M VI'IYKKS LITTÉR URES
• sur la terre ne pouvait le faire impunément? — El toi,
• lui répond le superbe Gormas, sais-tu, jeune homme, ce qu'est la moitié de la vie? — Oui, je le sais, dit Ro-
• drigue : nnr moitié consiste à honorer les hommes généreux, l'autre à punir les orgueilleux, à laver dans
• leur sang la tache qu'ils nous ont faite, • Et, en disant ces mois, il regarda fixement le comte, qui lui répondit :
Que veux-tu de moi ? — Je veux ta tête, comte Gormas :
• je l'ai promise. — Non, enfant, tu es venu te faire
• fouetter comme un page insolent. • Saints et saintes du ciel, que devint Rodrigue à ces paroles!
Proclamons ici la supériorité de Corneille; mais reconnaissons en même temps que l'idée première de cette admirable scène appartient au poète espagnol. Passons maintenant à la romance qui termine la première partie du drame, et qui malheureusement est resiée inconnue à Corneille. Mlle ne nous semble pas moins belle que les précédentes; nous lui trouvons même un caractère de sublime simplicité qu'on ne rencontre guère portée a celle hauteur (pie dans Homère. Qu'on nous permette celle lois de citer l'imitation eu vers qu'a faite de celle romance un écrivain ' qui, de nos jours, a tenté de populariser en France les romances espagnoles :
Don Dièjjue, tristement devant sa faille assis, Muet, les yeux baisses, g' abreuvait de ses larmes : Il pensait au périt de son généreux lils, VA son cœur paternel se remplissait d'alarmes.
1 M. Gl'CUZé <le I.esser.
Il était si trouble d'un intérêt si chef, Qu'il ue vit point, craignant d'apprendre su ruine, Rodrigue qui rentrait d'un air calme, mais fier, Le glaive sous le bras, les bras sur la poitrine.
Il contemple son père, et son œil est plus doux. Il a serré la main du vieillard qu'il révère, Et, lui montrant les mets qu'il voit dédaignés tous, Lui dit avec orgueil : Mangez, mon noble père!
MangéZ et relevez votre Iront rembruni.
— Qu'entends-je ? ah! mon enfant, ce comte téméraire, (Je guerrier redoutable est-il déjà puni'.''
— .Mort, dit l'adolescent; mangez, mon noble père!
— Rodrigue, asseyez-vous. Preux déjà sans égal, Don Diègue va manger, mais c'est à votre table. Celui qui fut vainqueur d'un si vaillant rival
De sa race bonorée est le chef respectable.
De doux pleurs celle fois sentant ses jeux mouilles, Don Diègue à ce discours et s'avance el chancelle ; Il embrasse son fils, qui, tombant à ses pieds, Imprime son respect sur la main paternelle.
Aous regrettons de ne pouvoir suivre pas à pas le héros dans les diverses aventures dont se eompose sa glorieuse vie, que les romances nous font connaître aussi fidèlement que l'histoire. Mais, du moins, avant de quitter le Cid, que le génie de Corneille nous a rendu familier, nous voulons vous le montrer au moment de son dernier combat. Si nous ne retrouvons plus le fougueux vain-
2SH M MINEES LITTKH AIRES.
qaeur «le Goruias, nous reconnaîtrons encore l'intrépide v ainqueur de* Maures.
.. Épuisé par les années, «'[mise par tanl de guerres, mais couvert de gloire, le Cid apprend que Bucar marche contre lui avec une puissante année et trente rois qui l'accompagnent, pour lui enlever Valence. Le Ci<l , prêt à aller à sa rencontre, parle ainsi à Cliimène :
• — Si, couvert de blessures mortelles, je tombe sur le champ de bataille, lais préparer ma sépulture près de l'autel de Saint-Pierre de Cardena ; mais surtout, Chimène, sois sur les gardes pour que les .Maures ne découvrent en toi aucun signe de crainte ou de faiblesse. Tandis que d'un côté on chantera sur mon corps les psaumes du Requiem, de l'autre appelle les guerriers aux armes, pour que ma mort, donnant aux ennemis un nouveau courage, ne leur assure point la victoire.
