. Et je vis ses yeux si purs, si radieux, que sa splendeur surpassait toutes les autres, et celle même des derniers regards qu'elle m'avait jetés.
» Comme celui qui l'ait le bien s'aperçoit au plaisir qu'il éprouve de jour en jour que sa vertu s'augmente; ainsi je m'aperçus qu'à mesure que je montais dans le ciel j'y parcourais un plus grand cercle, en voyant ce prodige devenir plus surprenant. Et aussi rapidement que sur la joue blanche d'une femme disparaît la rougeur de sa honte, je m'aperçus que j'avais changé de sphère, quand je fus enveloppé par la blanche lumière de la sixième étoile qui venait de me recevoir. Le rayonnement de l'amour des esprits qui habitaient la planète de Jupiter rendait visible à mes yeux notre langage.
» Et comme des oiseaux qui se lèvent sur les rivières , et qui, se jouant avec leur pâture, se forment tantôt en cercles, tantôt en files, ainsi dans ces lumières les saintes créatures voletaient et chantaient , figurant dans leurs ébats tantôt unD, tantôt un J et tantôt un L. D'abord en
■ Vl\ M \ïl\Ki;S LITTKR AIRES:
chantant elles se balançaieul eu mesure, puis, en formant l'une de ces lettres, elles s'arrêtuienl un peu ei >e taisaient.
• 0 muse divine! qui fais la gloire el la durée des génies dont les efforts éternisent par toi les cités et les empires, illumine-moi de ta splendeur afin que je révèle leurs figures comme je les ai vues, el que la puissance se montre dans ces vers. Ces esprits formèrent donc cinq fois sept lettres, tant voyelles que consonnes, el j'observais ces lettres selon quelles se montraient.
DlLIGITE JUSTITIAM furent les premiers mots de toute l'écriture; quj judicatis tekk.ui furenl les derniers...
Ici Dante s'élève à la plus liante mission i\u poète, en rappelant aux rois le plus sacré de leurs devoirs, la justice.
Enfin le dernier ciel s'ouvre à ses regards :
.. De même qu'un éclair subit brise les forces visuelles el rend l'œil impuissant à apercevoir les plus loris objets, ainsi je fus entouré d'une vive lumière, el elle me laissa tellement couvert du voile de ses rayons, que je
ne pouvais plus rien voir. «
Bientôt le céleste voyageur se seul doué <l une vue nouvelle, tellement puissante qu'il n'y a si pure et si vive eiarté dont ses yeux ne puissent soutenir l'éclat. Alors il voit la sainte milice du Christ sous la forme (rime rose éblouissante, autour de laquelle voltigent, comme un essaim d'abeilles autour des fleurs, des esprits dont le
visage est de flammes, les ailes d'or, et le corps d'une telle blancheur qu'aucune neige ne peut lui être comparée. Lorsque ces esprits descendent dans la rose, ils répandent, en secouant leurs ailes, la paix et l'ardeur qu'ils viennent de puiser dans le sein de Dieu.
Le poète est conduit au trône de Marie , et l'archange qui lui sert de guide parle ainsi à la mère de Dieu :
« — 0 Vierge Mère, fille de ton fils , humble et plus élevée qu'aucune créature, but arrêté de la volonté éternelle , tu es celle qui a tellement ennobli la nature humaine , que le créateur n'a pas dédaigné de devenir son ouvrage. Dans ton sein s'est allumé l'amour dont les rayons ont fait germer cette Heur au milieu de la paix éternelle. Tu es pour nous ici un soleil de charité dans son midi, et là-bas, parmi les hommes, une source vive d'espérance. Femme, tu es si grande et si puissante, que celui qui souhaite une grâce et ne s'adresse pas à toi veut que son désir vole sans ailes. Ta bonté ne vient pas seulement en aide à ceux qui demandent; mais souvent elle devance les vœux avec libéralité. En toi est la miséricorde, en toi la piété, en toi la magnificence, en toi se réunit tout ce qu'il y a de bonté dans la créature. Or cet homme, qui, du dernier abîme de l'univers jusqu'ici, a vules existences spirituelles une à une, te supplie en grâce de lui accorder assez de force pour qu'il puisse porter les yeux plus haut, jusqu'à la suprême béatitude : et moi, qui n'ai jamais désiré aussi ardemment pour moi cette contemplation que je la désire pour lui , je t'offre toutes mes prières et je te conjure qu'elles ne soient pas i. 28
:k><> MATINÉES LITTERAIRES.