■•■ Laisse-moi porter à ma main droite TtZOtia, mon epée, même dans le tombeau, afin qu aucun homme indigne de moi ne vienne à la posséder. Si Dieu l'ordonne ainsi, si tu vois Bàbieca revenir du champ de bataille sans me rapporter sur son dos, ouvre-lui cependant la porte avec amitié : soigne-le, Chimène; car celui qui servit si fidèlement son maître pendant sa vie mérite encore des récompenses après sa mort.
■ Aide-moi, Chimène, aide-moi à revêtir mes armes . vois, déjà l'aurore rougi! le ciel, et ce jour va décider de ma vie ou de ma mort. Donne-moi, mon amour, donnemoi ta bénédiction, et puisse le ciel maintenir par loi les biens que j'ai obtenus de lui ! -
- Après avoir ainsi parlé, il monte péniblement, d'une borne, sur son cheval Babieca; et le bon animal, voyant la tristesse de son maître, tenait lui-même sa tête tristement baissée vers la terre ••
Plaçons près de ce tableau, dont il n'esl pas besoin de ions faire remarquer les beautés, celui de la mort du Cid. Il nous semble cette fois que le chantre de l'Iliade et de l'Odyssée a trouvé un rival dans le poète espagnol :
.. Drapeaux, bons vieux drapeaux, qui si souvent accompagnâtes le Cid dans les batailles et en revîntes victorieux avec lui, frémissez tristement dans les airs, puisque la voix et le langage, puisque les larmes vous manquent. Ses yeux à présent se ferment, et il vous voit pour la dernière fois. Adieu, riantes montagnes de Tcruel et d'Albarazin, témoins de sa gloire immortelle, de son bonheur, de son courage! Adieu, collines charmantes et vastes mers qui vous étendez à leurs pieds. Ah! la mort nous dérobe toute chose : elle nous dépouille comme l'épervier. Qu'a donc dit le vaillant Cid , étendu sur sa couche? qu'est devenue sa voix de fer? à peine peut-on entendit" qu'il demande à revoir encore une dernière lois son ami Babieca. ••
» Babieca vient. Celui qui, dans tant et tant de batailles, avait été le compagnon d'armes du héros, lorsqu'il voit ces bons vieux drapeaux qu'il connaissait si bien, qui flottaient autrefois dans les airs, à présent penchés sur un lit de mort, et au-dessous deux son ami, il seul que pour lui aussi sa carrière de gloire est finie. Il reste I. 25
là, les yeux ouverts, mais muel et immobile comme un agneau. Cliimène est assise en silence : le Cid lui serre encore la main... Mais le Frémissemenl i\v* bannières
de\ ienl plus fort, lin \enl qui descend des collines souille
au travers dc^ fenêtres ouvertes Puis ton t à coup le
venl et les bannières se taisent. . . le Cid s'est endormi !. . . Kt maintenant sonnez, clairons et trompettes; que vos sons retentissants couvrent les plaintes et les soupirs. C'est le Cid (|iii l'a ordonné : c'est avons d'accompagner l'aine du héros qui s'est endormi. ••
Ce sont là assurément des beautés poétiques d'un ordre supérieur, que tous les siècles et toutes les nations doivent sentir et comprendre. On a dit qu'elles appartenaient à Fécele romantique : il est plus juste de dire qu'elles appartiennent à l'école du beau. Il y a là, nous le répétons, une vérité et une sublimité do sentiment, une grandeur et une simplicité de mise en scène qui rapprochent quelques-unes de ces poésies des compositions d'Homère, el leur impriment ce caractère d'immuable beauté qui n'a tien à démêler avec les futiles querelles et les vaines distinctions d'école et de genre qui divisent de temps à autre !•' monde littéraire.