vaincs, afin que (u dissipes par les tiennes ions les nuages de son humanité et que la souveraine joie lui apparaisse1; et je te prie encore, ô reine qui peux ce que lu veux , de conserver pures ses affections après celle vision ineffable. Que ta sauvegarde triomphe de ses élans terrestres! Vois Béatriz et tous ces bienheureux qui joignent leurs mains en s'assoéiant à mes prières. —
» Les yeux que Dieu a aimés et respectés, se fixant sur celui qui parlait, nous montrèrent combien ses prières ardentes avaient été agréées; ensuite ils se portèrent vers l'éternelle clarté , dans laquelle il n'est pas permis de croire que le regard d'aucune créature pénètre aussi profondément. Et moi, qui m'approchais du but de tous mes vœux, je sentais, comme il est naturel, s'éteindre l'ardeur de mon désir. Bernard m'invitait en souriant à regarder en haut, mais j'avais déjà levé les yeux comme il le voulait, et ma vue, en s' épurant, pénétrait de plus en plus dans le rayon de la haute lumière où tout est vérité. Dès ce moment ma contemplation fut au-dessus de mes paroles, qui ne peuvent rendre ce que je vis, et la mémoire reste écrasée par tant de grandeur.
îi Comme celui qui voit quelque chose en rêve, et qui après son rêve n'en garde qu'une vague impression et ne se souvient plus de rien, tel je suis, car toute ma vision a presque disparu, et je sens encore distiller dans mon cœur la suavité qui naquit d'elle : ainsi la neige fond ;ni soleil, ainsi se dispersaient au vent les paroles de la sibylle, gravées sur des feuilles légères.
« 0 lumière suprême! qui t'élèves tant au-dessus des pensées des mortels, prête encore à mon esprit un peu
de Ion éclat, el donne (nul de pouvoir ;ï ma langue quelle puisse laisser aux races futures au moins une étincelle de ta gloire; car en revenant en partie dans ma mémoire, et en retentissant un peu dans ces vers, tu feras mieux comprendre ton triomphe. »
Ce vœu de Dante s'est accompli. Un rayon divin a illuminé le poète, el les vers qu'il chantait il y a cinq siècles charment encore aujourd'hui les âmes restées fidèles au culte du christianisme et de la grande poésie.
Disons-le cependant, le chant du Paradis, où l'esprit religieux de Dante se montre dans toute sa puissance, est çà et là hérissé de discussions théologiques qui lui font perdre une grande partie de son prestige. On voudrait que le poète n'eût pas ainsi sacrifié aux passions du moment : on voudrait qu'il eût abandonné aux écoles le soin de Irai 1er des questions de science et de dogme que semble repousser la poésie. Et cependant, on ne peut s'empêcher d'admirer avec quel art il triomphe quelquefois de difficultés en apparence insurmontables : il semble se les créer à plaisir, comme l'enfant , trop sûr de ses forces , qui joue avec le danger.
Plusieurs parties du chef-d'œuvre de Dante sont inintelligibles, même pour les Italiens. Cela se conçoit. Les allusions aux choses et aux hommes de son temps y abondent : aujourd'hui ces hommes et ces choses ont disparu, la plupart sans laisser trace, et les commentateurs s'épuisent en vaines conjectures qui, loin de jeter la lumière sur les passages obscurs du poème, ne font souvent que les obscurcir encore.